Le banc de la discorde

Le 29 juin 2021
Deux bancs jumelés sur la rue Sainte-Catherine


Avant-propos du 30 juin 2021 : Le texte suivant est la deuxième version, légèrement modifiée, d’un texte paru la veille.

 
Michel Dallaire est un des plus importants designers industriels du Québec.

Après avoir travaillé sous la direction de Jacques Guillon à concevoir le mobilier des logements d’Habitat 67, il ouvre son propre cabinet et accumule les succès.

On lui doit notamment la torche des Jeux olympiques de Montréal, le mobilier de la Grande Bibliothèque, les vélos en libre-service Bixi, le mobilier urbain du Quartier international, et les bancs publics de l’arrondissement Ville-Marie (déclinés en plusieurs versions apparentées depuis).

Certaines de ses œuvres font partie de la collection permanente de musées de design ou d’Art contemporain.

Mais voilà, les temps changent. Si appréciées autrefois, certaines de ses créations ne sont plus dans l’air du temps, notamment ses bancs publics.

Au parc Cabot, situé en face de l’ancien forum, les travailleurs sociaux se sont plaints que les accoudoirs de ces bancs empêchent les mendiants de s’y étendre pour dormir.



 
L’administration Plante s’est donc empressée d’ordonner qu’on modifie les bancs afin de les rendre plus ‘inclusifs’; conséquemment, on a repoussé les accoudoirs et les pieds (qui vont ensemble dans les modèles simples) vers le bout des bancs.

Le designer avait prévu des accoudoirs là où il les avait mis pour servir d’appui aux personnes âgées et aux personnes handicapées qui veulent se relever. De plus, sur un banc public sur lequel les accoudoirs ne sont qu’aux extrémités, les autres ont moins tendance à s’y assoir une fois que quelqu’un est déjà là.

Évidemment, si la ville avait demandé à M. Dallaire de concevoir un lit public à itinérant, il aurait créé quelque chose de complètement différent.

Il aurait sans doute prévu un toit pour les protéger des intempéries et quelque chose pour leur servir d’oreiller, de même qu’un casier suspendu sous le banc pour entreposer leurs effets personnels et protéger ceux-ci du vol durant leur sommeil.

Mais on lui a demandé un banc. Donc il a fait un banc.

Alors récapitulons.

L’administration Plante a chassé les itinérants qui campaient dans l’est, le long de la rue Notre-Dame, pour les forcer à dormir dans des refuges fermés où le risque d’attraper le Covid-19 est beaucoup plus élevé. En pratique, ce risque est nul au grand air.

Puis elle fait modifier des bancs publics afin de permettre aux itinérants chassés de la périphérie de venir dormir dans le centre-ville. Quelle idée originale…

Montréal est probablement la seule ville au monde qui favorise le peuplement de son centre-ville par des mendiants.

On sait que les chambres de commerce font pression auprès de l’administration Plante afin qu’elle contribue à revigorer le centre-ville, déserté en raison de la pandémie et du télétravail.

Mais à moins de donner des coupons aux itinérants pour leur permettre de manger dans les restaurants luxueux du centre-ville, de faire de même pour leur permettre de renouveler leur garde-robe dans les boutiques chics qu’on y trouve, il est à craindre qu’un plan de relance économique basé sur le pouvoir d’achat des itinérants soit voué à l’échec.

L’administration Plante veut favoriser la diversité et l’inclusion. Ce qui est très bien. Mais elle ne tient compte que de la diversité identitaire (ethnique et sexuelle), sans tenir compte de la diversité sociale.

Les élus de l’administration Plante sont des gens qui ont réussi. Ce sont des nouveaux riches, obnubilés par la technologie (trottinettes électriques) et les concepts à la mode.

Pourquoi n’y a-t-il pas plus de travailleurs manuels, d’ouvriers à faible revenu et de pauvres dans l’administration Plante ? Parce que cette administration est composée de bourgeois propres, beaux et souriants, animés de belles intentions, qui conçoivent la ville dans leur lorgnette de parvenus sans culture et sans expérience de la vie.

Références :
Histoires de bancs publics
Michel Dallaire
Montreal removes Cabot Square bench that deterred passersby from sitting for too long

Paru depuis :
Démantèlement d’un autre campement de fortune sur la rue Notre-Dame (2021-07-14)

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5 mark II, objectifs M.Zuiko 12-40 mm F/2,8 (1re photo) et M.Zuiko 40-150 mm F/2,8 (2e photo) + multiplicateur de focale MC-20 (3e photo)
1re photo : 1/200 sec. — F/2,8 — ISO 200 — 38 mm
2e  photo : 1/200 sec. — F/2,8 — ISO 200 — 40 mm
3e  photo : 1/200 sec. — F/5,6 — ISO 800 — 80 mm

4 commentaires à Le banc de la discorde

  1. André dit :

    Aux dires du concepteur de ces bancs, ils devaient recevoir 3 personnes. Moi, je vois 4 possibilités pour autant que la 4è ne soit pas victime de grossophobie…

    • Jean-Pierre Martel dit :

      La photo qui accompagne le début du texte montre deux bancs jumelés. C’est une des nombreuses déclinaisons du banc conçu par Michel Dallaire. Six personnes peuvent y prendre place, soit le double de la capacité d’un banc simple.

      Plus tard cette semaine, je compte aller au parc Cabot pour photographier la version ‘inclusive’ de ces bancs que l’administration Plante compte généraliser.

      Il faut préciser que c’est sous cette administration qu’une interdiction de s’y assoir pendant plus de quinze minutes à été peinte sur les bancs de ce parc afin de lutter contre le vagabondage.

      Ce qui a suscité beaucoup de protestations.

      Pour corriger son incivilité, l’administration tombe maintenant dans l’autre extrême.

  2. sandy39 dit :

    Je sentais que vous étiez un peu en colère… On sent bien que ces bancs vous déplaisent…

    Je suppose que ce ne sont pas les mêmes qui vous ont accueillis, au Portugal…

    • Jean-Pierre Martel dit :

      Ce qui me déplait, c’est l’hypocrisie.

      Cette affaire est plus complexe que le résumé que j’en ai fait.

      L’an dernier, l’administration municipale actuelle a fait peindre sur les bancs du parc Cabot une interdiction de s’y assoir plus de quinze minutes. On peut voir une photo à ce sujet dans ce texte en anglais.

      Ceci est totalement inacceptable.

      Les bancs publics n’appartiennent pas à la ville; ils appartiennent aux citoyens. Ce sont eux qui les ont payés de leurs taxes.

      Si un citoyen veut passer des heures à lire, calmement assis sur un banc public, c’est son droit.

      Si cela empêche d’autres personnes de s’assoir, c’est qu’il n’y a pas assez de bancs. L’idée de les rationner est le comble de la stupidité.

      Pour répondre au vœu des forces policières qui voulaient lutter contre le vagabondage, l’administration Plante a fait peindre cette interdiction sur les bancs de ce parc, très fréquenté par des itinérants (ou SDF).

      Après avoir été accusée d’hostilité envers eux, la mairesse a fait volteface et fait modifier la configuration des bancs afin que ceux-ci puissent y dormir. C’est sur ce point précis qu’a porté mon article.

      Par ailleurs, la mairesse persécute les itinérants qui campent sur des terrains à l’abandon loin du centre-ville. Le même discours bourgeois est tenu par son adversaire politique.

      Donc en pleine pandémie, on chasse les itinérants qui vivent au grand air, voulant les contraindre à vivre dans des refuges où le risque de contamination est considérable. Puis, au nom de l’inclusion et de la diversité, on rend le centre-ville plus accueillant pour les mendiants.

      Ce qui m’irrite, c’est la manie de ces parvenus — la clique de petits bourgeois qui dirigent la ville — de rendre la vie des pauvres plus difficile tout en se drapant des attributs de la vertu.

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