L’or et la Banque centrale du Canada

Publié le 20 décembre 2023 | Temps de lecture : 5 minutes

Moins de dollars, plus d’or
 

 
En 2023, les banques centrales de Chine, de Pologne et de Singapour achetèrent de grandes quantités d’or.

Si on revient au cas de la Chine, celle-ci écoule ses bons du Trésor américain et, en contrepartie, achète des métaux précieux.

En 2011, la Chine détenait à elle seule 12 % de la dette du gouvernement américain. Une décennie plus tard, au début de la guerre en Ukraine, elle en détenait trois fois moins.

Depuis la saisie des avoirs russes par de nombreux pays occidentaux, la Chine a accéléré sa vente de bons du Trésor américain. Ses avoirs ont baissé de 1 040 milliards$ au début de 2022 à 867 milliards$ un an plus tard.
 

 
À la suite du déclenchement de la guerre en Ukraine, les achats annuels d’or des banques centrales à travers le monde (ci-dessus) passèrent de 450 tonnes (en 2021) à 1 136 tonnes (en 2022).

C’est le trentième de tout ce qu’elles avaient accumulé jusque-là au cours des siècles, soit 36 000 tonnes.

Durant les neuf premiers mois de 2023, ces réserves augmentèrent d’un autre huit-cents tonnes, soit le cinquième de la production mondiale au cours de la même période (3 692 tonnes). Le reste fut utilisé en bijouterie, par l’industrie électronique et par les investisseurs.

Le jovialisme canadien
 

 
De son côté, le Canada considère que l’or est un actif inutile, préférant constituer majoritairement ses réserves de change en dollars américains.

Pour le Canada, cette devise se caractérise par sa stabilité puisque, depuis toujours, un dollar américain vaut un dollar américain.

En réalité, depuis que le dollar américain n’est plus adossé à l’or — une once d’or valait 35$ américains jusqu’en 1971 — sa valeur réelle face à l’or a chuté de 98 %.

Et elle a chuté parce qu’au cours de cette période, les États-Unis se sont servis de la planche à billets pour éponger leur déficit. Ce qui fait que la masse monétaire américaine s’est multipliée de trente fois depuis 1971 alors que la dette américaine passait de 400 milliards$ à plus de 22 028 milliards$.


 
Depuis des années, notre pays se débarrasse lentement de son or. Le quotidien La Presse nous apprenait hier qu’il ne reste plus que 77 onces d’or (sic) dans les coffres de la Banque du Canada (qui en contenaient mille tonnes en 1971).

En tant que cinquième producteur mondial d’or, le Canada estime qu’il n’a pas besoin d’accumuler des réserves d’or puisqu’il lui suffit de creuser pour en avoir. En somme, le coffre-fort du Canada, c’est son territoire.

Les États-Unis ne sont pas de cet avis. Même en étant le quatrième producteur mondial, ce pays détient 68 % des réserves mondiales de lingots d’or.

Le Canada ne voit pas comment il pourrait soudainement avoir besoin d’une grande quantité de ce métal précieux. Et si une telle éventualité devait survenir, on croit que notre puissant voisin aurait la gentillesse de nous en fournir sans contrepartie douloureuse.

On oublie qu’en 2017, lorsque Bombardier s’est mis à faire de l’ombre à Boeing grâce à des avions technologiquement supérieurs, Washington a imposé une taxe de 220 % sur la vente de ses appareils aux États-Unis. Donc de l’or, notre puissant voisin nous en vendra seulement si cela fait son affaire.

Conclusion

En raison de l’intégration militaire canado-américaine, notre armée est sous commandement américain dès qu’elle se déploie à l’Étranger.

De plus, la devise canadienne est fermement adossée à celle du pays dont la dette dépasse de moitié la valeur capitalisée de toutes les entreprises au monde.

C’est ainsi que peu à peu, le Canada remet ses pouvoirs régaliens entre les mains des États-Unis.

D’où la question : le Canada mérite-t-il encore d’exister ?

Références :
Asia’s central banks snap up gold in ‘new normal’ to reduce risk from US dollar
China must cut US treasuries in ‘orderly’ fashion, maintain balance of trade amid rising risks: ex-central bank adviser
Gold Demand Trends Q3 2023
La demande d’or en 2022 au plus haut depuis plus de 10 ans
Le Canada vend ses réserves d’or
Que se passe-t-il en Turquie ? 3 graphiques pour comprendre les enjeux de la chute historique de la livre
Top 10 des pays qui détiennent les plus importants stocks d’or en 2023
USA: la vente record d’actifs par la Chine fait trembler les marchés
Washington impose des droits compensatoires à Bombardier

Parus depuis :
Prix de l’or à des niveaux records: pourquoi le Canada est le seul pays industrialisé à ne pas en profiter? (2024-04-09)
Stock d’or du Canada : ils ont tout vendu ! (2025-02-12) (vidéo)
Le marché qui a fait reculer Trump (2025-04-11)
How deep will China go as it aims to boost gold production by more than 5%? (2025-06-25)
Réserves d’or par pays : le classement 2025 (2025-10-03)

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5 mark II, objectif M.Zuiko 25mm F/1,2 — 1/200 sec. — F/2,8 — ISO 200 — 25 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Il y a 80 ans : le Soulèvement du ghetto de Varsovie

Publié le 17 décembre 2023 | Temps de lecture : 5 minutes
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Résumé

Pendant 28 jours au printemps de 1943, un millier de Juifs polonais prirent les armes dans le ghetto de Varsovie contre l’occupant allemand. Cette révolte fut le plus important soulèvement de Juifs au cours de la Shoah.

L’invasion de la Pologne

Le premier septembre 1939, l’armée allemande envahit la Pologne, ce qui déclencha la Seconde Guerre mondiale.

À l’hiver qui suivit, les forces d’occupation allemande entamèrent dans ce pays la stigmatisation et la persécution des Juifs. Comme ils l’avaient fait déjà en Autriche et en Tchécoslovaquie.

On ordonna aux Juifs :
• le port au bras gauche d’un brassard blanc décoré d’une étoile bleue de David (et non jaune comme ailleurs),
• l’identification de leurs commerces comme appartenant à des Juifs,
• la confiscation des radios (et notamment des radios à ondes courtes),
• l’interdiction de quitter leur ville et de voyager par train,
• la fermeture de leurs écoles,
• l’interdiction de travailler pour la fonction publique et d’exercer certains métiers,
• l’interdiction d’acheter ou de vendre des biens à des non-Juifs.
• de se soumettre aux arrestations arbitraires et d’endurer les humiliations subies de la part de la population non juive.

Le 2 octobre 1940 fut donné l’ordre de regrouper les Juifs dans des zones réservées, bientôt fusionnées à Varsovie dans deux ghettos adjacents, de tailles différentes, séparés par une passerelle en bois.

Bien qu’environ 30 % de la population de la ville était juive au moment où la Pologne fut envahie, le ghetto ne s’étendait que sur 2,4 % de sa superficie, soit 3 km².

Il était entouré d’un mur de deux mètres de haut, long de 18 km et surmonté de fils barbelés.

En y concentrant les Juifs provenant de la capitale et des environs, le ghetto de Varsovie atteignit une population maximale de 439 000 habitants en juin 1941.

Cette concentration des Juifs à un seul endroit avait pour but de faciliter leur extermination.

Soumis à de sévères restrictions quant à la nourriture et quant aux combustibles qui pouvaient y entrer, le ghetto de Varsovie devint bientôt une grande prison à ciel ouvert.

En moyenne, six personnes y habitaient par pièce. La ration alimentaire journalière y équivalait au dixième de l’apport calorique minimum requis.

Le quotidien de ses habitants se limitait à une quête obsessionnelle de nourriture. De novembre 1940 à juillet 1942, 80 000 Juifs de Varsovie périrent de soif, de faim, de froid, de tuberculose ou de typhus.

Quand des soldats allemands (ou leurs supplétifs) arrêtaient une famille en vue de sa déportation, ils en profitaient pour prélever tous les objets de valeur qui se glissent bien dans les poches d’un uniforme. Mais ils laissaient derrière eux la nourriture, aussitôt pillée par les voisins.

Après l’ouverture du camp de Treblinka

Le 23 juillet 1942, avec l’entrée en activité du camp d’extermination de Treblinka (situé à 84 km de la capitale), le génocide juif débute sa phase industrielle.

Jusque là, la population du ghetto ignorait qu’elle était vouée à l’extermination. Elle endurait son sort, comme toutes les populations accablées par la défaite. Ce sont les déportations massives vers Treblinka qui soulevèrent les soupçons.

À partir des listes fournies par le Conseil juif (formé de Juifs qui administraient le ghetto), on expédia quotidiennement à Treblinka six-mille personnes provenant du ghetto de Varsovie. Plus de 245 000 Juifs de la capitale y furent convoyés par train pour y être gazés.

La population du ghetto était réduite à 60 000 survivants quand soudainement, le 18 janvier 1943, éclate le Soulèvement du ghetto de Varsovie.

Dès l’été 1942, cette insurrection fut préparée par une contrebande d’armes et de munitions qu’on achemina clandestinement au ghetto par différents moyens (notamment par les égouts de la ville). Le principal fournisseur d’armement fut la résistance polonaise non juive.

Quand la révolte éclate, mille résistants s’opposent à deux-mille soldats allemands. Après quatre jours de combat, l’armée allemande arrêta les déportations, devenues impossibles à effectuer.

Aussitôt récupérée par la propagande ennemie, cette insurrection fut jugée par les forces d’occupation comme un véritable affront au Troisième Reich. Un affront qui ne pouvait être lavé que dans le sang.

À partir des témoignages obtenus depuis, on sait aujourd’hui que les insurgés étaient des adolescents et de jeunes adultes. Et la plupart de leurs dirigeants étaient au début de la vingtaine.

Le 19 avril 1943, à la veille de la Pâque juive, invoquant son droit de se défendre contre les terroristes juifs, l’armée allemande entreprit la destruction du ghetto.

Environ 7 000 Juifs furent tués, sans compter les 6 000 autres brulés vifs par les incendies allumés par les forces d’occupation.

L’opération prit fin le 8 mai 1943. Les survivants furent déportés.

Le 16 mai 1943, le ghetto fut rasé à 99 % par un bombardement intensif.

Conclusion


 
Le Soulèvement du ghetto de Varsovie fut le résultat d’une révolte sans issue de jeunes Juifs face à un ennemi dont ils savaient l’écrasante supériotrité militaire.

Finalement, leur sort ne fut pas différent des autres. Mais ils sont entrés dans l’Histoire la tête haute (comme chanterait Karl Tremblay, des Cowboys Fringants).

Animés par l’énergie du désespoir, ces révoltés humilièrent leurs oppresseurs.

Comme le font d’autres peuples de nos jours.

Références :
Aktion Reinhard
Centre d’extermination de Treblinka
En 1943, le soulèvement du ghetto de Varsovie
Le soulèvement du ghetto de Varsovie
Opération Himmler
Soulèvement du ghetto de Varsovie

Détails techniques de la photo : Canon Powershot G6 — 1/125 sec. — F/2,0 — ISO 50 — 7,2 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Garçon de 10 ans : trois mois de probation pour avoir uriné dans un stationnement

Publié le 15 décembre 2023 | Temps de lecture : 3 minutes
Me Carlos Moore, le ‘malfaiteur’ et sa mère

Senatobia est une ville de 8 165 habitants située au Mississippi.

Les deux principaux groupes ethniques y sont les ‘Blancs’ (qui forment 53,5 % de la population) et les personnes à la peau naturellement très pigmentée (qui forment 40,3 % des Sénatobiens).

Le 10 aout 2023 fut une journée ensoleillée et chaude (sans être caniculaire). Ce jour-là, Mme LaTonya Eason avait rendez-vous avec son avocat.

Plutôt que demander à son fils de patienter dans la salle d’attente de ce professionnel (où il se serait royalement ennuyé), Mme Eason lui a plutôt demandé de l’attendre dans la voiture avec ordre de ne pas s’en éloigner.

Alors que l’envie d’uriner lui prend, l’enfant décide de faire pipi à côté de la voiture, derrière sa porte entrouverte.

Mais dans cette ville (tout comme à Montréal), il est défendu d’uriner sur la voie publique. À Senatobia, ce méfait est passible d’une amende de 500$US ou, dans le cas d’un adulte, d’une peine d’emprisonnement maximal de six mois.

Il n’existe probablement aucune personne de sexe masculin au monde qui n’ait, au moins une fois dans sa vie, uriné ailleurs que dans un cabinet d’aisances.

Lorsque le législateur interdit un méfait commis occasionnellement par tout le monde, il s’en remet au bon jugement des policiers pour ne sévir qu’à l’égard de ceux qui ont satisfait leurs besoins naturels d’une manière qui est socialement inacceptable (à la limite de la grossière indécence, par exemple).

Dans ce cas-ci, une policière avait aperçu l’enfant, s’était approchée de lui pour le gronder et s’apprêtait à quitter les lieux sans sévir quand quatre patrouilleurs sont arrivés en renfort.

Or ces derniers ont plutôt décidé de procéder à l’arrestation de l’enfant (sans le menotter) et, une fois arrivés au poste, de l’emprisonner brièvement.

Précisions que parmi les quatre policiers arrivés en renfort, celui qui a pris la décision d’arrêter l’enfant a depuis été congédié par le service de police de Senatobia.

Accusé en Cour juvénile, le garçon a été condamné hier (par un juge ‘Blanc’) à trois mois de probation. Ce qui lui évite d’avoir un casier judiciaire.

Références :
A 10-Year-Old Mississippi Boy Was Arrested for Urinating in Public. His Lawyer Says Race Played a Role
Pipi en public en attendant sa mère: un jeune garçon s’évite un casier judiciaire
Senatobia
What Happened to a 10-Year-Old Black Boy Arrested for Urinating in a Parking Lot?

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| Justice, Racisme, Sociologie | Mots-clés : , , , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Le pétard mouillé du centre de commandement du Hamas sous l’hôpital Al-Shifa

Publié le 11 décembre 2023 | Temps de lecture : 3 minutes

Le mois dernier, la chaine américaine CNN diffusait un reportage du journaliste Westley Clark au cours duquel le brigadier Daniel Hagari, porte-parole de l’armée israélienne, procédait à une ‘visite guidée’ des tunnels construits par le Hamas sous l’hôpital Al-Shifa, le principal hôpital de la bande de Gaza.

Puisque ce reportage est maintenant disponible sur YouTube (ci-après), les lecteurs de ce blogue qui ne parlent pas anglais peuvent maintenant choisir d’afficher des sous-titres en français, ce qui n’était pas possible originellement sur CNN.

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L’armée israélienne a justifié sa destruction de l’hôpital Al-Shifa par le fait que, selon elle, celui-ci servait de façade à des opérations militaires souterraines du Hamas.

En voyant le reportage de CNN, ce qui est frappant, c’est la minceur de la preuve.

On y voit plusieurs petites salles dont une qui est présentée comme l’arsenal du Hamas puisqu’on y trouve quatre mitraillettes laissées à terre. Plus loin, une motocyclette poussiéreuse qui a servi peut-être à l’attaque du 7 octobre dernier… ou peut-être pas.

Ailleurs, une corde près d’une modeste chaise en bois prouverait que cette dernière servait à la torture de prisonniers attachés à celle-ci.

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Les journalistes Liselotte Mas et Thomas Eydoux du quotidien Le Monde ont soigneusement analysé les vidéos publiés par l’armée israélienne pour en arriver à la conclusion que les tunnels qu’on y voit ne sont pas situés sous l’hôpital.

En réalité, le Hamas a construit un important réseau de tunnels souterrains pour les mêmes raisons que fut construit le ‘Montréal souterrain’ au centre-ville; pour se protéger d’une menace.

À Montréal, il s’agit d’une menace climatique (les rigueurs de l’hiver) alors qu’à Gaza, c’est la menace de bombardements israéliens.

Le Montréal souterrain est long de 32 km alors que les tunnels de la bande de Gaza totaliseraient près de 400 km.

Autre différence majeure : les tunnels de la bande de Gaza sont étroits et interdits aux Gazaouis en général.

Ils servent au Hamas à transporter du personnel et du matériel. En cas d’attaque, ils peuvent accélérer les déplacements lorsque les rues sont envahies par des ennemis et/ou encombrées de débris.

Il semble bien que l’armée israélienne soit obsédée par ces tunnels de Gaza comme le mari contrôlant est obsédé par les secrets de l’épouse qui lui résiste.

Complément de lecture : What ‘tunnels’ and ‘hostages’ mean in Gaza

Paru depuis : Droit international : peut-on parler de génocide à Gaza ? (2023-12-14)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Bilinguisme des magistrats : la capitulation du ministre Simon Jolin-Barrette

Publié le 9 décembre 2023 | Temps de lecture : 13 minutes

Introduction

De 2016 à tout récemment, Me Julie Rondeau était juge en chef de la Cour du Québec. À ce titre, c’est elle qui coordonnait et répartissait le travail des juges en plus de voir à l’allocation des ressources afin d’assurer la bonne marche de la justice sous son autorité.

En janvier 2022, elle ordonnait une grève du zèle des magistrats en chambre criminelle, c’est-à-dire des juges qui président aux procès intentés en vertu du Code criminel canadien.

Jusque là, ceux-ci siégeaient deux jours sur trois, l’autre étant consacré à la rédaction de leurs décisions. La directive de la juge Rondeau, c’était de ne siéger que la moitié du temps, une mesure destinée à accentuer la thrombose judiciaire actuelle.

Signalons qu’ailleurs au Canada, les juges des Cours criminelles siègent 80 % du temps.

La juge Rondeau voulait ainsi forcer le gouvernement de la CAQ à nommer davantage de juges bilingues.

Dans un premier temps, le ministre de la Justice et la juge Rondeau en sont arrivés à une entente provisoire où les juges siégeaient un peu plus souvent en contrepartie de quelques juges bilingues de plus.

L’aplatissement du ministre

Plus tôt cette semaine, on apprenait que le ministre de la Justice et le nouveau juge en chef de la Cour du Québec avaient résolu définitivement leur conflit quant à l’exigence du bilinguisme chez les candidats à la fonction de juge.

À sa sortie de l’Assemblée nationale, le ministre déclarait triomphalement :

[Cette entente] vient garantir que n’importe quel avocat ou notaire qui va accéder à la magistrature n’est pas obligé de maitriser la langue anglaise. Donc, la langue anglaise ne constitue pas une barrière pour être juge.

Vraiment ?

En l’an 2000, dans tout le Québec, un seul appel de candidature au poste de magistrat exigeait la connaissance de l’anglais. Un seul dans tout le Québec.

De manière générale, l’exigence du bilinguisme était rare avant l’accession au pouvoir du gouvernement libéral de Jean Charest en 2003. Cette exigence s’est généralisée avec le retour de ce parti au pouvoir en 2014 sous la direction de Philippe Couillard.

Si bien que de nos jours, la proportion de juges bilingues au Québec atteint 87,9 %.

En vertu de cette nouvelle entente, 90 % des juges devront obligatoirement maitriser la langue de Shakespeare dans tous les tribunaux montréalais relevant de la Cour du Québec, tant en chambre criminelle et pénale qu’en chambre de la jeunesse et en chambre civile.
 

 
Cette entente est une capitulation du ministre puisqu’elle pérennise définitivement la bilinguisation à outrance du système judiciaire québécois instaurée par le Parti libéral du Québec.

En plus de la région métropolitaine, les régions les plus nordiques du Québec faisaient partie du litige. Dans ces régions, les Inuits (autrefois connus sous l’appellation d’Eskimos) ont l’anglais comme langue seconde puisqu’ils n’ont connu que la colonisation anglaise.

Ce que les peuples autochtones réclament, ce n’est pas qu’on leur accorde l’immense privilège de pouvoir s’adresser à la Cour dans la langue de leur colonisateur anglais, mais le droit de témoigner dans leur langue maternelle. Ce qui permettrait aux enfants (généralement unilingues) d’être entendus.

À défaut de nommer des avocats autochtones à la magistrature, la solution de rechange la plus appropriée est de permettre aux Inuits de s’adresser à la Cour par l’intermédiaire d’un traducteur. C’est probablement ce qui se fait déjà.

Conséquemment, la langue du juge n’a pas d’importance dans ces procès. Ce qui compte, ce sont les langues parlées par les traducteurs.

Or parmi les centaines de Québécois qui travaillent dans ces régions, il est impossible qu’il n’y en ait aucun qui soit apte à traduire du français à l’inuktitut (la langue des Inuits) et vice-versa.

L’objectif des juges ultra-fédéralistes de la Cour du Québec, ce n’est pas de faciliter l’accès des Inuits à la Justice, mais de poursuivre l’assimilation anglaise des Autochtones à laquelle Ottawa travaille depuis le milieu du XIXe siècle.

Une violation de l’esprit de la Loi 101

La bilinguisation mur-à-mur des milieux de travail sous le prétexte que cela est plus simple pour les gestionnaires de personnel est précisément ce que voulait interdire la version originelle de la Loi 101, celle adoptée par le Parti Québécois.

Il est difficile d’imaginer que le ministre de la Justice, avocat de formation, ait pu s’entendre avec le juge en chef de la Cour du Québec pour violer le texte de la Loi 101.

On doit donc présumer que leur accord est compatible avec ce qui reste de la Loi 101 (adoptée en 1977), après que des pans entiers eurent été invalidés par la Canadian Constitution (adoptée en 1982 justement en réaction à la Loi 101).

La langue des procédures criminelles

Les deux branches du droit canadien sont le droit civil et le droit criminel. Le premier vise à régler des conflits entre des particuliers alors que le second vise à punir des comportements antisociaux.

C’est le parlement canadien qui légifère en matière criminelle alors que c’est l’Assemblée nationale du Québec qui légifère en matière civile.

L’article 133 du British North America Act (adopté par Londres en 1867) autorise les témoins, les avocats et les juges à s’exprimer dans la langue de leur choix au cours des procès criminels qui se déroulent au Québec.

La version anglaise de cet article (la seule version officielle) se lit comme suit :

Either the English or the French language […] may be used by any person or in any pleading or process in or issuing from […] any of the courts of Quebec.

Une des règles d’interprétation des lois est que le législateur ne parle pas pour rien. Donc même si, strictement parlant, l’article 133 consacre le droit du juge de parler sa langue à lui, puisque cet article permet à l’accusé de s’exprimer dans une autre langue, il va de soi que le juge doit être capable de comprendre ce qu’il dit. Directement ou par le biais d’un interprète.

Dans son domaine de compétence constitutionnelle, le gouvernement canadien a accordé en 1985 à chaque personne accusée en vertu du droit criminel (peu importe la province), le droit d’être jugé par un magistrat qui parle sa langue (s’il s’agit d’une des deux langues officielles du pays).

Contrairement à ce qu’on dit souvent, l’article 530 du Code criminel canadien n’oblige pas le plaidoyer des avocats ni la décision du tribunal d’être dans la langue de l’accusé : tout ce qui est exigé, c’est que dans les causes criminelles, le juge ‘parle’ la langue de l’accusé. Rien n’exige de lui qu’il ait une connaissance avancée de cette langue. Il n’est même pas nécessaire qu’il sache l’écrire.

À part le Nouveau-Brunswick (qui est un cas particulier), aucune province anglophone n’a cru bon bilinguiser sa magistrature mur-à-mur au cas où un accusé francophone se pointerait quelque part à demander un procès dans sa langue.

Au Canada anglais, si l’accusé exprime sa préférence d’être jugé en français au moment de sa comparution, le magistrat qui reçoit cette demande réfère la cause à un collègue qui en est capable si lui ne le peut pas.

Au Québec, la juge en chef de la Cour du Québec (de qui dépendent, entre autres, toutes les chambres criminelles) a préféré exiger le bilinguisme de tous les juges sous son autorité. Ce qui est plus simple pour elle car cela lui permet d’attribuer paresseusement les causes au hasard puisque tous ses magistrats possèdent les compétences requises, tant en anglais qu’en français.

Malheureusement, cela est contraire à l’esprit de la Loi 101. Pour la Charte de la langue française, l’exigence du bilinguisme ne se justifie que lorsque cela est nécessaire. Et non quand c’est simplement plus commode pour l’employeur.

La langue des procédures civiles

Contrairement à ce qu’on pense, dans les causes civiles (et non criminelles), il n’existe pas au Canada de droit constitutionnel d’être jugé dans sa langue ailleurs qu’au Nouveau-Brunswick.

En 2013, la Cour suprême du Canada a reconnu le droit des tribunaux de Colombie-Britannique d’exiger la traduction anglaise de tous les documents en français qui leur sont soumis à titre de preuves.

Dans son jugement, le plus haut tribunal du pays écrit :

La Charte [canadienne des droits et libertés] n’oblige aucune province, sauf le Nouveau-Brunswick, à assurer le déroulement des instances judiciaires dans les deux langues officielles. Elle reconnait l’importance non seulement des droits linguistiques, mais aussi du respect des pouvoirs constitutionnels des provinces.
[…]
[Or] les provinces ont le pouvoir constitutionnel de légiférer sur la langue utilisée devant leurs tribunaux, un pouvoir qui découle de leur compétence en matière d’administration de la justice.

La législature de la Colombie-Britannique a exercé ce pouvoir [en prescrivant] le déroulement des procès civils en anglais, [ce qui vaut] aussi pour les pièces jointes aux affidavits déposés dans le cadre de ces instances.
[…]
Il n’est donc pas contraire à la Charte [canadienne des droits et libertés] que la législature de la Colombie-Britannique décide que les instances judiciaires se déroulent uniquement en langue anglaise dans cette province.

En effet, les rédacteurs de la constitution canadienne auraient pu décider de consacrer explicitement le droit fondamental d’être jugé dans sa langue, même dans les causes civiles. Ils ont préféré s’en abstenir, s’en remettant plutôt au pouvoir discrétionnaire des provinces.

C’est ainsi que depuis son accession à la magistrature québécoise (grâce à Ottawa), la juge fédérale Karen Kear-Jodoin rend presque tous ses jugements dans sa langue maternelle, l’anglais.

Elle le fait même dans les causes où tous les avocats et tous les témoins se sont exprimés en français, et lorsque tous les documents soumis en preuve sont rédigés dans la langue de Molière.

Étant donné qu’il est légal au Québec de rendre justice en anglais dans des causes où l’accusé est unilingue français — l’inverse ferait scandale au Canada anglais — et puisque même la Loi 101 n’y peut rien, il faut recourir à des moyens plus efficaces pour s’opposer à la bilinguisation à outrance de la Justice québécoise.

La solution ultime

Pour aller au-delà de la Loi 101 — qui est déjà en elle-même une loi supra-législative — il faut que le législateur précise sa volonté dans la Constitution du Québec.

Contrairement à la Canadian Constitution de 1982, celle du Québec peut être amendée par un vote des deux tiers des députés de l’Assemblée nationale, ce qui lui confère une faculté d’adaptation face à l’avenir dont la Canadian constitution de 1982 est incapable.

Notre constitution devrait statuer que dans toutes les causes civiles, la Justice devrait être rendue au Québec en français. Comme elle l’est en anglais dans toutes les autres provinces du pays (sauf le Nouveau-Brunswick).

Ce qui signifie qu’elle doit accorder aux juges le pouvoir d’exiger la traduction française de tout document soumis dans une autre langue. Comme la Colombie-Britannique exige déjà la traduction anglaise des documents soumis à ses tribunaux.

De plus, à l’issue des causes civiles, tous les jugements devraient être rendus en français (sauf évidemment les passages où sont citées des lois ou de la jurisprudence en anglais). Pourquoi ? Grâce à l’Intelligence artificielle, la traduction effectuée par Google Translation dépassera bientôt en qualité et en exactitude celle de n’importe quel traducteur professionnel.

Et surtout, le Québec devrait étendre le droit de témoigner dans sa langue à chacun des onze peuples autochtones du Québec… quand il s’agit d’une cause civile. Pour ce faire, il suffira à l’accusé, au moment de sa comparution, d’exprimer sa préférence et le système judiciaire fera appel à sa banque de traducteurs pour assurer à l’accusé le droit de témoigner dans sa langue et de comprendre ce qui se passe grâce à la ‘traduction simultanée’ qui lui est offerte.

Conclusion politique

Puisque l’immigration massive voulue par Ottawa au cours des prochaines années représente un péril mortel pour le Québec, on peut s’étonner que seuls 19 % d’entre nous jugent que François Legault devrait s’attaquer en priorité au déclin du français.

En réalité, c’est beaucoup.

Quand la majorité des Québécois peinent à boucler leur budget, quand un Québécois sur dix fréquente les banques alimentaires, quand des millions de locataires craignent d’être victimes d’une rénoviction, quand un nombre record de dix-mille sans-abris (dont trois-mille femmes) couchent çà et là dans nos villes, quand le tambour de la guerre résonne partout, il est extraordinaire qu’il y ait encore des gens pour se soucier du péril abstrait que représente l’extinction du peuple francoQuébécois.

Toutefois, ce modeste 19 % pourrait faire la différence entre la réélection de la CAQ et l’élection d’un nouveau gouvernement péquiste.

Si le premier ministre veut un troisième mandat, il faudra qu’il nous donne des raisons de voter pour lui. Or personne ne pouvait prévoir la capitulation honteuse de celui qui était perçu jusque-là comme le chef de l’aile nationaliste de la CAQ.

L’entente intervenue entre le ministre Simon Jolin-Barrette et le juge en chef de la Cour du Québec est en dessous de tout; cette entente pérennise la bilinguisation à outrance de l’appareil judiciaire québécois voulue par le régime hyperfédéraliste de Philippe Couillard.

Dans le contexte actuel, le message de la CAQ est le suivant; ne comptez pas sur nous pour assurer la survie du français au Québec. Si cette survie vous préoccupe, votez péquiste !

Références :
Bilinguisme chez les juges : le ministre de la Justice et la Cour du Québec s’entendent
Bilinguisme chez les juges: Québec essuie un nouveau revers face à la juge Rondeau
Être condamné dans une langue qu’on ne comprend pas
La juge en chef remporte la première manche contre Québec
L’esprit de caste de la juge Lucie Rondeau
Multiplication des postes de juges bilingues depuis 15 ans au Québec
Réforme de la juge Rondeau : 9000 causes criminelles en péril, selon Québec

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Les conséquences géopolitiques des difficultés de production d’armement en Occident

Publié le 8 décembre 2023 | Temps de lecture : 8 minutes


 
En Ukraine

Quoi qu’ils en disent, les pays occidentaux sont cobelligérants dans la guerre en Ukraine.

Leur appui militaire s’est toutefois limité au renseignement satellitaire et, de manière générale, à la fourniture d’armement puisé dans leurs réserves.

En effet, le complexe militaro-industriel américain — le plus important au monde — a diminué sa production d’armement en 2022, confronté à trois problèmes :
• la difficulté de recruter de la main-d’œuvre qualifiée,
• les perturbations des chaines d’approvisionnement, et
• la flambée des couts.

Par contre, dans les mois qui ont suivi le déclenchement de la guerre en Ukraine, de nombreux pays d’Europe de l’Est se sont débarrassés de leur vieux matériel militaire russe datant de l’époque où ils étaient des républiques soviétiques.

Cela se justifiait par le fait que c’est le matériel avec lequel les soldats ukrainiens sont les plus familiers. Donc pour lequel ils n’ont pas besoin de formation.

Pour les pays donateurs, c’était aussi une manière de se défaire d’un matériel caduc dans la mesure où il ne répond pas aux normes d’interopérabilité exigées par l’Otan.

Sur les ondes de CNN, une experte américaine s’était réjouie qu’au prix d’aussi peu que cinq pour cent de leur budget militaire, les États-Unis pouvaient tester leur armement dans les conditions réelles d’une guerre et affaiblir l’armée russe par la même occasion sans risquer la vie d’un seul soldat américain.

Ce ‘cinq pour cent’ est trompeur. Le budget militaire américain comprend non seulement l’achat de matériel, mais également la solde des soldats, ce qui est nécessaire pour les nourrir, les habiller et les héberger, de même que les sommes vouées à l’entretien des 800 bases américaines réparties à travers le monde.

En réalité, Washington a donné à Kyiv environ le tiers de ses réserves d’armement si on exclut les sous-marins, les porte-avions, les chasseurs bombardiers et les ogives nucléaires.

Puisqu’un autre tiers fait partie de ses réserves stratégiques, Washington a commencé à freiner sa fourniture d’armement à l’Ukraine. De nos jours, pour diverses raisons (dont certaines liées à la politique partisane), les armes américaines sont livrées à l’Ukraine au compte-goutte.

Aux États-Unis, un nombre croissant d’experts militaires expriment (plus ou moins explicitement) l’avis selon lequel l’Ukraine a une obligation de réussite : elle reçoit gratuitement des armes en échange de quoi elle doit gagner la guerre contre la Russie.

En clair, le marché implicite entre les États-Unis et l’Ukraine est que celle-ci doit battre la Russie à défaut de quoi l’Ukraine cesse d’être digne d’intérêt.

Au Proche-Orient

Afin de permettre à Israël de mieux combattre ses ennemis, les États-Unis entreposaient une grande quantité de matériel militaire dans ce pays, prêt à lui être livré en cas de besoin.

Au début de la guerre en Ukraine, Washington croyait avoir trouvé une bonne idée; au lieu d’acheminer du matériel militaire à partir des États-Unis, on approvisionnerait secrètement l’Ukraine à partir des réserves américaines en Israël, 4,7 fois plus proches.

Mais le réveil des hostilités israélo-palestiniennes a pris de court Washington, incapable d’alimenter militairement son allié le plus fidèle au Proche-Orient, les réserves américaines étant à leur plus bas.

Conséquemment, le secrétaire d’État américain (l’équivalent d’un ministre des Affaires étrangères) effectue depuis trois mois des dizaines de déplacements entre les capitales des pays du Proche et du Moyen-Orient afin d’éviter un embrasement général dans cette partie du monde.

En Chine

Le conflit entre le Hamas et Israël force les États-Unis à rétropédaler au sujet de la Chine.

Parce qu’en politique internationale, tout se tient. Donc, ce qui se passe en Europe de l’Est et au Proche-Orient influence la politique américaine à l’autre bout du monde.

Depuis longtemps, les États-Unis savent que la Chine est la plus importante menace à leur hégémonie. Depuis Trump, on l’admet officiellement.

Dans le but de ralentir l’émergence de la Chine à titre de première puissance mondiale, les États-Unis lui ont imposé des tarifs douaniers et ont déclenché un embargo technologique contre elle, en se basant sur le préjugé largement répandu selon lequel la croissance économique chinoise repose sur la piraterie des brevets occidentaux.

Le 2 mars dernier, l’Institut australien de politique stratégique publiait une étude qui concluait que la recherche chinoise était en avance dans 37 des 44 technologies de pointe étudiées.

L’un des sept secteurs où la Chine est en retard est celui des semi-conducteurs. C’est à Taïwan que sont fabriquées les puces les plus avancées au monde.

En raison de leur importance industrielle, toute menace à l’approvisionnement américain en semi-conducteurs taïwanais devient une menace aux intérêts géostratégiques des États-Unis.

Pour atteindre leur autosuffisance avant qu’éclate un conflit armé à Taïwan, ceux-ci ont décidé d’offrir de généreuses mesures incitatives aux fabricants taïwanais pour qu’ils bâtissent des usines en sol américain.

Mais leur implantation se fait péniblement.

En juillet 2023, TSMC — le leadeur mondial des semi-conducteurs — annonçait le report de l’ouverture de son usine de 40 milliards$US en Arizona.

Même si l’usine proprement dite a été érigée en un temps record, la compagnie rencontre des difficultés imprévues à recruter la main-d’œuvre qualifiée dont elle a besoin pour la faire fonctionner.

Si les sanctions économiques, de même que le blocus technologique américain, peuvent ralentir l’émergence de la Chine, ils ne suffisent pas à l’empêcher.

Ce qui pourrait y faire obstacle, c’est une guerre ruineuse entre la Chine continentale et l’ile de Taïwan.

Depuis des années, Beijing ne cesse de répéter que toute déclaration unilatérale d’indépendance de Taïwan serait un casus belli, c’est-à-dire un motif justifiant la guerre.

Donc le ‘truc’ pour amener la Chine à guerroyer est de susciter une telle déclaration. À cette fin, les États-Unis s’emploient depuis des années à manipuler l’opinion publique taïwanaise.

Mais voilà qu’éclatent les hostilités au Proche-Orient, s’ajoutant à celles entre l’Ukraine et la Russie.

Coincés d’un côté par la lenteur à assurer leur autosuffisance en matière de semi-conducteurs et d’un autre côté, par l’impossibilité de faire face simultanément à un autre conflit militaire, les États-Unis doivent impérativement mettre en pause leurs efforts en vue d’une guerre sino-taïwanaise.

D’où ce ballet diplomatique des grands fonctionnaires de l’administration Biden qui se rendent en Chine pour la première fois depuis cinq ans afin de faire patte blanche et de proclamer l’importance soudainement retrouvée à leurs yeux des bonnes relations économiques avec ce pays.

Au Proche et au Moyen-Orient

Depuis des années, Washington sème la discorde entre les pays arabes en plus de guerroyer dans ceux d’entre eux qui sont des pays producteurs de pétrole (sauf l’Arabie saoudite).

Un des objectifs de la diplomatie américaine était d’amener individuellement ces pays divisés à s’entendre avec Israël en vertu d’ententes bilatérales facilitées par le pouvoir de persuasion du dollar américain.

Or, contrairement à leurs dirigeants, la population des pays musulmans — qu’ils soit à majorité sunnite ou chiite — n’a jamais cessé d’être solidaire du peuple palestinien.

Dans un contexte où, dans tous les pays arabes ou musulmans, la rue crie actuellement sa colère face à ce qu’elle voit quotidiennement aux actualités, les dirigeants de ces pays réalisent qu’Israël est devenu — pour l’instant — infréquentable. Du coup, les accords de coopération prévus sont remis à plus tard.

Références :
Blinken holds high-stakes talks in China amid rising tensions between world’s two superpowers
China leading US in technology race in all but a few fields, thinktank finds
In Ukraine, U.S. tax dollars are funding more than just military aid
L’augmentation du chiffre d’affaires issu des ventes d’armes du Top 100 du SIPRI impactée par des défis de production et des carnets de commandes remplis
L’engrenage ukrainien
L’invasion de Taïwan par la Chine continentale
Pendant ce temps en Chine : les semi-conducteurs
Pentagon Sends U.S. Arms Stored in Israel to Ukraine
Poland to deliver fighter jets to Ukraine in major escalation of military backing
The world is big enough for US and China, Yellen says as she concludes Beijing trip
TSMC: Chip giant delays Arizona production in blow to Biden
Xi and Biden cool the heat, but China and the US are still on collision course

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| Course aux armements, Géopolitique | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Les difficultés de l’approvisionnement militaire en 2022

Publié le 7 décembre 2023 | Temps de lecture : 7 minutes


 
Introduction

Le 4 décembre dernier, l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) publiait son plus récent rapport annuel sur le marché de l’armement, soit celui pour l’année 2022.

Cette année-là, les cent plus grands fabricants ont vendu en matériel militaire pour 597 milliards$US, soit 3,5 % de moins qu’en 2021.

Une quantité colossale d’armement a été utilisée dans le cadre de la guerre à haute intensité menée par la Russie en Ukraine. Or ce qui a été en forte demande, ce sont des systèmes de défense aérienne, des munitions, des blindés, des lance-missiles et des drones.

Parmi les 21 compagnies aptes à fournir ce genre de matériel, les deux tiers ont connu une augmentation de leurs ventes. Les sept autres auraient connu le même sort, n’eût été leurs problèmes de production.

Aux États-Unis

De ces cent plus grands fabricants, 42 sont américains. Ils représentent 51 % de tout l’armement vendu à travers le monde. La baisse de leurs chiffres d’affaires a été en moyenne de 7,9 %.

En effet, malgré l’afflux des commandes, le complexe militaro-industriel américain s’est avéré incapable de maintenir sa production. Et ce, pour trois raisons :
• la difficulté de recruter de la main-d’œuvre qualifiée,
• les perturbations des chaines d’approvisionnement, et
• la flambée des couts.

À titre d’exemple, les ventes militaires de Boeing (quatrième producteur mondial) ont chuté de 19 % en 2022.

On s’attend à un rebond des ventes au cours des prochaines années, au fur et à mesure que les entreprises américaines surmonteront leurs difficultés.

De manière générale, les États-Unis se spécialisent dans la production minutieuse d’armement haut de gamme vendu en vertu de contrats s’étendant sur plusieurs années.

Ce qui fait que l’armement américain fabriqué en 2022 visait à satisfaire les commandes reçues bien avant le début de la guerre en Ukraine. Celle-ci a surtout profité aux pays plus prompts que le complexe militaro-industriel américain.

Dans le Sud global

Les 22 fabricants non occidentaux — d’Asie, d’Océanie et du Proche-Orient, à l’exclusion donc de la Russie — ont vu leur chiffre d’affaires augmenter de 3,1 % pour atteindre 134 milliards$US, démontrant ainsi leur capacité à répondre à une demande accrue dans des délais plus courts.

Pour la deuxième année consécutive, ils ont réalisé des ventes supérieures à celles de leurs concurrents européens.

La réactivité plus grande des fabricants asiatiques s’explique, entre autres, par le recours à des fournisseurs locaux ou régionaux, alors que les fabricants occidentaux conçoivent et assemblent leurs armes à partir d’une multitude de fournisseurs répartis à travers le monde. Ce qui les rend plus sujets aux bris d’approvisionnement.

Deuxième fabricant mondial d’armements, la Chine possède huit entreprises au classement SIPRI. Elles ont connu une augmentation de leurs ventes de 2,7 % (pour atteindre 108 milliards$US).

C’est au Proche-Orient (où se trouvent 7 des entreprises du palmarès) que la croissance des ventes a été la plus forte, soit 11 % (pour atteindre 17,9 milliards$US).

Les quatre entreprises turques ont enregistré une augmentation de leurs ventes de 22 % (pour atteindre 5,5 milliards$US). Le producteur turc des drones bon marché Bayraktar (qui ont fait fureur en Ukraine) est entré dans le palmarès SIPRI en raison de l’augmentation de 94 % de son chiffre d’affaires.

La croissance des ventes israéliennes (trois fabricants au Top 100) a été de 6,5 % pour atteindre 12,4 milliards$US.

Pour terminer, les ventes indiennes se sont accrues de 7,4 % (à 6,4 milliards$US).

En Europe

Les 26 entreprises européennes qui font partie de ce classement ont vu leurs ventes augmenter de seulement 0,9 %, pour atteindre 121 milliards$US.

Les sept compagnies britanniques qui apparaissent dans le palmarès de SIPRI ont été plus chanceuses, avec une croissance des ventes de 2,6 % (à 41,8 milliards$US).

Les ventes d’armement ont essentiellement augmenté en provenance des pays qui produisent ce qui était nécessaire à la guerre d’usure à haute intensité menée en Ukraine, soit l’Allemagne, la Norvège et la Pologne.

Depuis des années, la Pologne se dote d’un complexe militaro-industriel efficace et moderne. À cette fin, elle y investit des sommes colossales, soit annuellement près de quatre pour cent de son PIB.

Ce pari sur la guerre s’est avéré payant puisqu’en 2022, la société d’État PGZ (Polska Grupa Zbrojeniowa) — qui regroupe toutes les usines d’armement du pays — a augmenté son chiffre d’affaires de 14 %.

Cédant aux pressions américaines, l’Allemagne s’est brutalement sevrée du gaz fossile russe en 2021. Du coup, ce pays a envisagé de limiter l’approvisionnement énergétique de son industrie lourde pour l’hiver suivant (celui de 2022-2023). Une crainte qui s’est avérée superflue en raison d’une saison froide anormalement douce.

Dans l’insécurité quant à leur approvisionnement, les industriels allemands ont hésité à augmenter leur production. C’est pourquoi leurs ventes n’ont augmenté que de 1,1 % en 2022.

La délocalisation de la production industrielle

En économie, on distingue trois secteurs.

Le secteur primaire est celui qui est lié à l’exploitation des ressources naturelles : agriculture, forêt, pêche, mines et gisements. Le secteur secondaire est lié à la transformation industrielle de la production du secteur primaire. Le secteur tertiaire est celui des services : banques, finance, assurances, services juridiques, etc.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis possédaient la moitié de la puissance industrielle mondiale. Entre autres, parce que l’Europe venait de se faire harakiri.

Au cours des décennies suivantes, les pays occidentaux ont privilégié la croissance de leur secteur tertiaire.

À l’époque, beaucoup d’intellectuels faisaient un rapprochement entre la Révolution industrielle et celle qu’ils anticipaient pour demain.

La première a provoqué l’émergence des pays industrialisés aux dépens des pays agricoles. Et dans le futur, croyait-on, les pays riches seront ceux qui auront développé leur secteur tertiaire parce que c’est celui à la plus forte valeur ajoutée.

D’où l’idée de délocaliser vers les pays pauvres (mis en concurrence les uns contre les autres) la production de biens concrets en raison des marges bénéficiaires limitées qu’ils génèrent.

Ce qui, en temps de guerre, pose un problème majeur. En effet, c’est le secteur secondaire (celui de la production industrielle) qui fournit l’essentiel de l’effort de guerre.

Il est beaucoup plus facile de transformer une chaine de montage automobile en chaine de montage d’obus que vouloir faire la même chose avec un cabinet d’avocats.

En d’autres mots, l’hypertrophie du secteur tertiaire dans les pays occidentaux nuit à leur aptitude à transformer rapidement leur économie en une économie de guerre.

C’est ce que démontre l’étude de SIPRI.

Ceci entraine d’importances conséquences géostratégiques, comme nous verrons dans le second texte de cette série.

Référence : L’augmentation du chiffre d’affaires issu des ventes d’armes du Top 100 du SIPRI impactée par des défis de production et des carnets de commandes remplis

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Feuilles gelées

Publié le 6 décembre 2023 | Temps de lecture : 1 minute
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Détails techniques : Olympus OM-D e-m5 infrarouge à spectre complet, objectif M.Zuiko 12-40mm F/2,8 + filtre bleu FS KB20 + filtre FS VertX1a + filtre Lee No 354 (Special Steel Blue) — 1/100 sec. — F/5,6 — ISO 5000 — 40 mm

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à l’infrarouge couleur, veuillez cliquer sur ceci.

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Écrit par Jean-Pierre Martel


L’inflation en Europe

Publié le 5 décembre 2023 | Temps de lecture : 1 minute


 
Référence : La Suisse et l’Islande ont les salaires les plus élevés de l’UE et de l’EEE

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Les salaires en Europe

Publié le 4 décembre 2023 | Temps de lecture : 2 minutes
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Si on exclut le Liechtenstein, les cinq pays européens qui, en 2022, versaient les meilleurs salaires étaient la Suisse, l’Islande, le Luxembourg, la Norvège et la Belgique. Notons que le salaire net est la rémunération totale moins l’impôt et les cotisations syndicales.

Les secteurs les plus rémunérateurs sont les services bancaires et financiers, ainsi que l’énergie, les mines et les technologies de l’information.

Dans ce palmarès des pays aux meilleurs salaires nets, la Suisse et le Luxembourg sont avantagés par la vigueur de leur secteur financier, aux salaires attrayants. De plus, les charges fiscales y étant moindres, cela hausse le salaire net par rapport au salaire brut.

La Belgique profite de la présence à Bruxelles d’une fonction publique européenne très bien rémunérée. En Norvège, la répartition de la richesse fait en sorte que les revenus gaziers et pétroliers du pays profitent à tous ses citoyens.

En Islande, 90 % des travailleurs sont syndiqués. Les salaires y sont protégés de l’inflation par leurs conventions collectives.

Dans l’ensemble de l’Europe, le cout horaire moyen de la main-d’œuvre était de 30,5 euros (44,75$ canadiens). Un couple avec deux enfants gagnait en moyenne 55 573 euros (ou 81 500$) par année.

À travail égal, les femmes gagnaient 12,7 % de moins que les hommes en 2021, un écart qui s’est très légèrement creusé à 13,0 % en 2023. C’est en Estonie, un pays dirigé par une femme depuis 2021, que cet écart est le plus important (à 20,5 %).

Avant la guerre en Ukraine, c’est ce dernier, de même que la Moldavie, qui constituaient les deux pays les plus pauvres d’Europe. Si on les exclut, les cinq pays où les salaires annuels sont actuellement les plus bas sont la Bulgarie (12 923 €), la Roumanie (14 500 €), la Croatie (17 842 €), la Pologne (18 114 €) et la Hongrie (18 274 €).

Référence : La Suisse et l’Islande ont les salaires les plus élevés de l’UE et de l’EEE

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Écrit par Jean-Pierre Martel