Le plat de lentilles du ministre Fitzgibbon

Le 11 mai 2021

Introduction

Google songe sérieusement à implanter un centre de données au Québec. Il s’agit d’un investissement de 735 millions$ qui créera une trentaine d’emplois spécialisés.

Concrètement, qu’est-ce qu’un centre de données ? C’est un immense entrepôt climatisé abritant des centaines de super-ordinateurs fonctionnant jour et nuit à plein régime.

Échanger quatre trente sous pour une piastre

Quelles seront les retombées économiques récurrentes pour le Québec ? Presque aucune.

Les ordinateurs seront achetés à la suite d’un appel d’offres logé auprès des grands fabricants internationaux. Ces derniers achemineront les machines directement à l’entrepôt.

Standardisés d’un centre de données à l’autre, le mobilier et le système de climatisation seront eux aussi livrés directement.

Des dizaines d’ouvriers québécois seront nécessaires au cours de la phase de le construction. Une fois l’entrepôt construit, le centre de données sera complètement automatisé. Il emploiera quelques gardiens de sécurité et une trentaine d’experts pour réparer les machines.

Un centre comme celui de Google héberge les données stratégiques de gouvernements et d’entreprises. Il est impossible pour Google de sous-traiter des pans importants de son fonctionnement sans risquer sa réputation.

Tout au plus, certains fournisseurs locaux pourraient être appelés à fournir quelques pièces de rechange lors d’un bris mécanique puisqu’en pareil cas, toute réparation est urgente.

Le gros bout du bâton

L’Islande et le Québec sont deux endroits très intéressants pour y installer un centre de données; assez semblables, leurs tarifs d’électricité sont parmi les moins chers au monde. Et leur climat rigoureux en hiver permet d’épargner des frais de climatisation.

Or justement, les serveurs informatiques consomment des quantités gargantuesques d’électricité et dégagent beaucoup de chaleur. Une chaleur qui doit absolument être évacuée rapidement à défaut de quoi les puces informatiques surchauffent et finissent par griller.

Comme lieu potentiel pour l’installation d’un centre de données, le Québec jouit de nombreux atouts qui font que c’est le Québec — et non Google — qui a le gros bout du bâton dans toute négociation à ce sujet.

Évidemment, ces grandes compagnies internationales embauchent des démarcheurs qui font miroiter l’importance de l’investissement (735 millions$), le prestige pour le Québec d’accueillir un leadeur technologique, et les salaires payants qui seront versés.

Google a poussé l’audace jusqu’à réclamer que le gouvernement actuel dézone le territoire agricole de 62,4 hectares sur lequel il compte construire son centre de données, quitte à rendre impropres à l’agriculture l’équivalent de 104 terrains de football pris parmi quelques-unes des terres les plus fertiles du Québec.

Ignorant l’avis de la Commission de protection du territoire agricole du Québec, le gouvernement s’est empressé d’adopter un décret pour faire dézoner le terrain convoité par Google.

L’attrape-nigaud

Selon Wikipédia, Google appartient à Alphabet, une société immatriculée dans l’État du Delaware. Ce dernier est un paradis fiscal au sein des États-Unis.

Ce qui signifie que Google paiera au fisc québécois des miettes parmi les profits que dégagera son centre de données du Québec; l’essentiel sera détourné au Delaware puis distribué aux actionnaires à travers le monde.

En somme, les seuls avantages pour le Québec, c’est la vente d’électricité (presque au prix coutant) et l’impôt sur le revenu d’une trentaine d’employés.

Nous savons tous que le Québec possède actuellement de grands surplus d’électricité. Ce n’est pas une raison de les gaspiller en les vendant à bas prix en vertu de contrats à long terme.

Lorsque lorsque ces surplus auront fondu, on ne pourra pas annuler ces contrats et utiliser l’électricité récupérée pour attirer des investissements comportant d’importantes retombées économiques.

Bref, posséder une stratégie industrielle, c’est choisir.

Conclusion

Il ne fait aucun doute que Pierre Fitzgibbon est un homme d’affaires compétent. Mais est-il un bon ministre de l’Économie ?

Il est difficile d’en juger puisque les perturbations économiques occasionnées par la pandémie actuelle l’ont empêché de livrer son plein potentiel à titre de ministre.

Le cas du centre de données de Google sera un moyen d’en juger puisque le flop du mégaprojet d’exportation de gaz naturel au Saguenay était peut-être une simple erreur de débutant à titre de ministre de l’Économie.

Si ce dernier s’aplatit devant Google, heureux de brader une partie des surplus d’électricité du Québec en contrepartie de retombées économiques insignifiantes, il risquera d’être comparé à Ésaü qui, dans la Bible, a échangé son droit d’ainesse pour un plat de lentilles…

Références :
Alphabet (entreprise)
Google veut construire un centre de données en zone agricole à Beauharnois
Il serait «peu probable» que GNL Québec se réalise

Paru depuis :
Google et le problème de 62 hectares (2021-05-14)

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3 commentaires à Le plat de lentilles du ministre Fitzgibbon

  1. Lloyd Laurence dit :

    J’ai lu avec la nausée habituelle lorsque je lis vos articles, parce qu’ils sont si honnêtes et réfléchis qu’on croirait lire un oracle. Je n’ai cependant pas pu m’empêcher de sourire à une faute de frappe dans le paragraphe “le gros bout du bâton” : “le gouvernement s’est empressé d’adopter un déchet” ! Adopter un déchet. L’idée est originale.
    Toute mon amitié.

    • Jean-Pierre Martel dit :

      Oh là là ! Quel lapsus !

      Oui, c’est bien ce que j’ai écrit.

      Merci de m’avoir signalé cette erreur (que je viens de corriger).

      Merci encore.

  2. Marsolais dit :

    Non seulement on brade nos surplus d’électricité mais en plus, on empiète encore sur nos terres agricoles !

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