Les cimetières anciens de Montréal — suite et fin

6 septembre 2020

L’interdit de 1795

Pour des raisons sanitaires, la ville adopta en 1795 un règlement interdisant la présence de cimetières à l’intérieur des fortifications.

Jusque là, les cimetières intramuros de Montréal avaient servi de lieux de sépulture à plus de 21 000 personnes.

La création du cimetière Saint-Antoine

Afin de se soumettre à la règlementation municipale, la paroisse Notre-Dame acquiert en 1799 un terrain de 13 672 m² situé à l’ouest des fortifications.

Agrandi en 1807, 1823 et 1842, le site finit par comprendre (de nos jours) la totalité de la Place du Canada et une bonne partie du square Dorchester qui lui fait face, au nord.

Un petit terrain adjacent était même réservé pour les excommuniés. Officiellement, il ne faisait pas partie du cimetière proprement dit. C’est là qu’en 1839, on enterra onze des douze patriotes pendus à la prison du Pied-du-Courant.

Le nouveau cimetière catholique fut appelé cimetière Saint-Antoine (du nom du faubourg dans lequel il était situé). Une chapelle y fut érigée en 1806.

La translation des corps

En anglais, translation signifie ‘traduction’. En français, ce mot désigne l’action de transporter les restes humains d’un lieu à un autre.

Le règlement municipal de 1795 ne faisait pas qu’interdire toute nouvelle inhumation dans la ville fortifiée; il signifiait l’expulsion des corps qui s’y trouvaient déjà.

À cette époque, une dépouille était sacrée. Conséquemment, le transfert des dépouilles fut une opération délicate qui prit des années.

En 1821, on fit 54 voyages pour translater les corps des cimetières de Pointe-à-Callière et de l’ancienne église Notre-Dame. Au cours des années qui suivirent, on fit de même pour tous les autres cimetières situés à l’intérieur des fortifications.

De nos jours, il arrive que des excavations mettent à jour des squelettes ‘oubliés’ dans les anciens cimetières de la ville. L’absence d’inscription funéraire indiquant la présence d’un corps pourrait expliquer ces oublis.

Le cimetière Saint-Antoine accueillit donc, théoriquement, toutes les dépouilles catholiques de Montréal depuis la fondation de la ville.

De plus, entre 1799 et 1854, 55 000 nouvelles dépouilles s’ajoutèrent à la ‘collection’ du cimetière.

Un grand projet immobilier

Au début des années 1850, l’urbanisation de la ville avait fini par atteindre le cimetière Saint-Antoine. De plus, ce cimetière était presque plein.

En 1853, la paroisse acheta un immense terrain sur le Mont-Royal afin de donner naissance au cimetière Notre-Dame-des-Neiges (surnommé cimetière Côte-des-Neiges).

Mais plutôt que d’avoir à gérer deux cimetières catholiques, les administrateurs de la paroisse décidèrent de translater toutes les dépouilles dans le nouveau cimetière et transformer l’ancien cimetière Saint-Antoine en complexe résidentiel.

Cette fois, la translation n’était pas gratuite; seules les familles qui achetèrent un lot dans le nouveau cimetière bénéficièrent d’une translation en bonne et due forme.

Dans les autres cas, les corps furent déterrés au pic et à la pelle. Des charrettes furent remplies de tas d’os et de débris de cercueils. Le tout était enfoui pêlemêle dans une fosse commune au nouveau cimetière.

En avril 1869, cent-trente charrettes transporteront dix-mille dépouilles. Au total, entre 1855 et 1871, on procéda à la translation d’un nombre inconnu de corps.

Une fois ce travail brouillon accompli, les grands projets immobiliers de la paroisse pouvaient enfin se réaliser.

En novembre 1867, l’arpenteur Henri-Maurice Perrault soumettait à la paroisse le plan de la subdivision en lots de l’ancien cimetière.

Mais avant même qu’on ait eu le temps d’en vendre, un scandale éclate : la Sanitary Association of Montreal révèle que le cimetière contient les dépouilles des personnes décédées de l’épidémie de choléra de 1832.

Son message était clair : les enfants qui grandiront sur ces terrains pourraient accidentellement avaler de la terre contaminée et mourir de choléra.

Les autorités religieuses venaient à peine de terminer la lecture de l’article du journal que la rumeur publique s’était déjà répandue dans toute la ville.

La vente des lots fut donc immédiatement interrompue.

De cimetière en places publiques

La Sanitary Association réclamait que le cimetière soit transformé en parc urbain, une suggestion retenue par la ville.

En 1871, le terrain en friche de l’ancien cimetière n’avait plus de valeur marchande. La ville s’en porte acquéreur pour une somme modeste.

Au cours de l’aménagement du parc, on enleva les pierres tombales restantes et la multitude de croix de bois qui s’y trouvaient. Puis on nivela le terrain.

Selon certains témoignages de l’époque, il resterait encore les ossements de 40 000 à 45 000 personnes sous le square Dorchester et la Place du Canada.

Croix gravée au sol du square Dorchester

Rien n’indique leur présence, sinon quelques croix dépourvues de texte explicatif gravées au sol du square Dorchester.

Ainsi se clôt l’histoire des anciens cimetières de Montréal.

Références :
Ancien cimetière des Pauvres (Montréal)
Basilique Notre-Dame de Montréal
De la première église Notre-Dame à la basilique actuelle
Historique du square Dorchester et de la place du Canada
Le cimetière catholique Saint-Antoine
Les cimetières de la ville
Les cimetières de Montréal
Un déménagement inhabituel ! La translation des restes du cimetière Saint-Antoine vers le cimetière Notre-Dame-des-Neiges (1854-1871)
Vivre ses morts

Votre évaluation :
 Appréciation moyenne : 0 — Nombre de votes : 0

Un commentaire

| Histoire | Mots-clés : , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Les cimetières anciens de Montréal — 1re partie

5 septembre 2020

Avant-propos

Depuis sa fondation, la ville de Montréal a annexé de nombreuses municipalités dans lesquelles se trouvaient des cimetières.

Le texte qui suit présente l’histoire des cimetières de la ville de Montréal, en ignorant ceux des autres municipalités de l’ile. De plus, le document passe sous silence les cryptes d’édifices religieux.

De 1643 à 1654

Dans la tradition chrétienne, on aménage les cimetières à proximité d’une église. Comme si la maison de Dieu protégeait les défunts.

En 1642, les premiers habitants de Montréal s’étaient établis sur une bande de terrain triangulaire qu’on appelle aujourd’hui la Pointe-à-Callière.

Celle-ci se trouvait à l’embouchure de la rivière Saint-Pierre (recouverte depuis 1832).

Dès 1643, on y trouvait une chapelle et, à l’extérieur de la palissade, un petit cimetière. De 1643 à 1654, c’est là qu’une trentaine de personnes furent ensevelies.

À l’époque, les corps étaient enterrés à faible profondeur, soit entre trente et cinquante centimètres de la surface.

Dans les décennies qui suivirent, la ville se développa au nord-est de la rivière Saint-Pierre. De 1718 à 1744, on la ceintura d’une muraille.

Plan de Montréal en 1758 (Cliquez sur la carte pour l’agrandir)

Sur la carte ci-dessus, le cimetière de Pointe-à-Callière est représenté par le ‘A’ rouge au sud-ouest de la ville fortifiée.

Sous l’effet du gel et du dégel, les basses terres annuellement inondées de la Pointe-à-Callière finirent par laisser émerger les ossements des premiers colons. On décida donc de choisir un nouveau lieu d’inhumation.

De 1654 à 1660

Les jardins de l’Hôtel-Dieu de Saint-Joseph (en B) prirent la relève de 1654 à 1660.

Construit depuis 1644, cet hôpital fut le premier en Amérique du Nord. Il était situé sur un site qui comprenait une chapelle, de même qu’un couvent hébergeant les sœurs hospitalières de Saint-Joseph.

Avant la construction de l’ancienne église Notre-Dame, la chapelle de l’Hôtel-Dieu était le seul lieu public de culte religieux.

De 1660 à 1682

De 1660 à 1680, la population de Montréal passa de 407 à 493 habitants.

Au cours de cette période, les inhumations se firent dans un cimetière (qualifié de grand à l’époque) situé vraisemblablement de part et d’autre de la rue Saint-Éloi (C1 et C2).

En raison d’une espérance de vie relativement courte, près de quatre-cents personnes y furent inhumées. Ce qui veut dire que Montréal comptait presque autant de dépouilles que de personnes vivantes.

Malheureusement, tout comme le cimetière de Pointe-à-Callière, le site était sujet à des inondations au printemps et à l’automne.

De 1682 à 1694

Les deux églises Notre-Dame, de Georges Delfosse (1830)

Peu avant l’achèvement de la première église paroissiale de Montréal (construite de 1672 à 1683), le terrain au sud de l’église devint le cimetière de la ville (en D).

Il ne semble pas qu’on y ait transféré les corps ensevelis dans les trois premiers cimetières de Montréal; ceux-ci auraient perdu leur fonction sacrée, sans égard aux sépultures.

Le cimetière de l’ancienne église Notre-Dame fut utilisé de 1682 à 1694. Abandonné depuis longtemps, il fut détruit en 1824 pour faire place à la nouvelle basilique Notre-Dame.

De 1694 à 1799

À partir de 1694, les inhumations se feraient, selon certaines sources, près de l’intersection des rues Saint-Paul et Saint-Pierre (en E1)

Ce monopole durera un demi-siècle; en 1749, on créa également le cimetière des Pauvres (appelé aussi cimetière de la Poudrière). Les démunis, les enfants abandonnés, les esclaves noirs et les Amérindiens convertis y étaient inhumés.

D’une superficie d’environ trois-cents mètres carrés, ce dernier était situé près du coin nord-ouest des fortifications (en E2).

Construit sur la Pointe-à-Callière, l’Hôpital général de Montréal (appelé aussi hôpital des frères Charron) soignait les plus démunis de la société. Ceux qui y décédaient étaient ensevelis dans le minuscule cimetière de l’hôpital (en E3).

Dans les faubourgs, de 1776 à 1854

Au moment de la conquête anglaise, Montréal était essentiellement peuplée de Catholiques.

Mais bientôt, on dut créer des cimetières pour chacune des religions pratiquées par les Montréalais.

C’est ainsi que fut aménagé dans le faubourg Saint-Antoine, situé à l’ouest des fortifications, le premier cimetière juif en Amérique. Il se trouvait à l’intersection (de nos jours) des rues Peel et De La Gauchetière.

Le 22 octobre 1776, David Lazarus y fut la première personne enterrée.

Puis, de 1797 à 1854, dans le faubourg Saint-Laurent (au nord de la ville), le St. Lawrence Burial Ground desservait la communauté protestante de Montréal. Ce cimetière était situé là où se trouve aujourd’hui la Place Guy-Favreau.

De 1815 à 1854, dans le faubourg Québec (à l’est de la ville), le St. Mary’s Protestant Burial Ground était situé là où se trouve de nos jours l’entrée du pont Jacques-Cartier. Il était constitué de deux cimetières-jumeaux, l’un pour les civils, l’autre pour les militaires.

(à suivre)

Votre évaluation :
 Appréciation moyenne : 0 — Nombre de votes : 0

Un commentaire

| Histoire | Mots-clés : , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


La verrue du cimetière Saint-Antoine

31 août 2020
Statue de John-A. Macdonald avant sa destruction

Introduction

Une des nombreuses formes gouvernementales adoptées par le Canada au cours de son histoire fut le Dominion du Canada, créé en 1867 par une loi britannique.

Le tout premier de ses premiers ministres fut John-A. Macdonald. C’est principalement sous sa gouverne que s’est accomplie l’expansion territoriale du pays d’un océan à l’autre.

Voilà pourquoi on lui a longtemps voué un culte — à titre de ‘père’ de la Confédération — qui justifiait l’érection de monuments à son honneur d’un bout à l’autre du pays.

Père pour les uns, tyran pour les autres

Le ‘nouveau’ Canada qu’a édifié Macdonald est né du vol par Ottawa des territoires occupés par les Autochtones, le don des terres confisquées à des colons européens, le confinement des Autochtones dépossédés dans de vastes camps de concentration (régis par un apartheid juridique), et l’adoption de politiques génocidaires qui visaient leur extermination physique ou culturelle.

En 2013, le professeur James Daschuk de l’Université du Manitoba publiait la thèse universitaire intitulée ‘La destruction des Indiens des Plaines. Maladies, famines organisées, disparition du mode de vie autochtone’.

Faisant aujourd’hui école, ce livre est un accablant réquisitoire qui accuse John-A. Macdonald d’avoir voulu exterminer par la famine les Amérindiens des Prairies.

Corriger les erreurs du passé

Les monuments ne racontent pas l’histoire; c’est le rôle des livres d’histoire.

Les monuments qui représentent quelqu’un lui rendent hommage. Or il est normal qu’un hommage injustifié soit remis en question. En pareil cas, détruire un monument, ce n’est pas détruire l’histoire; c’est retirer un hommage non mérité.

L’histoire, elle, est irrévocable.

Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter, la statue montréalaise dédiée à Macdonald a été détruite il y a deux jours.

Les réactions

Les touristes

Ce monument ne portait pas de plaque explicative. Seulement le nom ‘MACDONALD’.

Sa destruction attristera sans doute les nombreux touristes américains qui croyaient que les Canadiens honoraient ainsi la mémoire du fondateur d’une chaine de restauration rapide, persuadés que la trainée de peinture rouge qui éclaboussait sa statue faisait allusion à l’excellent ketchup qui garnit ses hamburgers…

Au Québec

La mairesse de Montréal a déploré cet acte de vandalisme. Quant au premier ministre du Québec, il a déclaré : « Il faut combattre le racisme, mais saccager des pans de notre histoire n’est pas la solution.»

Mme Plante et M. Legault ignorent sans doute que l’aménagement de ce monument (et de la place tout autour) a nécessité la profanation du cimetière Saint-Antoine.

C’est sous le sol de cette place qu’on trouve les sépultures de cinquante-mille Montréalais francophones, enterrés là de 1799 à 1854.

En 1854, l’actuel cimetière sur le mont Royal lui a succédé comme cimetière municipal. On avait débuté le transfert de dépouilles lorsqu’on s’est rappelé que parmi celles-ci, il y avait les morts de l’épidémie de choléra de 1832.

Pour des raisons sanitaires, on a interrompu ce transfert, laissant là des dizaines de milliers de dépouilles, alors qu’on poursuivait l’aménagement du parc urbain qu’on avait projeté de faire pour célébrer le Dominion du Canada.

Dès lors, plus aucun de leurs descendants ne pouvait se faire ensevelir à côté de leurs ancêtres ni se recueillir sur leurs tombes.

C’est donc l’aménagement du Square Dominion (devenu Place du Canada) et l’érection du monument à Macdonald qui correspond à l’oblitération d’un pan de notre histoire puisque presque plus personne ne se souvient de ce cimetière.

Au Canada

De son côté, le nouveau chef du Parti conservateur du Canada a déclaré que notre pays n’existerait pas sans Macdonald.

C’est probablement ce qu’il a appris à l’école.

En réalité, le Canada est né à la Renaissance. La Nouvelle-France comprenait alors trois parties : l’Acadie, le Canada — qui correspondait, en gros, à la vallée du Saint-Laurent — et la Louisiane.

Au fil des siècles, s’étendant vers l’ouest et vers l’est, le Canada en est venu à couvrir son territoire actuel (définitif depuis l’annexion volontaire de Terre-Neuve en 1949).

Mais il est vrai que l’expansion territoriale du Canada s’est opérée principalement sous Macdonald, grâce à la dépossession sanglante des Autochtones par ce tyran.

Conclusion

Il arrive que des peuples soient plus sages que leurs dirigeants.

On ne rend pas hommage à un chef d’État génocidaire. Les Allemands l’ont bien compris. Je ne vois pas pourquoi on devrait agir autrement au Canada.

Lorsque les pouvoirs publics demeurent sourds au gros bon sens, il est acceptable que les citoyens se substituent à eux.

Je remercie donc ceux qui ont supprimé la verrue du cimetière Saint-Antoine et j’espère qu’on en profitera pour s’excuser du manque de jugement des élus municipaux colonisés qui ont choisi au XIXe siècle de profaner les tombes de cinquante-mille de nos ancêtres pour glorifier ce gars-là.

Références :
Ce cimetière sur lequel les Montréalais marchent tous les jours
Épidémie de choléra à Québec en 1832
La destruction des Indiens des Plaines. Maladies, famines organisées, disparition du mode de vie autochtone
Nettoyer la statue de Macdonald, un gaspillage des fonds publics
Place du Canada (Montréal)
Une statue déboulonnée, des divisions ravivées


Postscriptum : Après les avoir avisés de la parution d’un texte, je ne publie jamais les réponses automatisées que je reçois de décideurs publics.

Toutefois, lorsqu’il s’agit d’une réponse personnalisée, je me fais un devoir de la publier.

En réponse à mon texte, voici le message reçu de M.  Kargougou au nom de la mairesse de Montréal.

 
Bonjour Monsieur Martel,

Au nom de la mairesse de Montréal, madame Valérie Plante, nous vous remercions d’avoir pris le temps de nous écrire concernant le déboulonnement de la statue de John A. Macdonald.

Comme vous le mentionnez dans votre billet, la mairesse déplore fermement les actes de vandalisme sur la statue de John A. Macdonald. De tels gestes ne peuvent en effet être acceptés ni tolérés. Cela étant dit, nous tenons à préciser que nous entendons vos revendications. Comme vous, nous souhaitons réfléchir au rôle de mémoire collectif des monuments et des statues. Sachez que la Ville de Montréal a amorcé une réflexion pour mieux nous outiller et nous guider sur ces questions. Un cadre de reconnaissance/commémoration, qui prendra en compte les divers points de vue qui ont jalonné notre histoire, est en voie de réalisation afin de favoriser la commémoration de valeurs plus universelles.

En ce qui a trait plus précisément à l’avenir de la statue de l’ancien premier ministre du Canada, le bureau d’art public s’occupe actuellement de sa conservation. Il est de notre responsabilité comme administration publique de prendre soin de tous les éléments constitutifs de notre collection d’art, par égard pour les artistes qui les ont créés. En consultation avec les experts en patrimoine à la Ville, nous prendrons le temps d’analyser la suite à donner pour le monument.

Nous vous prions de recevoir, Monsieur Martel, nos meilleures salutations.

Régis Kargougou pour :

Katherine Fortier
Responsable du soutien aux élus

Bureau de la correspondance de la mairesse de Montréal
mairesse.montreal.ca

Votre évaluation :
 Appréciation moyenne : 0 — Nombre de votes : 0

2 commentaires

| 2018-202X (années Legault), Histoire, Politique canadienne, Politique québécoise | Mots-clés : , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Quand la pureté dominait le monde

9 septembre 2019

La bière allemande

Bières allemandes

C’est en raison de son adoption plus précoce de la pomme de terre comme principale source calorique que l’Allemagne est devenue le pays le plus populeux d’Europe en dépit du fait que c’est en France qu’on trouve une bonne partie des terres les plus fertiles du continent.

En effet, ce tubercule est moins sujet aux mauvaises récoltes que les céréales. Donc son adoption protégeait des famines.

Mais au début du XVIe siècle, la patate n’a pas encore été rapportée des Amériques.

Afin de réserver le blé à la fabrication du pain et obliger l’utilisation du houblon, Guillaume IV, duc de Bavière, promulgue le 23 avril 1516 le Décret de pureté sur la bière. C’est un des plus vieux décrets alimentaires européens.

Celui-ci stipule que la bière bavaroise ne pouvait contenir que trois ingrédients : l’orge, le houblon et l’eau.

Même si ces restrictions ont été assouplies, notamment pour se conformer à la règlementation européenne, la majorité des bières allemandes se conforment volontairement au décret de 1516.

De nos jours, dans les pays germaniques, le 23 avril est célébré comme le Jour de la bière allemande.

La baguette française

Dans leur désir de rendre leur pain plus blanc et plus digestible, d’en uniformiser les trous, de le rendre plus moelleux, d’en équilibrer les protéines et d’en prolonger la conservation, les boulangeries industrielles ont transformé leur pain en un produit qu’ils sont les seuls à pouvoir fabriquer.

Et le plus merveilleux, c’est qu’en dépit de tout, cela rappelle encore vaguement le gout du pain.

Au fur et à mesure des ‘améliorations’, la liste officielle des ingrédients s’allonge. Et ce, sans compter les contaminants qui sont permis en quantité croissante par les autorités sanitaires.

Par exemple, au fil des années, la teneur maximale permise de glyphosate dans le blé canadien a augmenté de 50 fois afin de légitimer les abus des producteurs de céréales.

Heureusement, ni au Québec ni en France, on a pris l’habitude d’empoisonner le blé au glyphosate avant de le faucher, comme c’est le cas en Saskatchewan.

En plus, dans le cas précis des baguettes, leur production est sévèrement règlementée en France; elles ne peuvent contenir que de la farine de blé, de l’eau, de la levure (ou de la poudre à lever), et du sel.

Ces contraintes garantissent la qualité du pain. Contrairement à ce qu’on aurait pu s’attendre, elles n’entrainent pas l’uniformisation du produit.

L’excellence en boulangerie est le sujet de plusieurs concours et même d’émissions télévisées.

Le pain nature a donc encore de belles années devant lui.

Le savon de Marseille

Tout comme certains aliments, d’autres produits de consommation ont su résister aux assauts de la modernité; le savon de Marseille fut l’un d’eux entre 1688 et 1820.

Les Romains fréquentaient les bains publics, mais ne se lavaient pas avec de l’eau et du savon.

À domicile, debout dans une cuvette, ils s’enduisaient et se massaient la peau avec de l’huile d’olive. Et ils se débarrassaient de l’huile souillée à l’aide de petits racloirs de bois (appelés strigiles) dont la courbure épousait le corps. Le mince film d’huile résiduel servait à lubrifier et parfumer la peau.

À la faveur des croisades, la recette syrienne du savon (à base d’huile d’olive ou de laurier) se propagera en Europe.

Dès le IXe siècle, on fabrique de manière saisonnière du savon à Marseille à partir de l’huile d’olive produite en Provence. L’histoire retiendra le nom de Crescas Davin, premier véritable savonnier marseillais en 1371.

Au cours de la Guerre de Quatre-Vingts Ans (1568 à 1648), Marseille augmente sa production et assure les approvisionnements en savon d’une bonne partie de l’Europe occidentale.

La paix revenue, Louis XIV promulgue en 1688 un édit qui fait du savon de Marseille un produit de qualité. Sous peine de confiscation, seule l’huile d’olive sera utilisée comme corps gras dans la fabrication de ce savon.

Ce savon rencontra un immense succès.

Mais à partir de 1820, on utilisera diverses huiles végétales et parfois même du gras animal (saindoux et suif).

Peu à peu, le savon de Marseille, dégénéré, fut délaissé au profit de savons moins chers.

De nos jours, on ne produit plus de savons faits exclusivement avec de l’huile d’olive dans cette ville. Mais un très petit nombre d’entreprises fabriquent, ailleurs en France, du ‘savon de Marseille’ selon la recette originale dont :
le Savon ‘Antique’ d’Alepia
la Savonnerie de la Goutte noire

Références :
Des boulangeries à la française
Guillaume IV de Bavière
Histoire de la pomme de terre
La Meilleure Boulangerie de France
Les céréales canadiennes contaminées au glyphosate
Reinheitsgebot
Savon
Savon de Marseille
Véritable savon de Marseille

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5 mark II, objectif M.Zuiko 12-40 mm F/2,8 — 1/250 sec. — F/2,8 — ISO 200 — 40 mm

Votre évaluation :
 Appréciation moyenne : 0 — Nombre de votes : 0

2 commentaires

| Histoire, Nourriture | Mots-clés : , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Quand l’année débutait en septembre

8 septembre 2019

L’année n’a pas toujours débuté en janvier.

Chez les peuples dont la mythologie puise sa source des forces de la nature, le milieu de l’hiver n’a rien de particulier. C’est donc au printemps, lorsque la nature s’éveille, que les Celtes faisaient commencer l’année.

Mais ce n’était pas le cas sous la République romaine, née en 509 avant notre ère.

La vie politique y était rythmée par l’élection des consuls dont l’entrée en fonction était le premier janvier. Ce mois était ainsi nommé en l’honneur de Janus, ce dieu à deux visages, l’un tourné vers le commencement, l’autre vers la fin.

À cette époque, l’année ne compte que dix mois. Voilà pourquoi, encore aujourd’hui, le nom ‘septembre’ fait référence au chiffre 7 (alors que c’est le neuvième mois), ‘octobre’ à 8, ’novembre’ à 9 et ‘décembre’ à 10.

En 46 avant notre ère, Jules César ordonne de faire débuter l’année le premier du mois de Mars (notez la majuscule), dieu de la guerre.

En 532, le pape Libère (c’est son nom) ordonne plutôt que l’année débute avec la célébration d’un évènement qu’il juge très important; le jour de la Circoncision du Christ, soit le premier janvier.

Cette décision sera évidemment controversée. Selon les pays, le début de l’année sera le jour de la naissance du Christ ou de sa circoncision ou encore le 1er mars.

Ce n’est qu’au XVIe siècle que l’idée de faire du 1er janvier le début de l’année se généralisera en Europe occidentale.

Entre le Xe siècle et 1700, le monde byzantin demeura attaché au 1er mars. Non pas en hommage au dieu de la guerre, mais parce qu’il commémorait la création du monde survenue, croyait-on, le 1er mars de l’an 5509 avant notre ère.

Romanisée tout en étant encore attachée à ses traditions celtiques, la France fera également partie des résistants; on conservera le réveil de la nature comme signe du début d’année.

Symboliquement, la fête de Pâques — qui marque la résurrection du Christ — y est choisie pour faire débuter l’année.

Mais voilà, il y a un problème; Pâques n’est pas à date fixe. C’est le premier dimanche qui suit l’équinoxe du printemps.

En 1564, le roi Charles IX aligne la France avec le reste de la chrétienté et ordonne que le 1er janvier marque officiellement le début de l’année dans le royaume.

Survient la Révolution française. On élabore alors un calendrier républicain. Celui-ci proclame que l’année commence par l’équinoxe d’automne. Selon les années, celui-ci tombe entre le 22 et le 24 septembre.

Si les Romains choisissaient l’équinoxe du printemps afin de rendre hommage à Mars, les révolutionnaires choisissent l’équinoxe d’automne pour célébrer les vendanges; le premier mois du calendrier révolutionnaire est même appelé le Vendémiaire.

Mais 14 ans plus tard, on se rend à la nécessité pour la France d’avoir le même calendrier que le reste de l’Europe. Pragmatique, Napoléon Bonaparte ordonne l’abandon du calendrier républicain en 1805.

De nos jours, six pays ont leur propre calendrier qui fait débuter l’année autrement :
• l’Afghanistan (à l’équinoxe du printemps),
• l’Arabie saoudite (cette année, le 31 aout),
• l’Éthiopie (le 11 ou 12 septembre),
• l’Iran (à l’équinoxe du printemps),
• le Népal (entre le 12 et le 15 avril),
• le Vietnam (entre le 21 janvier et le 19 février).

Dans le cas de la Chine, on doit distinguer le début officiel de l’année (le 1er janvier) du début des fêtes traditionnelles du début d’année (entre le 21 janvier et le 19 février).

Quant à certains pays catholiques orthodoxes, leur 1er janvier est décalé par rapport au nôtre en raison de leur attachement au calendrier julien.

Références :
Calendrier julien
Pourquoi l’année commence-t-elle le 1er janvier ?

Votre évaluation :
 Appréciation moyenne : 0 — Nombre de votes : 0

Un commentaire

| Histoire | Mots-clés : | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


La pétanque et les rhumatismes de Jules Lenoir

19 mai 2019
Au parc Lalancette

Dans la vitrine d’une boutique près de chez moi, j’avais été surpris de voir un nécessaire de pétanque. On ne pouvait pas le manquer; ses boules chromées resplendissaient au soleil.

Qui peut bien jouer à la pétanque dans Hochelaga-Maisonneuve ? avais-je demandé au vendeur.
Vous seriez surpris, mon cher monsieur. Ce jeu est de plus en plus populaire.

Pourtant, je n’avais jamais vu personne en jouer dans mon quartier. Ou plus exactement, je n’avais jamais remarqué qu’on en jouait dans mon quartier.

Il aura suffi que je l’apprenne pour me mettre à voir des gens en jouer ici et là.

À titre d’exemple, à une résidence pour personnes âgées — hors-champ sur la photo ci-dessus — les locataires traversent la rue et vont au parc jouer à la pétanque dès qu’il fait beau.

Ce jeu ne nécessite aucun entrainement préalable, n’exige pas d’efforts violents, se pratique généralement au grand air, et représente une manière peu couteuse d’occuper ses temps libres.

Le mot ‘pétanque’ est bizarre. On croirait une onomatopée créée pour imiter le bruit des boules qui se frappent et sont projetées sur d’autres.

Mais ce n’est pas cela.

C’est à La Ciotat qu’est née la pétanque en 1907. Dans ce port à 31 km de Marseille, vivait un amateur d’un jeu semblable, appelé jeu provençal.

En raison de l’arthrite aux jambes qui le faisait souffrir, celui-ci avait décidé d’adapter ce jeu à son handicap.

Selon les règles qu’il avait créées, on devait lancer la boule sans prendre d’élan. Privé de l’énergie transférée par cet élan à la boule, on ne pouvait plus lancer aussi loin. Conséquemment, on jouait sur un terrain plus court.

Ce vieil amateur de jeux de boules n’était pas n’importe qui; c’était Jules Lenoir, le grand champion de jeu provençal dont il avait dominé la discipline pendant des années.

À La Ciotat, on le connaissait sous son vrai nom, Jules Hugues. Afin de pouvoir continuer à se mesurer à l’idole sportive de la ville, les habitants de La Ciotat abandonnèrent rapidement le jeu provençal pour la variante créée par le grand Jules.

À travers le midi de la France, lorsque la rumeur se répandit que Jules Lenoir n’avait pas pris sa retraite, mais brillait dans un jeu semblable qu’il avait mis au point, ses centaines de milliers d’admirateurs exigèrent qu’on crée des compétitions où leur héros pouvait encore les émerveiller.

Le premier concours officiel eut lieu à La Ciotat en 1910.

Tout cela ne nous dit toujours pas pourquoi ce nouveau jeu est appelé ‘pétanque’. J’y arrive.

Le mot ‘pétanque’ est né de l’occitan, en combinant ‘’ (qui signifie ‘pied’) et ‘tanca’ (qui signifie ‘piquet’). À l’origine, on disait qu’il fallait ‘jouer à pétanque’, c’est-à-dire en ayant le pied comme un piquet.

Lors de la première compétition, créée expressément par amour pour ce champion, on nomma ce jeu ‘pétanque’.

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5 mark II, objectif M.Zuiko 12-40 mm F/2,8 — 1/2000 sec. — F/2,8 — ISO 200 — 13 mm

Votre évaluation :
 Appréciation moyenne : 0 — Nombre de votes : 0

Laissez un commentaire »

| Grammaire et orthographe, Histoire, Langue française | Mots-clés : , , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Faire la grève

8 mai 2019

Du latin ‘grava’ (qui signifie gravier), le mot grève est apparu en français au XIIe siècle. Il signifiait alors un terrain plat, couvert de gravier, situé au bord de la mer ou d’un cours d’eau.

L’Hôtel de Ville et la place de Grève (de Nicolas Raguenet, 1753 — Musée Carnavalet)

Autrefois, devant l’Hôtel de Ville de Paris, était située la Place de Grève. On l’appelait ainsi parce qu’elle était reliée à la Seine toute proche par une grève à qui on donnait le nom de port de Grève.

Ce port était le plus animé de Paris. C’est là qu’on déchargeait le bois, le blé, le vin et le foin.

La perception des taxes était d’autant plus facile que l’Hôtel de Ville se trouvait à deux pas.

Dès qu’un bateau y accostait, son capitaine embauchait les hommes qui s’étaient justement rendus à la grève dans le but d’être utiles au déchargement des marchandises.

Dire de quelqu’un qu’il ‘était en grève’, cela signifiait qu’il était parti à la grève trouver du travail.

Et on disait de celui qui en revenait bredouille qu’il avait ‘fait la grève’. On faisait donc la grève comme d’autres faisaient le trottoir; dans l’espoir de gagner sa vie.

Ce sens a glissé au milieu du XIXe siècle vers ‘cesser collectivement de travailler pour faire valoir ses revendications’.

En 1830, la place de Grève fut renommée place de l’Hôtel de Ville.

Quant au port de Grève, il disparut quand on rehaussa, de 1836 à 1839, le bord de la Seine et qu’un mur fut dressé pour lutter contre les débordements du fleuve.

En 2013, la place fut rebaptisée ‘esplanade de la Libération’ afin de rendre hommage aux résistants, aux Français libres, aux alliés et à tous les insurgés qui ont libéré Paris dans la nuit du 24 au 25 aout 1944.

Place de l’Hôtel-de-Ville – Esplanade de la Libération

De nos jours, lorsqu’on voit les gens qui s’y prélassent au soleil, on a peine à croire que l’endroit fut, de 1310 à 1822, un lieu d’exécutions publiques : pendaisons et buchers y étaient régulièrement donnés en spectacle. Exceptionnellement, pouvait-on y voir un écartèlement.

La première utilisation publique de la guillotine eut lieu à cet endroit en 1792, à la grande déception des amateurs. Ceux-ci trouvèrent le procédé beaucoup trop expéditif…

Références :
Place de l’Hôtel de Ville
Place de l’Hôtel-de-Ville – Esplanade de la Libération

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5, objectifs PanLeica 25 mm F/1,4 (1re photo) et M.Zuiko 12-40 mm F/2,8 (2e photo)
1re photo : 1/60 sec. — F/1,4 — ISO 200 — 25 mm
2e  photo : 1/400 sec. — F/6,3 — ISO 200 — 20 mm

Votre évaluation :
 Appréciation moyenne : 0 — Nombre de votes : 0

4 commentaires

| Grammaire et orthographe, Histoire, Langue française | Mots-clés : , , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


La naissance de la poubelle

2 mai 2019

Introduction

Avant la Révolution, la ville de Paris était dirigée par le prévôt des marchands. Le premier maire de Paris fut élu en 1789.

Face à une capitale si prompte à se révolter, le poste est aboli en 1800 par Bonaparte. Celui-ci remplace la fonction par deux préfets qu’il nomme; le préfet de la Seine (le département dans lequel se trouvait Paris) et le préfet de police.

Si on exclut deux brefs retours de la fonction en 1848 et en 1870-1871, les Parisiens n’ont le droit de choisir leur maire que depuis 1977.

Le plus célèbre des préfets parisiens fut le baron Haussmann.

De 1853 à 1870, celui-ci transforma radicalement Paris, faisant disparaitre ses ruelles médiévales et perçant la ville de larges voies de circulation.

Du baron Haussmann à Eugène Poubelle, huit préfets occupèrent la fonction brièvement, dont Louis Oustry (un avocat qui fut trouvé abandonné le jour de sa naissance).

Eugène Poubelle

À Louis Oustry succéda Eugène-René Poubelle, préfet de 1883 à 1896.

Pendant des siècles, les Parisiens jetaient leurs déchets sur la voie publique ou dans les fossés. Tout au plus, depuis 1799, devait-on balayer quotidiennement devant son logis.

Afin de lutter contre l’amoncèlement des déchets dans les rues de Paris, Eugène Poubelle oblige dès 1884 les propriétaires d’immeubles à fournir à leurs locataires des bacs communs pour la collecte des déchets ménagers.

Biodégradables, ces bacs étaient en bois garni de fer blanc à l’intérieur.

De plus, ces bacs devaient être munis d’un couvercle et posséder une capacité maximale de 120 litres (afin de ne pas être trop lourds pour les éboueurs).

L’arrêté prévoyait également le tri des déchets. Trois bacs étaient obligatoires; une pour les matières putrescibles, une pour les papiers et les chiffons, et une dernière pour le verre, la faïence et les coquilles d’huitres.

Les Parisiens prirent rapidement l’habitude de désigner les réceptacles à ordures du nom du préfet Poubelle. C’était des ‘boites Poubelle’, puis simplement des ‘poubelles’ (avec un ‘p’ minuscule).

Le mot apparait en 1890 dans le Dictionnaire Universel du XIXe siècle.

Il faudra attendre près d’un siècle entre l’invention de la poubelle et la création d’usines de recyclage des déchets (qu’anticipaient les poubelles du préfet).

En 1892, une épidémie de choléra se déclare pour la dernière fois à Paris. Le préfet Poubelle prend alors les grands moyens.

Après consultation auprès des experts, il décrète en 1894 que tous les propriétaires devront raccorder leurs immeubles au réseau d’égouts de la ville et payer les frais liés à la collecte des eaux usées.

On a peine à croire que le mot ‘poubelle’, si commun de nos jours, soit né aussi récemment qu’en 1884.

Références :
Eugène Poubelle
Histoire des déchets parisiens : de Lutèce à la révolution industrielle
Liste des préfets de la Seine
Monsieur Poubelle
Poubelle
Préfet de Paris

Votre évaluation :
 Appréciation moyenne : 5 — Nombre de votes : 1

2 commentaires

| Grammaire et orthographe, Histoire, Langue française | Mots-clés : , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Histoire du restaurant en France

1 mai 2019
Bouillon Chartier, à Paris

Au départ, ‘restaurant’ n’était que participe présent du verbe restaurer.

Puis, au Moyen-Âge, on prit l’habitude d’appeler ‘restaurant’ tout bouillon — composé de viande, mais aussi, selon la recette, de racines, d’ognons, d’herbes aromatiques, d’épices, de sucre, de pain, de raisins et de pétales de rose — ayant la propriété de donner des forces et ainsi restaurer la vigueur de la personne concernée.

C’est ainsi que Marguerite de Navarre, épouse d’Henri IV, écrivait : « L’on ne m’a fait manger que restaurants et les meilleures viandes que je mangeai jamais…»

Dans l’Histoire de Jenni, Voltaire écrit : « Le père tout tremblant le fait reposer; on lui fait prendre des restaurants…»

Avant 1765, il y avait en France quatre grands types de commerçants qui fournissent de la nourriture et des boissons à leur clientèle :
• les taverniers (qui ne servent que du vin),
• les cabaretiers (qui servent du vin et des viandes),
• les aubergistes (qui ne proposent qu’un seul plat à heure fixe) et
• les traiteurs (les seuls autorisés à vendre des sauces et ragouts).

En 1765, on ouvrit à Paris un établissement servant des bouillons restaurants. On y vendait aussi des volailles bouillies au gros sel et des œufs frais. Ce fut le premier restaurant au sens moderne du terme.

Lorsque la Révolution française éclate, presque tous les cuisiniers sont à l’emploi de particuliers (nobles et riches commerçants).

En raison de la fuite à l’Étranger ou de la décapitation d’une partie de la noblesse, des cuisiniers sans emploi ont alors l’idée d’ouvrir des établissements afin de nourrir les députés de province venus prendre part aux séances de l’Assemblée nationale.

En 1789, il y a une centaine de petits restaurants à Paris.

En 1793, Antoine Beauvilliers (un des derniers cuisiniers de la cour de Louis XVI) ouvre à Paris le premier restaurant de luxe, La Grande Taverne de Londres.

Au cours des deux décennies qui ont suivi la Révolution, le nombre de restaurants parisiens s’est multiplié par six.

Un autre vingt ans plus tard, on en comptait plus de trois-mille.

Au départ, les plats étaient servis à la française, c’est-à-dire tous en même temps.

De 1808 à 1812, le prince Alexandre Kourakine, ambassadeur russe à Paris, fait connaitre à la nouvelle aristocratie révolutionnaire le service à la russe en vertu duquel les plats sont servis les uns à la suite des autres.

Cette mode se répandra rapidement dans les restaurants.

En 2018, on comptait plus de 780 000 restaurants en France. Ce qui en fait le pays avec le plus grand nombre de restaurants par mille habitants.

Références :
Histoire du restaurant en France
Pas bien dans leur assiette ?

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5, objectif M.Zuiko 12-40mm F/2,8 — 1/100 sec. — F/2,8 — ISO 200 — 17 mm

Votre évaluation :
 Appréciation moyenne : 0 — Nombre de votes : 0

Laissez un commentaire »

| Histoire, Langue française | Mots-clés : , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Gabriel Sagard en Huronie

31 mars 2019
Éric Bouchard et Alain Beaulieu

L’histoire d’un récit de voyage

Le 13 mars 2019, la Fondation Lionel-Groulx invitait l’historien Alain Beaulieu à prononcer une conférence au sujet du frère Gabriel Sagard (1590-1640).

Ce Récollet a effectué un voyage en Huronie en 1623-1624. Il y fait une description minutieuse des us et coutumes des Hurons-Wendats.

À l’époque, les Hurons étaient appelés ainsi en raison de leur chevelure en hure, c’est-à-dire dressée sur le milieu de la tête. De nos jours, la hure est mieux connue sous le nom de crête iroquoise ou de coupe Mohawk.

Les écrits du frère Gabriel sont ceux d’une personne que les Autochtones ont adoptée comme un des leurs, qui a vécu parmi eux et qui témoigne de ce qu’il a vu. Non pas avec la rigueur d’un anthropologue ou d’un ethnographe moderne, mais avec les yeux d’un Européen de son temps.

En s’installant au Canada en 1625, les Jésuites mettent ainsi fin au monopole des Récollets. Peu à peu, une rivalité s’installe entre les deux ordres religieux.

Afin de défendre leur implication missionnaire, les Récollets publient les écrits du frère Gabriel en 1632.

Il est improbable que l’auteur ait composé son livre à chaud, en Huronie. Le début de l’écriture s’est probablement fait de retour à Québec ou dans les années qui suivirent le retour en France.

À Paris, le frère Gabriel pouvait consulter toutes les sources qui lui permettaient d’étoffer son récit, notamment en s’inspirant des témoignages de prédécesseurs en Nouvelle-France que furent André Thevet, Samuel de Champlain et Marc Lescarbot.

Intitulé Le Grand voyage au pays des Hurons, le récit de voyage du frère Gabriel était complété d’un dictionnaire huron-français.

Ce dictionnaire était la plus importante publication relative à une langue autochtone d’Amérique du Nord. La langue dont il est question était la plus employée par les peuples avec lesquels les Européens étaient en contact.

Les Jésuites soulignèrent les fautes typographiques et les inexactitudes du dictionnaire du frère Gabriel et insinuèrent qu’il en était probablement de même de son récit de voyage.

Tout comme sain François d’Assise s’émerveillait devant une fleur, ce Récollet s’est émerveillé naïvement — disaient les Jésuites — devant les coutumes barbares des Amérindiens.

Et, reproche suprême, il n’a pas converti grand monde.

L’intérêt contemporain pour la culture autochtone a provoqué une réévaluation du travail de Gabriel Sagard, considéré aujourd’hui comme un grand précurseur de l’ethnographie; ses écrits témoignent de la vie d’un des plus importants peuples autochtones d’Amérique du Nord au moment où ceux-ci avaient très peu été exposés à la culture européenne.

Le seul exemplaire que j’ai trouvé de l’édition originale se vend 32 500$US. Heureusement, des fac-similés électroniques (54,5 Mo) sont disponibles gratuitement sur l’internet.

Avant de nous concentrer sur le voyage du frère Gabriel, revenons en arrière de quelques années.

Le contexte géopolitique

Au XVIIe siècle, la Nouvelle-France était constituée de trois territoires contigus : l’Acadie, le Canada et la Louisiane. En gros, le Canada correspondait à la vallée du Saint-Laurent.

Des prêtres séculiers, puis des Jésuites en 1611, avaient déjà fondé des missions en Acadie.

Mais il fallut attendre le voyage que Samuel de Champlain effectua en 1615 en Nouvelle-France pour que le Canada accueille ses premiers religieux; c’était quatre Récollets.

Cette année-là, l’un d’eux (Joseph Le Caron) fait partie d’une expédition de douze hommes en Huronie, rejoints quelques jours plus tard par Samuel de Champlain.

Champlain séjourne brièvement en Huronie, laissant derrière lui le père Joseph Le Caron. Celui-ci demeure alors sur place durant un an, plus précisément jusqu’au printemps 1616.

La Huronie est alors un territoire de 880 km² situé aujourd’hui dans la comté ontarien de Simcoe.

Région des Grands Lacs en 1755

Datée du siècle suivant, la carte ci-dessus situe la Huronie au cœur de la région des Grands Lacs, plus précisément au sud-est du lac Huron.

Sur cette carte, elle est décrite comme ‘Ancien pays des Hurons’ parce qu’elle n’existait déjà plus, conquise par les Iroquois en 1649.

Avant cette conquête, le territoire de la Huronie est une presqu’ile au milieu des Grands Lacs.

Ces vastes étendues d’eau permettaient de transporter des marchandises sur de grandes distances en se fatiguant beaucoup moins que par voie terrestre.

La Huronie occupait donc une position stratégique dans le commerce des fourrures.

En tant que peuple sédentaire et exportateur de maïs, les Hurons-Wendats jouissaient de l’amitié de nombreux autres peuples autochtones qui eux étaient nomades. Ce sont les fourrures obtenues en échange de maïs qui permettaient aux Hurons-Wendats d’être impliqués dans leur commerce.

Rapidement, les Hurons-Wendats en étaient venus à fournir entre 50% et 60% des peaux de castor exportées vers la France.

Au cours des années qui suivent le retour du père Le Caron au Canada, une inquiétude grandit au sein des autorités coloniales.

En absence de contact diplomatique avec les chefs hurons, ne faut-il pas craindre une réconciliation entre les Hurons-Wendats et les Iroquois qui les feraient basculer dans le camp des Hollandais ou des Anglais ?

Aux yeux de tous, la Huronie apparait clairement comme la clé de voute de l’expansion française en Amérique du Nord. Il faut faire quelque chose.

Finalement, il fallut attendre jusqu’en 1623 pour qu’une nouvelle expédition soit organisée.

Cette fois-ci, le père Le Caron est accompagné de deux religieux fraichement arrivés dans la colonie : le père Nicolas Viel et le frère Gabriel Sagard.

Les trois Récollets profitent d’un voyage de retour de quelques Hurons venus écouler leurs fourrures à Cap-de-la-Victoire (aujourd’hui Sorel). Dans des canots différents, les trois Récollets partent le 2 aout 1623 et arrivent en Huronie le 20 aout. Ils se dispersent alors chacun dans son village.

Gabriel Sagard demeurera en Huronie jusqu’en mai ou juillet 1624.

Voilà le contexte. Laissons-lui maintenant la parole.

Quelques extraits du Grand Voyage


Avant-propos : Les extraits suivants sont tirés de la version critique de Jack Warwick publiée en 1998 aux Presses de l’Université de Montréal. Le numéro de page donné en référence est donc celui de cette édition.

J’ai modernisé le texte afin de faciliter sa compréhension (par exemple, ‘maïs’ au lieu de ‘bled d’Inde’).

De plus, j’ai évité le mot ‘Sauvage’ puisqu’il a acquis un sens péjoratif qu’il n’avait pas à l’époque de Gabriel Sagard.

En dépit du fait qu’il ait vieilli lui aussi, j’ai préféré utiliser le mot ‘Amérindien’ parce que — contrairement à ‘Autochtone’ — il permet de distinguer le féminin du masculin.

 
L’hospitalité huronne

Arrivé dans son village huron, le frère Gabriel est accueilli par tous ses habitants.

Amené dans la maison longue de son hôte, le frère Gabriel est ‘naturalisé’ à l’occasion d’une adoption symbolique.

Les père et mère de mon Amérindien me firent un fort bon accueil à leur manière et, par des caresses extraordinaires, me témoignèrent de l’aise et du contentement qu’ils avaient à ma venue. Ils me traitèrent aussi doucement que leur propre enfant (…).

Mon Amérindien, qui m’estimait en qualité de frère, m’avisa d’appeler sa mère sendoué, c’est-à-dire ma mère, puis lui et ses frères ataquen, mon frère, et ainsi de suite pour les autres membres du clan familial.

Pour mon aise, ils m’attribuèrent autant de place qu’en occupait une petite famille qu’ils firent sortir de la maison longue dès le lendemain de mon arrivée. (p.162-3)

L’habitat huron

Le frère Sagard évalue la population huronne à trente ou quarante-mille personnes. (p.181)

Le village du frère Gabriel était peuplé de deux ou trois-cents familles habitant trente ou quarante maisons longues. Faite de branches et d’écorces, chaque maison mesurait de cinquante à soixante mètres de profondeur et douze mètres de large (dont deux pour l’allée centrale). (p.182)

Couvertes d’écorces d’arbres, leurs maisons sont construites en forme de tonnelle ou de berceau de jardin.

© 2012 — Centre d’interprétation du site archéologique Droulers/Tsiionhiakwatha

À l’intérieur, le long de chaque côté, il y a une profonde banquette située à environ un mètre et demi du sol sur laquelle on couche en été et sous laquelle on entrepose le bois de chauffage.

En hiver, on couche par terre sur des nattes de jonc, près du feu. Les gens se disposent les uns près des autres; les enfants forment une couronne autour du feu, leurs parents derrière eux.

Il y a huit à douze feux par habitation, à raison de deux familles par feu.

L’évacuation de la fumée se fait par une ouverture au sommet puisque la maison longue est dépourvue de fenêtre. (p.183)

Pour dormir, ils se couchent là où ils étaient assis, déposant la tête sur un vêtement replié, sans autre couverture ni lit. (p.182)

Les poissons fumés et les grains de maïs secs sont entreposés dans de grandes cuves en écorce placées à l’une ou l’autre des porches situés aux extrémités.

Les vêtements sont suspendus à l’intérieur, soit pour les faire sécher ou pour les protéger des rongeurs. (p.183)

L’alimentation des Hurons-Wendats

L’alimentation huronne est peu carnée. Essentiellement, ils se nourrissent d’épis de maïs séchés et de poisson, le tout complété d’huile de tournesol, de courges, de légumineuses, de baies et de prunes.

Le peu de viande qu’ils consomment, ce sont des souris, du chien, du cerf, de l’ours ou du renard. (pp.172 et 199)

Le festin qui nous fut fait à notre arrivée fut composé de grains de maïs pilés (…) avec un petit morceau de poisson fumé cuit dans l’eau. On me servit l’eau de cuisson et les légumineuses le lendemain (…)

Nous mangions parfois de la citrouille bouillie ou cuite sous la cendre (que je trouvais très bonne), tout comme les épis de maïs que nous faisions rôtir ou les grains de maïs grillés comme des pois dans la cendre.

Notre Amérindienne m’apportait souvent des mures sauvages pour déjeuner, ou bien des tiges de maïs à sucer. (p.163)

Il est vrai qu’on passe d’ordinaire des semaines et des mois entiers sans boire. Ne mangeant jamais rien de salé ni d’épicé et le manger quotidien n’étant que de maïs bouilli, cela sert à la fois de boisson et de mangeaille. Nous nous trouvions fort bien de ne pas manger de sel, étant à près de trois-cents lieues (120 km) de toute eau salée (…). Et à mon retour au Canada, je me trouvais mal au commencement d’en manger, pour l’avoir discontinué trop long temps. Ce qui me fait croire que le sel n’est pas nécessaire à la conservation de la vie, ni à la santé humaine. (p.170)

Après avoir créé un potager, le frère Gabriel peut enfin parfumer sa nourriture de quelques aromates.

Notre nourriture ordinaire était des mêmes mets et viandes que celles que les Amérindiens usent ordinairement sinon que nos plats étaient un peu plus nettement accommodés; nous y mêlions parfois de petites herbes, comme de la marjolaine sauvage, afin de leur donner gout et saveur (…).

Mais s’apercevant qu’il y en avait, les Amérindiens n’en voulaient nullement gouter, disant que cela sentait mauvais… (p.172)

Les Hurons-Wendats n’utilisent pas de chat pour protéger leurs récoltes des rongeurs puisque cette espèce ne fait pas partie de leurs animaux domestiques. (pp.205 et 339)

L’utilisation des métaux se limitant à la fabrication d’ornements corporels, les aliments ne sont pas cuits dans des marmites ou des chaudrons de métal, mais dans de la poterie fabriquée par les femmes. (p.190)

Lorsque l’allaitement au sein ne suffit plus à assurer leur croissance, les bébés reçoivent leurs premiers aliments solides de la bouche même de leur mère, après que celle-ci ait bien mastiqué l’aliment destiné à l’enfant. De la même manière…

…quand la mère vient à mourir avant que l’enfant ne soit sevré, le père prend de l’eau, dans laquelle il aura bouilli longuement du maïs. Il en emplit sa bouche et, joignant celle de l’enfant contre la sienne, lui fait recevoir et avaler la bouillie…

De la même invention se servent aussi les Amérindiennes pour nourrir les chiots orphelins (ce que je trouvais répugnant) en joignant ainsi leur bouche au museau des chiots (qui ne sont pas souvent très propres). (p. 214)

Chez les Hurons-Wendats, le printemps est le temps des sucres.

Au temps où les bois étaient en sève, nous faisions parfois une fente dans l’écorce de quelques gros arbres, et tenant au-dessous une écuelle, nous recevions le jus et la liqueur qui en tombait goutte à goutte. (p.172)

Le confort

Le frère Gabriel décrit ainsi sa première nuit en Huronie :

Puisque les Hurons dorment sans oreiller, je me servis d’un billot de bois ou d’une pierre placé sous la tête tandis que je m’allongeais sans couverture sur ma natte, comme ils le font. Le tout était tellement dur que je me levai le lendemain tout rompu et brisé de la tête et du corps. (p.164)

Après s’être construit leur propre cabane destinée à servir sommairement de résidence, d’école et d’église, les Récollets découvrent l’envers de la vie missionnaire :

Ayant construit notre cabane à nous hors de saison, celle-ci fut couverte de très mauvaise écorce qui se fendit de partout. De sorte qu’elle ne nous protégeait peu ou pas des pluies qui nous tombaient dessus et que nous ne pouvions éviter ni de jour ni de nuit. Non plus que des neiges (…) dont nous nous trouvions parfois couverts au lever.

Lorsque la pluie était forte, elle éteignait notre feu (…) Il n’y avait pas un seul petit coin dans notre cabane où il ne pleuvait pas comme au-dehors. Ce qui nous obligeait à passer des nuits entières sans dormir, préférant nous tenir debout ou assis dans un coin pendant les orages. (p.171)

L’agriculture et la propriété foncière

Toutes les forêts, prairies et terres non défrichées sont en commun. Il est permis à un chacun d’en défricher et d’en ensemencer autant qu’il veut, qu’il peut, et qui lui est nécessaire.

Cette terre ainsi défrichée demeure à la personne autant d’années qu’il continue de la cultiver et de s’en servir. Abandonnée par son maitre, s’en sert après qui veut. (p.192)

Les Hurons-Wendats ne labourent pas le sol. Ils arrachent les mauvaises herbes manuellement et enfouissent les graines de maïs dans des trous creusés à l’aide d’une petite pelle de bois. Cela empêche les oiseaux de dévorer leurs semences, un problème rencontré par les Européens qui, à l’époque, sèment encore à tout vent. (p.193)

Le grain murit en quatre mois, et en de certains lieux en trois mois. Ensuite on cueille les épis, les lie par leurs feuilles retroussées vers le haut et on les assemble par grappes suspendues à l’intérieur des habitations. (…)

Le grain étant bien sec et bon à remiser, les femmes et les filles l’égrainent, le nettoient et le mettent dans leurs grandes cuves placées dans les porches ou dans quelque coin de leurs maisons. (p.193)

La vie sociale

Quand ils se visitent les uns les autres, ils se font mutiellement des présents. (…)

Ils n’aiment pas marchander et se contentent de ce qu’on leur offre honnêtement et raisonnablement, méprisant et blâmant les façons de faire de nos marchands qui négocient une heure pour obtenir une peau de castor. (…)

Victorieux, ils ont de la mansuétude et de la clémence envers les femmes et les enfants de leurs ennemis, auxquels ils sauvent la vie bien qu’ils demeurent leurs prisonniers pour servir. (p.224)

L’exercice du jeu est tellement fréquent et coutumier chez eux, qu’ils y consacrent beaucoup de temps, tant les hommes que les femmes. Ils parient parfois tout ce qu’ils ont, perdant aussi gaiment et patiemment que s’ils avaient gagné. J’en ai vu s’en retourner dans leur village tout nus et chantant après avoir tout perdu. (p.185)

Ils aiment la peinture et y réussissent assez industrieusement, pour des personnes qui n’y ont point d’art ni d’instruments propres.

Ils font néanmoins des représentations d’hommes, d’animaux, et d’oiseaux, de même que d’autres décorations peintes sur divers matériaux ou sur leur peau.

Ils décorent certains objets, non pas dans le but de les idolâtrer, mais pour se contenter la vue, embellir leurs calumets et leurs pipes, de même que pour orner le devant de leurs maisons. (p.187)

Comme chez les Européens, le noir est porté en signe de deuil. Toutefois, dépourvus d’habillements de cette couleur, les Hurons-Wendats la portent à leur manière au cours des cérémonies funéraires. Le frère Gabriel écrit :

Ils sont accoutumés de se peindre le visage de noir à la mort de leurs parents et amis. Ce qui est un signe de deuil : ils peignent aussi le visage du défunt… (p.282)

La vie sexuelle

Les femmes quittent facilement leurs maris quand ils ne leur agréent point : il arrive souvent que l’une d’elles passe ainsi sa jeunesse à avoir successivement plus de douze ou quinze maris.

Toutefois, ces derniers ne sont pas seuls à apprécier leur femme, tout mariés qu’ils soient. Car la nuit venue, les jeunes femmes courent d’une maison à l’autre comme le font, en cas pareil, les jeunes hommes de leur côté.

Ceux-ci en prennent par où bon leur semble, sans aucune violence toutefois, remettant le tout à la volonté de la femme.

Le mari fera le semblable à sa voisine et à la femme à son voisin. Aucune jalousie ne se mêle entre eux pour cela, et n’en éprouve aucune honte, infamie ou déshonneur. (p.211)

La santé et l’aspect physique

Ils sont tous généralement bien formés et proportionnés (…) et sans difformité aucune. Et je peux dire en vérité avoir vu d’aussi beaux enfants qu’il y en a en France. (…)

(Les adultes) ne sont ni trop gras ni trop maigres ce qui les maintient en santé et exempts de beaucoup de maladies auxquelles nous sommes sujets. (p.220)

On n’y voit pas non plus de rouquin, ni blond de cheveux, mais les ont tous noirs (excepté quelques-uns qui les ont châtains). (…)

Ayant la barbe tellement en horreur, (…) aussi croient-ils qu’elle rend les personnes plus laides et amoindrit leur esprit. Et à ce propos, je dirai qu’un jour un Amérindien voyant un Français barbu, se retournant vers ses compagnons leur dit (…): « Ô que voilà un homme laid ! Est-il possible qu’aucune femme ne voulut regarder d’un bon œil un tel homme…» (p.221)

Ils s’endurcissent tellement au mal et à la peine, qu’étant devenus grands, vieux à la chevelure blanche, ils restent toujours forts et robustes. Ils ne ressentent presque aucune incommodité ni indisposition.

Et même les femmes enceintes sont tellement fortes qu’elles accouchent d’elles-mêmes et n’ont pas, en général, à subir de convalescence. J’en ai vu une arriver de la forêt chargée d’un lourd ballot de branches, accoucher dès son arrivée, puis aussitôt remise sur pied, vaquer à ses tâches ordinaires. (p.216)

C’est seulement au XIXe siècle que les caractéristiques raciales ont pris une importance démesurée. À l’époque Gabriel Sagard, la pigmentation de la peau n’est ni plus ni moins distinctive que la couleur des cheveux ou des yeux.

Les nations et les peuples américains que nous avons vus (…) sont tous de couleur basanée (excepté les dents qu’ils ont merveilleusement blanches) non qu’ils naissent ainsi : ils sont de même nature que nous.

Mais c’est à cause de la nudité, de l’ardeur du soleil (…) et du fait qu’ils (…) s’enduisent assez souvent le corps d’huile ou de graisse avec des pigments de différentes couleurs qu’ils appliquent et mêlent pour sembler plus beaux. (p.220)

Au sujet de leur tempérament, le frère Gabriel écrit  :

Les Amérindiens, en général, ont l’esprit et l’entendement assez bons (…) et sont d’une humeur assez joyeuse et contente. (p.224)

Mais ils estiment que les Français parlent trop et qualifient de ‘femmes’ les grands parleurs. (p.224)

Lieu rituel, le sauna autochtone est également un lieu de socialisation.

Lorsque quelqu’un veut assister à une séance de sudation (qui est le remède le plus propre et le plus commun qu’ils aient pour se conserver en santé, prévenir les maladies ou les combattre), il appelle plusieurs de ses amis pour suer avec lui…

Ils font donc rougir quantité de cailloux dans un grand feu à l’extérieur, puis les en retirent pour faire un tas au milieu de la cabane…

Les hommes nus doivent suer, les uns joignant les autres, bien serrés et pressés tout autour du tas de pierres, assis contre terre avec les genoux repliés… Parfois ils boivent de grands pots d’eau froide…

Ayant sué suffisamment, ils sortent et vont se jeter à l’eau s’ils sont proches d’une rivière. Sinon, ils se lavent à l’eau froide… (p.273)

Conclusion

Depuis deux semaines, je me suis immergé dans le monde de Gabriel Sagard.

Au-delà du pittoresque des expressions — atténué par la transposition en français moderne — ce qui est frappant dans les écrits du frère Gabriel, c’est à quel point les êtres humains ne changent pas.

Loin de vous avoir rassasiés, amis lecteurs, j’espère que ce recueil d’extraits de son ‘Grand Voyage…’ vous donnera le gout de vous plonger également dans le XVIIe siècle pour découvrir ce qu’il peut nous apprendre sur ce que nous sommes.

Références :
Arrivée des Récollets en Nouvelle-France
Frères mineurs récollets
Hurons-Wendat
Hurons-Wendats
Joseph Le Caron
Les Récollets en Nouvelle-France
Loi sur les Indiens
Monuments intellectuels de la Nouvelle-France et du Québec ancien — Aux origines d’une tradition culturelle
Sagard (1623-1624)
Sagard, Gabriel

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5 Mark II, objectif M.Zuiko 40-150mm F/2,8
1re photo : 1/250 sec. — F/2,8 — ISO 2000 — 110 mm
Carte de 1755 : © Geographicus Rare Antique Maps et Wikipédia

Votre évaluation :
 Appréciation moyenne : 0 — Nombre de votes : 0

Laissez un commentaire »

| Histoire | Mots-clés : , , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


%d blogueurs aiment cette page :