La triste histoire d’un magasin général

13 septembre 2019


Avant-propos : Voici un texte que j’ai écrit alors que j’étais étudiant à l’université.

C’est un texte que je trouvais bien, sans plus, jusqu’au jour où ma mère m’a appris que mon père (grossiste de métier) en avait fait la lecture à voix haute, fièrement, devant un groupe d’amis.

Lorsqu’à l’intersection de la rue Principale et de la route provinciale no 84, Saint-Clin-Clin passa de carrefour à agglomération, Jean Faidècène établit un magasin qu’il légua à sa mort à son fils Henri.

Peu à peu, à mesure que Saint-Clin-Clin était devenu village, les besoins des voisins s’étaient diversifiés; on avait besoin de fusils, de munitions, d’allumettes, de carburant, d’épicerie, de vêtements, etc.

Si bien que l’ancien Chez Ti-Jean était devenu le Magasin général Faidècène afin de répondre à la demande et de rendre service.

Henri connut, par sa situation aisée, le respect qu’on réserve aux notables et aux bourgeois de la place. Sa chaude hospitalité et son sens des affaires lui valurent l’estime et l’admiration de tous. Sa mort causa une grande perte.

Le plus vieux de ses fils, Paul, hérita du célèbre magasin. Mais les jours gris approchaient. Car selon le ‘standing’ de la nouvelle cité de Saint-Clin-Clin-de-l’industrie, on prisait peu ce magasin général qui rappelait trop fidèlement des origines villageoises.

Non, à Saint-Clin-Clin-de-l’industrie, on achetait dorénavant la viande à la boucherie, les conserves à l’épicerie, les biscuits à la biscuiterie, les journaux à la tabagie, les outils à la ferronnerie, les vêtements à la lingerie et le reste à la pharmacie.

Bientôt le magasin général dut fermer ses portes. Que de souvenirs disparurent avec lui.

Les vieux se rappelleront sans doute de son air de prospérité, de cette odeur particulière de bran de scie, de ce va-et-vient caractéristique des endroits achalandés, de Louise qui passait son temps à faire des étalages pour embellir le magasin, et des moments qu’on passait à discuter avec Henri, des conseils qu’il avait le tour de prodiguer, sans parler de son répertoire d’histoires à faire rougir monsieur le curé.

Ouais ! Quand on y pense; avoir l’air si prospère puis, en si peu de temps, plus rien.

Le temps passe vite, le temps passe vite…

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Des fois c’est beau, des fois c’est triste

31 août 2019


Avant-propos : Voici un texte que j’ai écrit à 22 ans, alors que j’étais étudiant à l’université. Il est reproduit tel quel, malgré ses maladresses.

Le p’tit gars qui fait un détour pour ne pas faire peur à l’écureuil qui est figé, là, sur le tronc d’arbre, à trois pieds devant : je trouve ça beau.

La mère qui se dépêche à faire son marché puis qui est tout excitée parce qu’elle vient de recevoir la lettre de Jean, son Jean, qui a décidé de revenir à’maison : je trouve ça beau.

Les gens que je vois sur la rue après que je me sois enfermé dans ma chambre pendant toute la journée, ils sont donc beaux.

À l’aéroport, le bonhomme qui éclate en sanglots dans le cou de sa femme en la retrouvant, puis qui la serre dans ses bras comme si c’était pour la dernière fois : je trouve ça beau.

Sur la rue, le gars qui prend son fils dans ses bras puis qui lui parle, en extase, comme s’ils étaient rien que tous les deux sur la terre : je trouve ça beau.

Mais la vieille dame qui a de la misère à monter les marches de l’autobus, mais qui se dépêche, en forçant, pour ne pas retarder personne : je trouve ça triste.

L’ouvrier, à 6h du soir, qui se passe la main dans les cheveux, les deux yeux fermés, puis qui est assis sur les premières marches d’un perron parce qu’il est trop fatigué pour attendre l’autobus debout : je trouve ça triste.

L’ivrogne, le bras accoté sur le mur, de dos à la rue, penché en avant, occupé à vomir, puis qui se dit que sa femme a eu bien raison de laisser tomber un sans-cœur comme lui : je trouve ça triste.

Le gars à’table, juste en face, près de la colonne, qui s’arrête tout d’un coup de parler, que la face lui tombe, puis qui part presque à brailler en entendant un vieux morceau qui lui rappelle des souvenirs : je trouve ça triste.

C’est comme ça; des fois c’est triste puis on le voit pas. D’autres fois c’est beau puis on le remarque même pas.

Parfois je me demande combien de temps on perd à passer sans regarder, à regarder sans voir, à voir sans penser, ou à penser sans réfléchir.

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Quelques écoles anglophones à moitié vides vs l’intérêt public

7 juillet 2019

Avant-propos

Il a fallu dix ans de lutte juridique pour que le gouvernement de Colombie-Britannique accepte de financer adéquatement le transport des élèves des commissions scolaires francophones de cette province.

Toujours dans cette province, les commissions scolaires francophones surpeuplées ne peuvent obtenir depuis 2009 le financement public nécessaire pour de nouvelles écoles.

Les élèves francophones de Colombie-Britannique vont à l’école dans des ‘portables’ sans eau courante, d’où ils doivent sortir l’hiver pour aller à la toilette extérieure non chauffée.

Lorsqu’ils protestent devant les tribunaux, ceux-ci refusent d’admettre en preuve les procès-verbaux des institutions francophones sous le prétexte que seules des preuves en anglais sont admissibles en cour dans cette province.

Quelques écoles anglophones à moitié vides

En raison du sous-investissement consécutif à l’austérité libérale, la Commission scolaire (francophone) de Montréal (CSDM) manque cruellement de locaux.

Alors on installe des classes préfabriquées dans les cours d’école. Mais parfois, même cela ne suffit pas.

Pour soulager la crise, le ministre de l’Éducation veut obliger deux ou trois écoles anglophones à moitié vides de passer sous l’autorité de la CSDM.

Cette intervention ministérielle, exceptionnelle, résulte du blocage des négociations entre les commissions scolaires anglophone et francophone de Montréal à ce sujet.

En fait, des négociations, il n’y en a jamais eu vraiment, la Commission scolaire English Montreal refusant obstinément de se départir de ses écoles.

Cela est typique de cette mentalité coloniale qui consiste à ne jamais céder un pouce de ce qui a été conquis. Même quand l’intérêt public l’exige.

Des droits constitutionnels

Les élites anglo-montréalaises font valoir que la décision ministérielle est une violation du droit constitutionnel des angloQuébécois à l’enseignement dans leur langue.

Le droit à l’enseignement est immatériel. Autrement dit, cela n’implique pas le droit d’être propriétaire foncier. Une province pourrait très bien s’acquitter de ses obligations constitutionnelles tout en obligeant les commissions scolaires de sa minorité à louer ses locaux plutôt que d’acheter ou de bâtir des écoles.

De plus, les droits constitutionnels canadiens en matière d’enseignement ne sont pas absolus; ils ne sont garantis que là où le nombre le justifie.

Dans toutes les provinces anglaises du pays, des classes à moitié vides, c’est la ‘preuve’ que le nombre ne le justifie pas.

Cela ne remet pas en question le droit à l’enseignement sur l’ensemble du réseau de la Commission scolaire English Montreal. Mais cela le fait dans les quartiers abandonnés par les jeunes familles anglophones dont les écoles sont à moitié vides.

Conclusion

Après quelques années d’application de la Loi 101, les Anglophones de Montréal s’étaient réconciliés avec une loi qui leur garantissait la paix sociale au Québec.

Mais depuis, de nouvelles générations d’angloQuébécois sont apparues.

L’égoïsme de ces dernières a été exacerbé par quinze ans de régime libéral qui a traité cette minorité comme une vache sacrée.

Au point que de jeunes Anglophones, pas plus tard que l’an dernier, venaient nous cracher leur mépris (« Shame on you ») alors que des nôtres se rendaient paisiblement au théâtre au bras d’un être cher.

Quand des éléments issus d’une minorité, soutenus par l’élite médiatique anglo-montréalaise, sont encouragés à exprimer leur mépris envers la majorité, nous avons-là une menace sérieuse à la cohésion sociale.

Les bons vieux réflexes coloniaux font en sorte que cette minorité — la plus choyée au monde — crie au scandale quand on porte atteinte au moindre de ses privilèges.

Et elle recourt aux tribunaux d’autant plus facilement que leurs frais juridiques sont payés par le gouvernement fédéral. Qui se sert d’eux comme de l’avant-garde du colonialisme canadian au Québec.

Il est temps que dans les écoles anglophones, on enseigne comment les communautés francophones sont traitées ailleurs au pays.

D’ici là, le ministre a raison, au nom de l’intérêt commun, de s’opposer à l’égocentrisme de la Commission scolaire English Montreal.

Références :
Analyse : Les Franco-Colombiens en Cour suprême. « Les édifices scolaires auxquels nous avons droit coûteraient trop cher. »
Droits linguistiques des anglophones au Québec
Écoutons les intérêts de la communauté anglophone
Macpherson: Under the CAQ, the exceptional is becoming normal
‘Shame!’ ou l’expression du mépris

Parus depuis :
La CSEM échoue à bloquer le transfert de deux écoles vers le réseau francophone (2019-07-09)
Les exagérations des dirigeants scolaires anglophones (2019-07-17)
Cinquante ans de gestion hypocrite du déclin des francophones (2019-09-07)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Aperçu du fonctionnement interne de l’État canadien

5 juillet 2019

Introduction

Le Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF) est un organisme fédéral qui règlemente et surveille près de 400 institutions financières et 1 200 régimes de retraite fédéraux pour déterminer s’ils sont en bonne santé financière et s’ils respectent les exigences auxquelles ils sont soumis.

En 2015, un de ses fonctionnaires portait plainte devant la Cour fédérale — un tribunal interne du gouvernement canadien — accusant le BSIF d’avoir violé son droit de travailler dans la langue officielle de son choix.

Le plaignant alléguait que durant toute sa carrière au BSIF, il avait été contraint de s’adresser en anglais à ses collègues unilingues de Toronto, de suivre des cours de formation offerts exclusivement en anglais, et d’utiliser des versions anglaises des logiciels nécessaires à l’exercice de ses fonctions.

Ce fonctionnaire pouvait utiliser le français pour s’adresser aux institutions francophones du Québec. Toutefois, l’immense majorité des interactions internes du BSIF se faisaient en anglais, sauf avec ses collèges du bureau montréalais, tous bilingues comme lui.

D’où une plainte logée auprès du Commissaire aux langues officielles. Ce dernier lui avait donné en bonne partie raison. Mais ses recommandations n’ayant été que peu suivies, le fonctionnaire avait résolu de porter l’affaire devant les tribunaux.

Rendu le 3 juillet dernier, le jugement (en excellent français) de l’honorable Peter-B. Annis est moins important par sa décision (défavorable à l’employé) que par le voile qu’il lève sur le fonctionnement du fédéral.

Description du fonctionnement du BSIF

À la page 114 du jugement, on y lit que le BSIF compte près de sept-cents employés répartis dans quatre bureaux : un bureau central situé à Ottawa et trois antennes régionales, situées respectivement à Vancouver, Toronto et Montréal.

Les 320 personnes du bureau central coordonnent les travaux des trois bureaux régionaux.

Mais le plus important de tous est le bureau de Toronto; il emploie 345 personnes, soit davantage qu’à Ottawa.

Alors que les autres bureaux emploient des généralistes, celui de Toronto emploi des spécialistes. Ceux-ci ont une expérience approfondie du monde de la finance (où ils ont œuvré) et en connaissent les secrets.

Dès qu’un dossier complexe exige la consultation d’un expert dans un domaine très précis, cet expert travaille toujours à Toronto. Or tous les postes y sont officiellement ‘unilingues anglais’.

Comme partout au BSIF, le premier critère d’embauche à Toronto est la compétence. Ici, l’étiquette ‘unilingue anglais’ ne signifie pas que seuls des angloCanadiens peuvent y postuler.

Cela indique que le candidat doit accepter d’y travailler exclusivement en anglais. Comme il aurait eu à y consentir s’il travaillait à quelques pas de là, sur Bay Street, où se concentre le secteur financier du Canada.

Dans les faits, il est rare que des Québécois, même bilingues, y soient embauchés.

Et puisque les spécialistes sont responsables de la formation dispensée aux généralistes, toutes les séances de perfectionnement se donnent en anglais. Évidemment, à Montréal, on pourrait offrir la traduction simultanée. Mais comme l’assistance montréalaise est déjà bilingue, on ne s’en donne pas la peine.

Le bureau de Vancouver, le plus petit, emploie 12 personnes unilingues anglaises. Comme les provinces qu’il dessert.

Les 20 postes montréalais sont bilingues pour deux raisons.

Premièrement parce que ce bureau dessert tout l’Est du pays. Or ces employés doivent être capables de s’adresser aux institutions financières dans la langue de leur choix.

Deuxièmement, parce qu’il est rare qu’ils puissent traiter d’un dossier sans avoir à consulter leurs collègues spécialistes de Toronto (qui, rappelons-le, ne parlent pas français).

Nous n’avons peu parlé du bureau central. En raison de leur travail de coordination, les postes de gestionnaires y sont officiellement ‘bilingues’.

À cause de la difficulté à trouver du personnel compétent, il est coutumier, dans l’ensemble de la fonction publique fédérale, de confier ces postes ‘bilingues’ à des unilingues anglais sous promesse d’apprendre le français… un jour.

Alors on les inscrit à des cours de français. Et il est fréquent que ces personnes quittent leur poste des années plus tard sans jamais avoir appris notre langue.

Concrètement, cela n’est pas un problème puisque la connaissance de l’anglais est commune aux angloCanadiens unilingues et aux francoCanadiens bilingues, soit l’ensemble du personnel du BSIF. Donc ces coordonnateurs, même unilingues anglais, font très bien l’affaire.

Le résultat final est que la place des francoQuébécois dans l’ensemble des sept-cents employés du BSIF est marginale et se limite essentiellement aux employés du bureau montréalais.

De plus, dans la fonction publique fédérale, les seules personnes qui peuvent travailler dans leur langue, ce sont les angloCanadiens. De leur côté, les francoCanadiens reçoivent une prime au bilinguisme précisément pour avoir renoncé au droit de travailler dans leur langue.

Voilà pourquoi la Cour fédérale a rendu un jugement défavorable au fonctionnaire occupant un poste bilingue alors qu’il se plaignait de n’avoir jamais pu travailler dans sa langue.

S’il voulait travailler exclusivement en français, il lui fallait postuler à un poste ‘unilingue français’, ce qui n’existe à peu près pas au fédéral.

À la page 133 du jugement, on y dit que 55% des Francophones canadiens sont unilingues. C’est donc quatre-millions de Québécois qui n’ont pas leur place dans la fonction publique fédérale.

À l’opposé, l’unilinguisme anglais n’a jamais empêché personne de faire carrière au fédéral.

Dans ce cas-ci, l’angloCanadien unilingue ne pourrait pas travailler au bureau de Montréal, où se trouvent 2,9% des emplois du BSIF. Mais il sera le bienvenu partout ailleurs.

Autrement dit, en vertu des exigences linguistiques fédérales, l’angloCanadien unilingue est chez lui presque partout au BSIF alors que le francoCanadien unilingue n’a aucune place au sein de cet organisme.

La traduction

Afin de masquer le fait que l’anglais est la langue interne du BSIF, les généralistes du bureau montréalais rédigent chaque rapport dans la langue de l’institution financière concernée.

Ce qui nécessite la traduction des avis reçus en anglais de Toronto.

Pour ne pas pénaliser les sociétés québécoises dont les projets de financement sont dépendants des rapports du BSIF, les généralistes de Montréal doivent effectuer un travail de traduction qui n’est pas dans leur description de tâche. À défaut de quoi leur rapport sera retardé de plusieurs semaines, sinon de plusieurs mois, en raison de la pénurie de traducteurs.

D’où la frustration encore plus grande du fonctionnaire débouté par la cour.

Références
Bureau du surintendant des institutions financières
Décision de la Cour fédérale
Droit de travailler en français: la requête d’un fonctionnaire rejetée
Être payé pour apprendre le français, puis démissionner
La façade ministérielle de l’État canadien
Le bilinguisme ? So what ?…
Le français s’effrite dans la fonction publique fédérale
Liste des régions bilingues du Canada aux fins de la langue de travail
Ottawa paie ses hauts cadres pour qu’ils apprennent le français
Un fonctionnaire fédéral défend son droit de travailler en français

Parus depuis :
« Bonjour! Hi! » : toujours difficile de franchir la frontière canadienne en français (2019-07-18)
La langue du Canada (2019-09-20)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La pétanque et les rhumatismes de Jules Lenoir

19 mai 2019
Au parc Lalancette

Dans la vitrine d’une boutique près de chez moi, j’avais été surpris de voir un nécessaire de pétanque. On ne pouvait pas le manquer; ses boules chromées resplendissaient au soleil.

Qui peut bien jouer à la pétanque dans Hochelaga-Maisonneuve ? avais-je demandé au vendeur.
Vous seriez surpris, mon cher monsieur. Ce jeu est de plus en plus populaire.

Pourtant, je n’avais jamais vu personne en jouer dans mon quartier. Ou plus exactement, je n’avais jamais remarqué qu’on en jouait dans mon quartier.

Il aura suffi que je l’apprenne pour me mettre à voir des gens en jouer ici et là.

À titre d’exemple, à une résidence pour personnes âgées — hors-champ sur la photo ci-dessus — les locataires traversent la rue et vont au parc jouer à la pétanque dès qu’il fait beau.

Ce jeu ne nécessite aucun entrainement préalable, n’exige pas d’efforts violents, se pratique généralement au grand air, et représente une manière peu couteuse d’occuper ses temps libres.

Le mot ‘pétanque’ est bizarre. On croirait une onomatopée créée pour imiter le bruit des boules qui se frappent et sont projetées sur d’autres.

Mais ce n’est pas cela.

C’est à La Ciotat qu’est née la pétanque en 1907. Dans ce port à 31 km de Marseille, vivait un amateur d’un jeu semblable, appelé jeu provençal.

En raison de l’arthrite aux jambes qui le faisait souffrir, celui-ci avait décidé d’adapter ce jeu à son handicap.

Selon les règles qu’il avait créées, on devait lancer la boule sans prendre d’élan. Privé de l’énergie transférée par cet élan à la boule, on ne pouvait plus lancer aussi loin. Conséquemment, on jouait sur un terrain plus court.

Ce vieil amateur de jeux de boules n’était pas n’importe qui; c’était Jules Lenoir, le grand champion de jeu provençal dont il avait dominé la discipline pendant des années.

À La Ciotat, on le connaissait sous son vrai nom, Jules Hugues. Afin de pouvoir continuer à se mesurer à l’idole sportive de la ville, les habitants de La Ciotat abandonnèrent rapidement le jeu provençal pour la variante créée par le grand Jules.

À travers le midi de la France, lorsque la rumeur se répandit que Jules Lenoir n’avait pas pris sa retraite, mais brillait dans un jeu semblable qu’il avait mis au point, ses centaines de milliers d’admirateurs exigèrent qu’on crée des compétitions où leur héros pouvait encore les émerveiller.

Le premier concours officiel eut lieu à La Ciotat en 1910.

Tout cela ne nous dit toujours pas pourquoi ce nouveau jeu est appelé ‘pétanque’. J’y arrive.

Le mot ‘pétanque’ est né de l’occitan, en combinant ‘’ (qui signifie ‘pied’) et ‘tanca’ (qui signifie ‘piquet’). À l’origine, on disait qu’il fallait ‘jouer à pétanque’, c’est-à-dire en ayant le pied comme un piquet.

Lors de la première compétition, créée expressément par amour pour ce champion, on nomma ce jeu ‘pétanque’.

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5 mark II, objectif M.Zuiko 12-40 mm F/2,8 — 1/2000 sec. — F/2,8 — ISO 200 — 13 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Faire la grève

8 mai 2019

Du latin ‘grava’ (qui signifie gravier), le mot grève est apparu en français au XIIe siècle. Il signifiait alors un terrain plat, couvert de gravier, situé au bord de la mer ou d’un cours d’eau.

L’Hôtel de Ville et la place de Grève (de Nicolas Raguenet, 1753 — Musée Carnavalet)

Autrefois, devant l’Hôtel de Ville de Paris, était située la Place de Grève. On l’appelait ainsi parce qu’elle était reliée à la Seine toute proche par une grève à qui on donnait le nom de port de Grève.

Ce port était le plus animé de Paris. C’est là qu’on déchargeait le bois, le blé, le vin et le foin.

La perception des taxes était d’autant plus facile que l’Hôtel de Ville se trouvait à deux pas.

Dès qu’un bateau y accostait, son capitaine embauchait les hommes qui s’étaient justement rendus à la grève dans le but d’être utiles au déchargement des marchandises.

Dire de quelqu’un qu’il ‘était en grève’, cela signifiait qu’il était parti à la grève trouver du travail.

Et on disait de celui qui en revenait bredouille qu’il avait ‘fait la grève’. On faisait donc la grève comme d’autres faisaient le trottoir; dans l’espoir de gagner sa vie.

Ce sens a glissé au milieu du XIXe siècle vers ‘cesser collectivement de travailler pour faire valoir ses revendications’.

En 1830, la place de Grève fut renommée place de l’Hôtel de Ville.

Quant au port de Grève, il disparut quand on rehaussa, de 1836 à 1839, le bord de la Seine et qu’un mur fut dressé pour lutter contre les débordements du fleuve.

En 2013, la place fut rebaptisée ‘esplanade de la Libération’ afin de rendre hommage aux résistants, aux Français libres, aux alliés et à tous les insurgés qui ont libéré Paris dans la nuit du 24 au 25 aout 1944.

Place de l’Hôtel-de-Ville – Esplanade de la Libération

De nos jours, lorsqu’on voit les gens qui s’y prélassent au soleil, on a peine à croire que l’endroit fut, de 1310 à 1822, un lieu d’exécutions publiques : pendaisons et buchers y étaient régulièrement donnés en spectacle. Exceptionnellement, pouvait-on y voir un écartèlement.

La première utilisation publique de la guillotine eut lieu à cet endroit en 1792, à la grande déception des amateurs. Ceux-ci trouvèrent le procédé beaucoup trop expéditif…

Références :
Place de l’Hôtel de Ville
Place de l’Hôtel-de-Ville – Esplanade de la Libération

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5, objectifs PanLeica 25 mm F/1,4 (1re photo) et M.Zuiko 12-40 mm F/2,8 (2e photo)
1re photo : 1/60 sec. — F/1,4 — ISO 200 — 25 mm
2e  photo : 1/400 sec. — F/6,3 — ISO 200 — 20 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Ordinateur, informatique et digital

6 mai 2019


 
De ces trois mots, il en existe un qui n’a pas de rapport aux deux autres. Pouvez-vous deviner lequel ?

Ordinateur

Au début de l’histoire de l’informatique, les ordinateurs n’étaient que de puissantes machines à calcul. On les appelait justement computer en anglais et calculateur en français.

Dans la mentalité légèrement machiste de l’époque, les comptables des petites entreprises effectuaient leurs calculs sur les calculatrices de bureau. Mais lorsqu’on voulait effectuer des calculs complexes sur des machines puissantes, il fallait évidemment quelque chose de plus masculin, d’où le mot calculateur

En 1955, François Girard n’est pas satisfait. Responsable de la publicité chez IBM France, il anticipe le potentiel des machines IBM au-delà de leur utilité mathématique.

Afin de trouver un nom plus approprié, il s’adresse à son ancien professeur de lettres à la Sorbonne, Jacques Perret. Ce dernier est également philosophe et spécialiste du latin.

Il prendra un vieux mot, ordinateur, et proposera de lui donner un sens nouveau.

Du latin ordinator (celui qui commande, qui donne des ordres), ordinateur apparait en français à la fin du XVe siècle dans le sens de celui qui organise, qui met en ordre.

Le mot sera si peu utilisé qu’on ne se donnera même pas la peine d’en parler dans le dictionnaire de l’Académie française de 1935.

La suggestion du professeur Perret sera adoptée d’autant plus facilement que le directeur d’IBM France est également un de ses anciens élèves.

La compagnie tentera de faire breveter le nom afin de distinguer ses produits de ceux de ses concurrents. Sans succès puisqu’on démontra que le mot existait déjà en français depuis longtemps.

Le géant informatique se résolut à le promouvoir en tant que nom commun.

Informatique

Créé par la fusion d’information et d’automatique, le mot informatique est né en France sept ans après ordinateur. L’Académie française l’adoptera dès 1967.

On doit ce mot à la compagnie BULL qui, à l’époque, était le grand concurrent d’IBM.

Si ordinateur (et ses déclinaisons) n’a pas été tellement plus loin que la France et l’Espagne, le succès d’informatique a été mondial.

Digital

En français, l’adjectif digital qualifie ce qui est relatif aux doigts. Exemple : nos empreintes digitales.

En anglais, ‘digital’ se rapporte aux chiffres, appelés ‘digits’. En réalité, il y a deux mots en anglais pour parler d’un chiffre : ‘digit’ et ‘numeral’.

C’est ainsi que le nombre 127 est un ‘numeral’ composé des ‘digits’ 1, 2 et 7. Alors que 2 est un ‘numeral’ composé d’un ‘digit’, ‘two’ (écrit au long) est un ‘numeral’ composé des lettres ‘t’, ‘w’ et ‘o’, mais d’aucun ‘digit’.

Conclusion

Des trois mots du titre, ‘digital’ est le seul qui n’ait pas de rapport aux deux autres. En informatique et en électronique, l’adjectif ‘digital’ est un anglicisme qui doit être remplacé par numérique.

Références :
Jacques Perret (philologue)
Les mots du numérique
Numbers, Numeral and Digits

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La naissance de la poubelle

2 mai 2019

Introduction

Avant la Révolution, la ville de Paris était dirigée par le prévôt des marchands. Le premier maire de Paris fut élu en 1789.

Face à une capitale si prompte à se révolter, le poste est aboli en 1800 par Bonaparte. Celui-ci remplace la fonction par deux préfets qu’il nomme; le préfet de la Seine (le département dans lequel se trouvait Paris) et le préfet de police.

Si on exclut deux brefs retours de la fonction en 1848 et en 1870-1871, les Parisiens n’ont le droit de choisir leur maire que depuis 1977.

Le plus célèbre des préfets parisiens fut le baron Haussmann.

De 1853 à 1870, celui-ci transforma radicalement Paris, faisant disparaitre ses ruelles médiévales et perçant la ville de larges voies de circulation.

Du baron Haussmann à Eugène Poubelle, huit préfets occupèrent la fonction brièvement, dont Louis Oustry (un avocat qui fut trouvé abandonné le jour de sa naissance).

Eugène Poubelle

À Louis Oustry succéda Eugène-René Poubelle, préfet de 1883 à 1896.

Pendant des siècles, les Parisiens jetaient leurs déchets sur la voie publique ou dans les fossés. Tout au plus, depuis 1799, devait-on balayer quotidiennement devant son logis.

Afin de lutter contre l’amoncèlement des déchets dans les rues de Paris, Eugène Poubelle oblige dès 1884 les propriétaires d’immeubles à fournir à leurs locataires des bacs communs pour la collecte des déchets ménagers.

Biodégradables, ces bacs étaient en bois garni de fer blanc à l’intérieur.

De plus, ces bacs devaient être munis d’un couvercle et posséder une capacité maximale de 120 litres (afin de ne pas être trop lourds pour les éboueurs).

L’arrêté prévoyait également le tri des déchets. Trois bacs étaient obligatoires; une pour les matières putrescibles, une pour les papiers et les chiffons, et une dernière pour le verre, la faïence et les coquilles d’huitres.

Les Parisiens prirent rapidement l’habitude de désigner les réceptacles à ordures du nom du préfet Poubelle. C’était des ‘boites Poubelle’, puis simplement des ‘poubelles’ (avec un ‘p’ minuscule).

Le mot apparait en 1890 dans le Dictionnaire Universel du XIXe siècle.

Il faudra attendre près d’un siècle entre l’invention de la poubelle et la création d’usines de recyclage des déchets (qu’anticipaient les poubelles du préfet).

En 1892, une épidémie de choléra se déclare pour la dernière fois à Paris. Le préfet Poubelle prend alors les grands moyens.

Après consultation auprès des experts, il décrète en 1894 que tous les propriétaires devront raccorder leurs immeubles au réseau d’égouts de la ville et payer les frais liés à la collecte des eaux usées.

On a peine à croire que le mot ‘poubelle’, si commun de nos jours, soit né aussi récemment qu’en 1884.

Références :
Eugène Poubelle
Histoire des déchets parisiens : de Lutèce à la révolution industrielle
Liste des préfets de la Seine
Monsieur Poubelle
Poubelle
Préfet de Paris

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Le monde étrange des gentilés

2 mai 2019

On appelle gentilé le nom désignant les habitants d’un lieu donné. La dernière syllabe du mot se prononce comme dans ‘ventilé’ et non comme ‘sautillé’ (qui prend deux ‘l’).

En 2013, les habitants de trois départements français se sont choisi un gentilé :
• à Ille-et-Vilaine, les citoyens sont devenus des Brétilliens. Ce gentilé étrange a été forgé à partir de Bretons et du nom de la rivière Ille. On aura compris qu’on voulait éviter à tout prix de s’appeler un ‘Illévilain’.
• au Loiret, c’était plus simple; on est devenu Loirétain.
• à la Somme, le département est maintenant peuplé de Samariens (avec deux ‘a’).

Puisque l’usage crée les gentilés (sauf pour les pays), il arrive qu’une ville ait deux gentilés. C’est le cas de Lisbonne. Selon les auteurs, on parlera des ‘Lisbonnins’ ou des ‘Lisboètes’.

S’il est facile de deviner que les Montréalais habitent Montréal, il est plus difficile d’imaginer le nom des habitants d’Ottawa. Eh bien ce sont des Ottaviens, tout simplement. Certains disent aussi ‘Outaouais’ mais le mot peut également désigner un peuple autochtone qui habitait les rives de la rivière Outaouais.

Dans la province de l’Ile-du-Prince-Édouard, on s’inclinera respectueusement devant les Prince-Édouardiens.

À Vancouver vivent les Vancouvérois. Ils habitent la province de Colombie-Britannique et sont donc des Britannocolombiens. Parmi ces derniers, s’ils sont francophones, ce sont des Franco-Colombiens.

Dans les villes de Winnipeg et de Miramichi, on utilise également le suffixe d’ois; ce sont respectivement des Winnipégois et des Miramichois.

À Halifax, on rencontre des Haligoniens. Qui l’eut deviné ?

Au Québec, voyons quelques cas particuliers :
• Acton Vale : Valois
• Alma : Almatois
• Bois-Francs : Sylvifranc (au féminin : Sylvifranche)
• Charlevoix : Charlevoisien
• Châteauguay : Châteauguois (avec un deuxième ‘u’ redondant)
• Côte-du-Sud : Sudcôtois
• Côte-Nord : Nord-Côtier
• Granby : Granbyen
• Iles-de-la-Madeleine : Madelinot
• Ile-Perrot : Perrotois
• Lac-Saint-Jean : Jeannois
• Montmorency : Montmorencéen
• Notre-Dame-des-Pariries : Prairiquois
• Pontiac : Pontissois
• Repentigny : Repentignois
• Rivière-du-Loup : Loupérivois
• Saguenay-Lac-Saint-Jean : Saguenay-Jeannois (ou Bleuet)
• Salaberry-de-Valleyfield : Campivalensien
• Suroit : Suroisien
• Trois-Rivières : Trifluvien

Dans le cas des lieux auxquels un nom de saint a été attribué, le préfixe ‘saint’ n’est presque jamais retenu :
• Sainte-Apoline-de-Patton : Apollinois
• Saint-Basile-le-Grand : Grandbasilois
• Saint-Bruno-de-Montarville : Montarvillois
• Saint-Charles-Borromée : Charlois
• Saint-Éphrem-d’Upton : Uptonais
• Sainte-Germaine-Boulé : Germainien
• Sant-Hyacinthe : Maskoutain
• Saint-Jérôme : Jérômien
• Saint-Joachim-de Shefford : Joachimien
• Sainte-Julie : Julievillois
• Saint-Paul : Paulois

Références :
Gentilés du Canada
Les habitants de votre département ont-ils un nom ?
Liste de gentilés

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Histoire du restaurant en France

1 mai 2019
Bouillon Chartier, à Paris

Au départ, ‘restaurant’ n’était que participe présent du verbe restaurer.

Puis, au Moyen-Âge, on prit l’habitude d’appeler ‘restaurant’ tout bouillon — composé de viande, mais aussi, selon la recette, de racines, d’ognons, d’herbes aromatiques, d’épices, de sucre, de pain, de raisins et de pétales de rose — ayant la propriété de donner des forces et ainsi restaurer la vigueur de la personne concernée.

C’est ainsi que Marguerite de Navarre, épouse d’Henri IV, écrivait : « L’on ne m’a fait manger que restaurants et les meilleures viandes que je mangeai jamais…»

Dans l’Histoire de Jenni, Voltaire écrit : « Le père tout tremblant le fait reposer; on lui fait prendre des restaurants…»

Avant 1765, il y avait en France quatre grands types de commerçants qui fournissent de la nourriture et des boissons à leur clientèle :
• les taverniers (qui ne servent que du vin),
• les cabaretiers (qui servent du vin et des viandes),
• les aubergistes (qui ne proposent qu’un seul plat à heure fixe) et
• les traiteurs (les seuls autorisés à vendre des sauces et ragouts).

En 1765, on ouvrit à Paris un établissement servant des bouillons restaurants. On y vendait aussi des volailles bouillies au gros sel et des œufs frais. Ce fut le premier restaurant au sens moderne du terme.

Lorsque la Révolution française éclate, presque tous les cuisiniers sont à l’emploi de particuliers (nobles et riches commerçants).

En raison de la fuite à l’Étranger ou de la décapitation d’une partie de la noblesse, des cuisiniers sans emploi ont alors l’idée d’ouvrir des établissements afin de nourrir les députés de province venus prendre part aux séances de l’Assemblée nationale.

En 1789, il y a une centaine de petits restaurants à Paris.

En 1793, Antoine Beauvilliers (un des derniers cuisiniers de la cour de Louis XVI) ouvre à Paris le premier restaurant de luxe, La Grande Taverne de Londres.

Au cours des deux décennies qui ont suivi la Révolution, le nombre de restaurants parisiens s’est multiplié par six.

Un autre vingt ans plus tard, on en comptait plus de trois-mille.

Au départ, les plats étaient servis à la française, c’est-à-dire tous en même temps.

De 1808 à 1812, le prince Alexandre Kourakine, ambassadeur russe à Paris, fait connaitre à la nouvelle aristocratie révolutionnaire le service à la russe en vertu duquel les plats sont servis les uns à la suite des autres.

Cette mode se répandra rapidement dans les restaurants.

En 2018, on comptait plus de 780 000 restaurants en France. Ce qui en fait le pays avec le plus grand nombre de restaurants par mille habitants.

Références :
Histoire du restaurant en France
Pas bien dans leur assiette ?

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5, objectif M.Zuiko 12-40mm F/2,8 — 1/100 sec. — F/2,8 — ISO 200 — 17 mm

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