Colonisation et esclavage en Nouvelle-France

Carte de l’Amérique du Nord, réalisée en 1689 (© — Musée Stewart)

Introduction

Le Canada — qui correspondait en gros à la vallée du Saint-Laurent — de même que l’Acadie et la Louisiane étaient les trois territoires constituants de la Nouvelle-France.

À eux trois, ils formaient un immense croissant qui partait du golfe du Saint-Laurent et qui traversait l’Amérique du Nord jusqu’à l’embouchure du Mississippi.

Le colonialisme ibérique en Amérique du Sud

Règle générale, le colonialisme consiste à asservir des peuples afin de s’emparer par la force de leurs richesses.

Ce fut le cas au Mexique et en Amérique du Sud où sévissait la colonisation ibérique (Espagne et Portugal).

Les bateaux de la flotte royale espagnole en provenance du Mexique et du Pérou — chargés des trésors pillés aux Aztèques et aux Incas — se ravitaillaient à La Havane avant d’entreprendre, chaque printemps, la traversée de l’Atlantique vers l’Espagne, où ces trésors servaient à consolider la puissance du roi.

Cette prédation fut possible parce que les Aztèques, les Mayas et les Incas fabriquaient des parures en or et élevaient des temples sacrificiels aux riches décors sculptés où s’accumulaient les offrandes.

Le colonialisme anglais en Amérique du Nord

Les populations indigènes d’Amérique du Nord pratiquaient une économie de subsistance. Leurs parures étaient en plumes, en dents et en fragments d’os. Leurs habitations temporaires étaient en bois, en peaux et en écorces.

Bref, rien à voler.

À différence de la colonisation ibérique, la colonisation anglaise en Amérique du Nord fut prédatrice d’une autre manière; elle visait à déposséder les Autochtones de leurs territoires afin d’y installer des colons.

La Nouvelle-Angleterre servait alors de déversoir pour accueillir les surplus de population que n’arrivait pas à nourrir le sol anglais. Ce déversement démographique nécessitait la disparition des peuples qui habitaient la colonie jusque là.

Les troupes anglaises ont fait pareil en Acadie en déportant la population française afin de faire place à des colons britanniques.

Le colonialisme anglo-saxon a pour coutume de massacrer les populations qui résistent à leur dépossession et, bien des siècles plus tard, à s’en excuser lorsque ces populations ont disparu ou en voie d’extinction.

Le colonialisme français en Amérique du Nord

Ailleurs dans le monde, le colonialisme français ne se distingue pas des autres.

Mais en Nouvelle-France, ce colonialisme a adopté un ‘modèle d’affaires’ complètement différent.

Du point de vue économique, ce qui intéressait le pouvoir royal au Canada, c’était essentiellement la traite des fourrures.

Depuis les écrits de l’historien David Hackett-Fisher, on sait qu’à cela, il faut ajouter les motivations mystiques et utopistes des premiers responsables du peuplement de la colonie.

Pour ceux-ci, la richesse de la Nouvelle-France, ce n’est pas la présence de métaux précieux, mais son réservoir d’âmes à convertir. Non pas par la force, mais par un prosélytisme insistant, mais relativement bienveillant.

Il s’agit là d’une différence fondamentale entre le colonialisme français en Amérique du Nord et les colonialismes anglais, espagnol et portugais.

Le rêve de Champlain

Au sujet du ‘Rêve de Champlain’, écrit par l’historien David Hackett-Fisher, l’éditeur résume :

Lui qui était né dans un pays ravagé par les guerres de religion, il a encouragé les mariages entre colons et Indiens, il a prêché la tolérance envers les protestants.

Il a inlassablement tenté de maintenir la paix entre les nations indiennes, mais il a su quand il le fallait prendre les armes et imposer un nouvel équilibre politique, se révélant ainsi un guerrier et un stratège redoutables.

Il a été un leader visionnaire, surtout si on le compare à ses contemporains anglais et espagnols, un homme qui rêvait d’un monde plus humain et vivant en paix, dans une époque marquée par la cruauté et la violence.

Le commerce des fourrures a déterminé les liens entre Français et Autochtones.

Les coureurs des bois français étaient des commis voyageurs dont l’activité commerciale exigeait de bons rapports avec leurs clients autochtones.

Si les explorateurs français ont souvent été accompagnés d’un Jésuite (qui leur servait de cartographe), les coureurs des bois préféraient la compagnie d’une conjointe autochtone (qui leur servait d’interprète).

Menacé, le coureur des bois ne pouvait pas appeler personne à l’aide : sa survie dans l’immensité du territoire dépendait d’une attitude amicale réciproque avec les Autochtones.

Les Métis s’appellent ainsi parce qu’ils sont nés de la fusion de deux peuples; les francoQuébécois et des Autochtones. Parce que les Anglais, eux, ne se mêlent pas « à ces gens-là.»

Longtemps, les locuteurs français de ce pays et des autochtones partageaient la même dure condition humaine soumise à l’adversité du climat.

En commentaire à un article du Devoir, Jean-Paul Picard écrit :

Dès le début avec Champlain en Acadie, les relations entre les Français et les premières nations étaient régies par des alliances avec eux. Ces alliances toujours verbales couvraient surtout la coopération militaire, la présence des missionnaires et le commerce des fourrures.

Elles étaient retravaillées, renégociées, améliorées et convenues de nouveau pratiquement chaque année au gré des deux parties. Parfois, ces alliances étaient revues d’un commun accord juste avant chaque campagne militaire.

Conformément à la tradition amérindienne, ces alliances verbales se concluaient par des échanges de wampums. Les Français et les Amérindiens signataires étaient donc des alliés et des amis. (…)

(Contrairement aux Anglais,) les Français ne faisaient pas signer de traités de cession de territoire.

C’est la création des réserves, typique du colonialisme anglo-saxon, qui a fait des autochtones un sous-prolétariat d’une pauvreté extrême avec lequel les autres Québécois ne pouvaient plus avoir les mêmes affinités.

La dépossession des terres occupées par les peuples autochtones, leur caractérisation en fonction de la pureté du sang, leur concentration dans des réserves (où on pouvait les affamer) s’inscrivait dans la grande politique génocidaire de John-A. Macdonald.

Ce colonialisme prédateur est intimement lié à l’histoire du Dominion du Canada, celui des 150 dernières années. Mais cela est étranger à l’histoire de la Nouvelle-France.

Et l’esclavage dans tout cela ?

En 1998, Dorothy-W. Williams publiait ‘Les Noirs à Montréal’. Dans ce livre, l’auteure fait, entre autres, l’historique de l’esclavage en Nouvelle-France.

Les exploitations agricoles du Canada étaient trop petites pour justifier le recours important à des esclaves. À l’époque, seule une production agricole de masse — comme au sud des États-Unis — aurait pu nécessiter une main-d’œuvre abondante.

Le premier Noir au Canada se nomme Matthieu da Costa. Il s’agit d’un marin polyglotte d’origine inconnue que Champlain avait choisi en 1606 pour lui servir d’interprète. Mais il n’est pas un esclave.

Le premier en Nouvelle-France sera Olivier Le Jeune. Celui-ci arrive à Montréal en 1629 en provenance de l’ile de Madagascar.

La naissance officielle de l’esclavage au Canada date du 1er mai 1689. Ce jour-là, Louis XIV accorde le droit à ses sujets de Nouvelle-France d’importer des esclaves africains.

Déjà, au sein de la haute bourgeoisie et du haut-clergé parisien, il est bien vu de posséder un esclave noir.

En 1671, la marquise de Coëtlogon donne naissance à un bébé au teint foncé. Dans sa correspondance, Madame de Sévigny impute ironiquement cet évènement au gout immodéré de la marquise pour le chocolat. Signalons que le majordome de la marquise était originaire des Antilles…

L’esclavage autochtone

Contrairement à la France, les esclaves au Canada sont principalement des Autochtones.

En 1759, à la veille de la conquête anglaise, le nombre d’esclaves au Canada est de 3 604 personnes, dont les deux tiers sont des Autochtones. Ceux-ci servent principalement aux travaux agricoles et aux tâches ardues.

Comment justifiait-on l’esclavage ?

Lorsque Jean de Brébeuf et ses sept compagnons sont torturés à mort par les Iroquois, ils ne font que subir le sort infligé aux vaincus.

Les traditions guerrières amérindiennes voulaient que les vaincus expient la honte de leur défaite en subissant courageusement la torture. Et parfois même la mort.

Pour ces peuples qui avaient quitté l’Asie il y a des millénaires, cela s’apparentait au pouvoir rédempteur du harakiri japonais.

En Nouvelle-France, on justifiait donc l’esclavage autochtone par des motifs ‘charitables’; butins de guerre, ces Autochtones seraient morts sous la torture, disait-on, n’eût été leur achat comme esclave.

En réalité, les perdants des guerres indiennes n’étaient pas systématiquement tués. Ce fut le cas de Jean de Brébeuf. Certains Français, capturés par les Iroquois, ont été libérés après amputation d’un ou de plusieurs doigts. D’autres ont eu plus de chance; en 1661, Tadhg-Cornelius O’Brennan, le premier Irlandais au Canada, alors âgé de 23 ans, est libéré sans une égratignure après des mois de captivité chez les Iroquois.

L’esclavage noir

En 1759, les 1 132 esclaves noirs travaillent dans 962 foyers.

Alors que les esclaves autochtones sont généralement des travailleurs manuels agricoles, les esclaves noirs travaillent en ville en tant qu’aides-domestiques ou aides-soignants.

Au sujet des esclaves noirs, Dorothy-W. Williams écrit :

…ils sont de plus considérés comme des propriétés de valeur : ils sont les symboles de prestige social pour leurs propriétaires.

Compte tenu de leur état de domestique, de leur cout élevé et de la difficulté à s’en procurer, la plupart des esclaves africains bénéficient d’un traitement « indulgent » tout simplement parce qu’on veut les garder longtemps à son service.

Les Noirs en Nouvelle-France n’étaient pas tous esclaves puisque leur émancipation était encouragée et pratiquée par le clergé.

En déclin durant les dernières années de la Nouvelle-France, l’esclavage prit un nouvel essor après la conquête anglaise selon l’auteure.

Conclusion

Depuis la conquête, le racisme anglo-saxon a sournoisement perverti l’ensemble de la société canadienne, y compris au Québec.

Ici comme ailleurs, dès le XIXe siècle, des institutions ont entrepris de collaborer aux politiques génocidaires décidées au plus haut sommet de l’État canadien.

De peuple frère des Autochtones, nous avons laissé la suspicion s’installer entre nous.

Mais qu’en est-il de nous, antérieurement à la conquête ?

L’histoire de la Nouvelle-France n’a pas besoin d’être idéalisée.

De part et d’autre de l’Atlantique, deux civilisations ont vécu leur propre épopée.

D’une part, quelques tribus asiatiques ont traversé le pont de glace et de pierre qui recouvrait le détroit de Béring pour se lancer à la conquête d’un continent vierge et y donner naissance à une grande variété de peuples, de langues et de coutumes.

Et d’autre part, à la Renaissance, des Français traversent un océan capricieux dans l’espoir d’y bâtir un monde meilleur que celui qu’ils quittent.

Au-delà du choc des mentalités, Autochtones et Français se sont liés d’amitié, ont développé des liens commerciaux et ont écrit une des pages les plus lumineuses de l’histoire de l’Humanité. Une page qui s’est terminée par la conquête anglaise.

À ceux qui voudraient nous faire partager la culpabilité qu’ils éprouvent en raison des crimes commis par leurs ancêtres anglo-saxons, notre meilleure manière de résister à cela est de mieux connaitre notre propre histoire, très différente.

Celle-ci a été écrite par des géants qui devraient servir de modèles à l’Humanité tout entière.

Références :
La disparition de l’Empire aztèque
L’époque troublée du premier Irlandais au Canada
Williams DW. Les Noirs à Montréal. vlb éditeur, Montréal, 1998, 212p.
Martyrs canadiens
Olivier Le Jeune
When Winconsin was New France

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