Appropriation culturelle et racisme anglo-saxon

8 juillet 2018

Naissance du concept

Depuis le début de la controverse relative à la production SLĀV au TNM, on peut lire des commentaires à l’effet que le concept d’appropriation culturelle serait né de groupes américains d’extrême gauche.

Il existe bien un parti communiste aux États-Unis. Mais l’idée selon laquelle le gouvernement américain devrait acquérir tous les moyens de production du pays — en d’autres mots, étatiser toutes les compagnies américaines — n’est soutenu que par une poignée d’illuminés.

En somme, l’extrême gauche, aux États-Unis, ça n’existe pas.

Ce qui existe, c’est une droite omnipuissante qui voit des gauchistes partout.

Apparu il y a quelques décennies au sujet de l’appropriation d’artefacts autochtones par les musées et la prise de brevets pharmaceutiques sur des médicaments traditionnels, le concept d’appropriation culturelle s’est répandu depuis 2015 avec force à l’industrie du divertissement.

À partir de la constatation que les Noirs étaient sous-représentés dans cette industrie, certains intellectuels américains ont critiqué la manie de confier à des Blancs les rôles qui devraient revenir à des Noirs.

Dans la mesure où ces gens voulaient que les Noirs aient davantage accès à la manne hollywoodienne — ce qui entraine plus de justice sociale — on peut les considérer comme gauchisant, voire de gauche.

Mais l’adoption du concept d’appropriation culturelle s’est généralisée aux États-Unis parce qu’il faisait l’affaire de bien du monde.

L’autodafé des chants d’esclaves

Littéralement, appropriation culturelle signifie vol de la culture de quelqu’un d’autre.

En prenant l’exemple des chants d’esclaves noirs américains, l’accusation d’appropriation culturelle a pour conséquences d’étouffer la voix d’outre-tombe de ces esclaves et de les enfermer dans le carcan ethnique de leurs descendants, seuls autorisés à l’exprimer.

Loin d’ouvrir des espaces de création et de laisser la place aux Noirs qui voudraient aborder le thème de l’esclavage, cette controverse rendra frileux tout commanditaire privé qui sera sollicité pour financer une production abordant ce sujet sensible.

On doit donc s’attendre à ce qu’un lourd silence de plomb tue toute nouvelle production à ce sujet. À la grande joie de ceux qui préfèrent qu’on n’en parle pas.

Depuis quelques années, Betty Bonifassi est la seule artiste au monde à enregistrer et à faire connaitre ce patrimoine musical.

Ces chants font partie de l’immense collection amassée au XIXe siècle et au début du XXe siècle par trois générations d’anthropologues blancs américains membres d’une même famille.

Ceux-ci ont recueilli ces chants auprès d’esclaves et, après l’abolition de l’esclavage, auprès de prisonniers noirs puisque les condamnés aux travaux forcés utilisaient les mêmes chants pour maintenir la cadence du travail sur de longues périodes sans s’épuiser.

Si le concept d’appropriation culturelle avait existé à l’époque, ces chants auraient complètement disparu puisqu’aucun Noir n’avait accès aux ressources de la famille Lomax pour conserver leur trace.

Aux États-Unis, tout est possible. Il ne faudrait pas se surprendre qu’on en vienne à réclamer l’autodafé de tous les chants ‘volés’ aux Noirs par la famille Lomax.

L’attribution des rôles

Pour un acteur, l’art de l’interprétation repose sur une supercherie; celle de faire croire qu’il est quelqu’un d’autre.

Pour éviter les accusations d’appropriation culturelle, il est toutefois nécessaire — comme on l’a vu dans le cas de SLĀV — d’attribuer les rôles en fonction de critères raciaux.

Peut-on incarner un Noir lorsqu’on est mulâtre ? Et à quel moment cesse-t-on d’être un ‘vrai’ Noir ?

Pour distinguer les rôles qui peuvent être attribués aux Noirs, aux Mulâtres ou aux Blancs, doit-on se baser exclusivement sur la pigmentation de la peau ou doit-on faire appel également à l’anthropométrie, à la recherche de traits négroïdes ou aryens ?

Le terrain de l’appropriation culturelle glisse inexorablement vers des préoccupations quant à la pureté de la race.

Le désir de voir les rôles représentant des membres d’une minorité interprétés par des acteurs issus de cette minorité conduit inévitablement à privilégier, pour éviter toute contestation, l’embauche de figurants juifs qui ont l’air juif, de figurants autochtones qui ont l’air indien, et ainsi de suite, perpétuant les stéréotypes à leur sujet.

Se cantonner dans les styles musicaux de sa race

À 99,9%, ce que nous appelons la musique classique est le patrimoine musical de Blancs européens.

N’importe qui peut interpréter, par exemple, les œuvres de Bach ou de Beethoven parce qu’on croit qu’il agit d’un legs universel qui témoigne du génie humain.

Le critique musical blanc du Montreal Gazette estime au contraire que l’appartenance à la race détermine les styles musicaux qu’on peut interpréter.

Il soutient cette thèse raciste depuis des années sans que son quotidien n’y voit d’objection.

Culturellement, les Noirs ne forment pas un tout homogène. Par exemple, le reggae fait partie du patrimoine culturel des Noirs jamaïcains alors que le hip-hop fait partie de celui des Noirs américains.

Il en découle que le classique, le folk, le country et le western sont bons pour les Blancs, le reggae pour les chanteurs noirs jamaïcains, la musique créole pour les Noirs haïtiens, et à peu près tout le reste pour les Noirs américains.

Ce critique peut bien accuser Elvis Presley et les Rolling Stones d’appropriation culturelle. Mais ce qu’il oublie de dire, c’est qu’à chaque fois qu’un Blanc interprète la chanson d’un Noir, ce dernier reçoit des royautés. À moins que cette chanson ne soit tombée dans le domaine public.

Poussant plus loin l’anathème, ne peut-on pas trouver inacceptable que des radiodiffuseurs blancs s’enrichissent sur le dos des Noirs en diffusant leur musique ? N’y a-t-il pas là appropriation culturelle ?

Donc le concept de l’appropriation culturelle, née d’une volonté d’avantager les acteurs noirs injustement sous-représentés au théâtre et au cinéma, correspond inversement à un boycottage raciste des créateurs de la minorité noire par les interprètes et les radiodiffuseurs de la majorité blanche américaine lorsqu’on l’applique au domaine de la musique.

J’invite les lecteurs bilingues de ce blogue à consulter les textes en référence qui témoignent de la pensée de ce critique.

Je soupçonne qu’il est à l’emploi du Montreal Gazette en dépit de son racisme parce qu’il participe avec zèle au dénigrement et au mépris des francoQuébécois que propage son quotidien.

Son importance vient du fait qu’il est au cœur de la controverse au sujet de SLĀV.

Il existe une multitude de publications anglophones. Mais la communauté anglophone de Montréal n’est desservie que par un seul quotidien local dont il est le critique officiel en matière d’arts et spectacles.

Or le thème de l’appropriation culturelle est sa marotte; chez lui, c’est un thème récurrent depuis des années. Avec les conséquences qu’on voit chez les jeunes angloMontréalais blancs qu’il influence.

Conclusion

Le concept de l’appropriation culturelle appliqué à l’industrie du divertissement, c’est le retour triomphal de la ségrégation raciale.

Une ségrégation qui n’est plus territoriale comme l’était l’ancienne; les quartiers blancs protégés par un mur et des caméras de surveillance, et les quartiers noirs dotés d’infrastructures municipales à l’abandon.

Non, la nouvelle ségrégation raciale est celle du partage du territoire, de la coexistence fine, mais où chacun garde son rang dans une société inégalitaire qui vise à le demeurer.

La controverse autour de SLĀV est destinée à nous assujettir à l’idéologie raciste anglo-saxonne et sa manie de créer des ghettos, sur scène ou en ville.

Rappelons qu’à partir du XVIIe siècle, les trois principaux ports européens impliqués dans la traite des Noirs, ont été les ports anglais de Londres, de Bristol et de Liverpool.

Il est donc paradoxal que de jeunes Blancs anglo-saxons — comme des loups voulant protéger la bergerie — tentent de nous imposer un concept raciste au nom des descendants d’esclaves alors que ces derniers ne seraient justement pas des descendants d’esclaves si leurs ancêtres n’avaient pas été réduits à la servitude par des Blancs anglo-saxons.

Lorsque je pense à l’appropriation culturelle, l’image qui me vient à l’esprit est celle d’un chef d’État qui se déguise en hindoue et qui mime la gestuelle des gens de l’Inde à l’occasion d’un voyage dans ce pays.

D’un bout à l’autre du Canada, tout le monde a souligné le ridicule dont ce chef d’État s’était couvert. Mais personne ne l’a accusé d’appropriation culturelle. Pourquoi ?

Parce que l’accusation d’appropriation culturelle n’est qu’un prétexte, invoqué lorsqu’il s’agit de sujets sensibles (le KKK, l’esclavagisme noir américain, par exemple) qui correspondent aux squelettes que la droite anglo-saxonne cache dans ses placards.

Références :
Dunlevy: Jazz fest cancels SLĀV, but questions remain
Dunlevy: SLĀV director Robert Lepage just doesn’t get it
Jazz fest review: SLĀV misses the mark, and precious opportunity
Jazz Fest: SLĀV isn’t cultural appropriation, singer Bonifassi says
Opinion: SLĀV: Whose songs are these to sing?

Parus depuis :
Appropriation culturelle et rapports de domination (2018-07-10)
À propos de l’annulation de Kanata (2018-07-31)
Les faits historiques ne sont la propriété exclusive d’aucune communauté (2018-08-02)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La controverse au sujet de SLĀV

27 juin 2018

L’opéra Nabucco de Verdi évoque l’esclavage du peuple juif à Babylone. À qui devrait-on confier les rôles dans toute production de cet opéra ?

À des chanteurs juifs, seuls autorisés à incarner le sort vécu par leurs ancêtres ? Ou à des chanteurs italiens puisque cette œuvre fait partie du patrimoine culturel italien ?

Doit-on permettre à l’Orchestre symphonique de Montréal de jouer du Beethoven alors que ni ses musiciens ni son chef ne sont allemands ?

N’importe qui peut jouer du Verdi ou du Beethoven puisqu’on considère que leurs œuvres font partie de ce que nous appelons la musique classique, c’est-à-dire du patrimoine musical occidental. Un patrimoine composé essentiellement par des Blancs européens et que des chanteurs et musiciens noirs peuvent interpréter sans qu’on les accuse d’appropriation culturelle.

En contrepartie, qu’en est-il de la musique des Noirs américains ?

La musique populaire occidentale ne serait pas grand-chose sans la créativité des Noirs américains. Du gospel au hip-hop en passant par le blues, le ragtime, le jazz et le rock’n roll, presque tous les styles musicaux américains ont été créés par des Noirs.

Doit-on réserver l’interprétation de toutes ces œuvres à des musiciens noirs des États-Unis, seuls autorisés à jouer ce patrimoine qui est le leur ?

Voilà les questions qu’on peut se poser en apprenant que la première du spectacle SLĀV : une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves a été perturbée par des manifestants principalement anglophones, mobilisés sur les médias sociaux.

Ceux-ci accusent les créateurs de récupération culturelle, reprochent à la distribution d’être trop blanche (deux des six choristes sont noirs) et au TNM de marchandiser la violence faite aux esclaves noirs.

Majoritairement Blancs, les protestataires estiment qu’un tel sujet ne peut être abordé que par des descendants d’esclaves noirs.

Malheureusement, si cela devenait le cas, il est prévisible qu’on accuserait éventuellement les Blancs de se désintéresser de la cause des Noirs puisqu’ils n’en parleraient jamais.

En écrivant La Case de l’oncle Tom, la romancière féministe de race blanche Elizabeth-Harriet Beecher-Stowe a probablement plus contribué au mouvement antiesclavagiste que n’importe quel Noir américain.

Pourtant, sa maison d’édition était dirigée par des Blancs (comme l’est le TNM). La mise en page de son roman a été effectuée par des typographes blancs. Et grâce à ce roman, l’auteure est devenue riche et célèbre.

Ici même à Montréal, l’église unie Saint-Jacques le Majeur a été un haut-lieu de la prédication protestante hostile à l’esclavagisme. Une prédication entendue par un auditoire presque exclusivement blanc.

Si tous les Blancs qui ont pris fait et cause contre l’esclavagisme s’étaient mêlés de leurs affaires, les esclaves noirs auraient enduré le joug de leurs propriétaires quelques années de plus.

Le spectacle SLĀV vise à faire partager la souffrance de l’esclavagisme à l’aide de chants composés par ses victimes.

Si une troupe entièrement composée de descendants d’esclaves, dirigée par un metteur en scène québécois de race noire, veut créer un spectacle analogue, libre à cette troupe de le faire. Qu’est-ce qui les en empêche ?

Indépendamment de l’idéologie dont ils se réclament, les protestataires sont des marionnettes de la droite américaine puisqu’ils dressent un écran de fumée qui nous fait perdre de vue que l’esclavagisme a été soutenu et financé par cette droite.

Une droite qui, de nos jours, aimerait qu’on en parle le moins possible. D’où l’idée de restreindre le nombre de ceux qui auraient le droit d’interpréter ces chants d’esclaves.

Alors que cette pratique avait été abandonnée presque partout ailleurs à travers le Monde, l’esclavagisme a été défendue bec et ongles par les possédants américains qui en justifiaient la nécessité économique. Ayant besoin d’une main d’œuvre à bon marché pour accumuler d’immenses fortunes, les riches propriétaires de plantations ont même financé une guerre civile destinée à préserver leurs privilèges.

Bref, l’esclavagisme pratiqué par les producteurs de coton est un pur produit de la rapacité du capitalisme américain. Cet esclavagisme a prospéré grâce à la complicité des pouvoirs politiques et judiciaires, de connivence avec les grandes fortunes du pays.

En voulant museler ceux qui condamnent l’exploitation de l’homme par l’homme, ces protestataires servent une cause méprisable.

Formés par un système éducatif qui fait l’apologie de l’Empire britannique et des colons racistes qu’il a essaimés, les promoteurs anglophones de cette protestation tentent de culpabiliser des artistes francophones qui prennent fait et cause pour une partie de ceux que cet empire a exploités.

Sous l’accusation hypocrite d’appropriation culturelle, la protestation contre SLĀV a pour effet d’étouffer la voix d’outre-tombe de ces esclaves noirs et vise à l’enfermer dans le carcan ethnique de leurs descendants, seuls autorisés à l’exprimer.

Références :
Des manifestants accusent le spectacle SLĀV de racisme
La Case de l’oncle Tom

Sur le même sujet :
‘Shame!’ ou l’expression du mépris (2018-07-06)
Appropriation culturelle et néonazisme (2018-07-08)

Paru depuis :
«SLĀV» ou la liberté à pleins poumons (2018-06-28)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Les Chaises au TNM

15 mai 2018
Monique Miller et Gilles Renaud

Jusqu’au 2 juin 2018, le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) présente la pièce ‘Les Chaises’ d’Eugène Ionesco.

Écrite en 1951 et créée l’année suivante, cette pièce raconte l’histoire d’un couple qui, à la fin d’une vie devenue routinière et sans but, décide de livrer au monde un message d’une extrême profondeur qui est tout ce que la vie leur a appris.

Cette production est un tour de force. Pour deux raisons.

D’abord l’auteur réussit à rendre intéressante une pièce dont le thème récurrent est le néant. Eh oui.

Le bilan de la vie de ce couple est nul. La foule incommensurable des invités est virtuelle puisque personne ne répondra à l’invitation de venir entendre leur message. Tout le temps à assurer l’ordre, à assoir les gens en rang, à les faire patienter est futile. Le message grandiloquent adressé l’empereur est ridicule. Quant au message final, il résume tout.

La seule chose qui existe dans cette pièce est l’amour mutuel de ces deux vieux. C’est cet amour charmant qui, au fond, triomphe de l’absurdité de la vie.

Le deuxième tour de force est celui des deux acteurs principaux qui doivent retenir plus de quatre-vingt-dix minutes du texte bavard d’Ionesco, ses redites, et son humour au second degré.

Bref, on ne s’ennuie pas une minute en présence de Mme Miller et de M. Renaud, deux géants du théâtre québécois.

Bref, je vous recommande cette production du TNM.

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5 mark II, objectif M.Zuiko 12-40mm F/2,8 — 1/80 sec. — F/2,8 — ISO 1000 — 40 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


‘Vu du pont’ au TNM : une production parfaite

19 novembre 2017
Distribution de la pièce

Depuis quelques jours et ce, jusqu’au 9 décembre 2017, le Théâtre du Nouveau Monde présente Vu du pont d’Arthur Miller.

Comme une tragédie grecque qui plonge ses racines dans l’Antiquité pour nous parler d’un drame dont la portée est actuelle, cette pièce située dans l’Amérique des années 1950 nous parle d’amour possessif, de domination, de préjugés, d’aveuglement, de trahison, de haine et de sang.

En dépit d’un peu d’ironie çà et là, ce n’est pas une pièce drôle. Et ne vous attendez pas à y verser quelques larmes. Mais ce drame sans entracte vous captivera du début jusqu’à la fin.

Grâce à une traduction qui n’a pas l’air d’une traduction, le texte de Miller est porté par des acteurs qui incarnent parfaitement leurs personnages. Tout ici fait vrai.

La mise en scène de Lorraine Pintal, précise comme le mécanisme d’une pièce d’horlogerie suisse, n’offre aucun répit au spectateur, rivé à son siège jusqu’au paroxysme de violence qui termine la pièce.

Grâce des éclairages expressifs, cette production multiplie les atmosphères qui nous font oublier un décor unique qui — Dieu merci — ne nous distrait jamais de ce qui se passe sur scène.

Si vous ne deviez voir qu’une seule pièce cette année, jetez-vous sur les derniers billets disponibles pour assister à cette production que vous n’oublierez pas de sitôt.

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5 mark II, objectif M.Zuiko 12-40mm F/2,8 — 1/80 sec. — F/2,8 — ISO 400 — 12 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Caligula, d’Albert Camus, au TNM

21 mars 2017
Cliquez sur l’image pour l’agrandir

Jusqu’au 12 avril 2017, le Théâtre du Nouveau-Monde présente Caligula d’Albert Camus.

Cette production s’ouvre par une scène assourdissante qui représente la réaction de l’empereur Caligula au décès de sa sœur, avec laquelle il entretenait une relation incestueuse.

Après s’être enfui du palais pendant plusieurs jours, Caligula y revient. L’acteur Benoît McGinnis s’avance alors sur le devant de la scène, éclairé de part et d’autre par un éclairage latéral qui lui creuse l’orbite oculaire. Livide, les traits ravagés par la douleur, il dirige son regard sans vie droit devant lui. Sans dire un mot, il nous présente un homme puissant qui se dresse contre un monde qui ne lui offre plus aucun espoir.

Toute la pièce est là.

Si vous voulez assister à un drame cynique et puissant, un texte articulé au point qu’on n’en manque pas une syllabe, une mise en scène efficace, une distribution exemplaire dominée par un acteur exceptionnel, courrez voir cette production remarquable.

Détails techniques : Montage de deux photos prises avec un appareil Olympus OM-D e-m5, + objectif M.Zuiko 12-40mm F/2,8

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La pièce ‘887’ de Robert Lepage

2 mai 2016
Robert Lepage devant la maquette du 887 de l’avenue Murray

Le comédien et metteur en scène Robert Lepage a vécu son enfance dans la ville de Québec, plus précisément au 887 de l’avenue Murray.

Cette avenue est située entre les Plaines d’Abraham et le parc des Braves où eurent lieu, respectivement en 1759 et en 1760, deux batailles reliées à la conquête de la Nouvelle-France par les Anglais.

Le décor est constitué d’un plateau rotatif où se succèdent une maquette animée du 887 av. Murray, l’intérieur de l’appartement actuel du comédien, le taxi de son père, etc.

Le fil conducteur est la difficulté rencontrée par le personnage à mémoriser le poème Speak White, écrit en 1968 par Michèle Lalonde, et que le comédien a été invité à présenter.

Cet apprentissage donne à Lepage l’occasion d’illustrer le poème d’anecdotes tirées de son enfance. C’est ainsi que nous assistons à un spectacle sur le thème de la mémoire individuelle et de la mémoire collective, des injustices sociales, du rôle social et de la place de l’artiste dans la société.

Si le ton général de la pièce est celui de la confidence, ce ton change radicalement quand Lepage, après avoir finalement mémorisé ce poème de révolte, le récite d’une voix forte et expressive, faisant de celui-ci le cœur et le pivot de sa pièce.

Globalement, ce spectacle ludique et brillant, habillé des attributs inoffensifs de l’autodérision, se révèle être la pièce la plus profonde et la plus engagée de son auteur.

Bref, un chef-d’œuvre contemporain. À voir absolument.

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5, objectif M.Zuiko 12-40mm F/2,8 — 1/80 sec. — F/2,8 — ISO 640 — 40 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Icare : du théâtre techno fascinant

22 janvier 2014
Noëlla Huet (Coryphée), Robert Lalonde (Dédale, père d’Icare) et Renaud Lacelle-Bourdon (Icare)

Jusqu’au 8 février prochain, le Théâtre du Nouveau Monde présente Icare. Il s’agit d’une pièce du montréalais Olivier Kemeid, qui s’appuie fortement sur des effets spéciaux de l’entreprise multidisciplinaire Lemieux Pilon 4D Art.

En 2011, j’avais détesté la production précédente de cette compagnie au TNM, soit La Belle et la bête. Conséquemment, mes attentes étaient minimales; j’espérais simplement y entendre une histoire fidèle au mythe, ce qui est le cas.

L’opéra et le théâtre ont recours à la machinerie et aux effets spéciaux depuis des siècles. De nos jours, les pièces du metteur en scène Robert Lepage font une place importante au multimédia.

Dans Icare, cette tendance technologique trouve son aboutissement ultime. Peut-on qualifier ces effets d’envahissants ? Très certainement. Mais le résultat est une forme théâtrale nouvelle, où l’expérience sensorielle du spectateur occupe une place prépondérante.

Dans cette pièce, la vue, l’ouïe et la raison sont tour à tour sollicitées par une imagerie spectaculaire, une musique planante, et un texte intéressant dans lequel la vérité est peu à peu dévoilée par une série de retours en arrière.

Si la trame musicale qui accompagne la pièce est à ce point séduisante qu’elle pourrait s’écouter seule, si certains effets visuels font de jolis clips vidéo (ci-dessous), la pièce, elle, perdrait de sa lisibilité si elle était privée de ces deux éléments. Bref, ce spectacle est davantage que la somme d’un texte, d’un accompagnement sonore, et de vidéos; il s’agit d’une intégration exceptionnellement réussie de ces trois composantes.

Sur scène, deux bons comédiens et une mezzo-soprano remarquable, sont assistés par trois acteurs virtuels.

De partout, la créativité suinte de cette pièce. Mais au lieu d’avoir affaire ici à une œuvre d’art aussi précieuse qu’ésotérique, les artisans de cette production théâtrale nous présentent un spectacle original, accessible et éblouissant.

Chaudement recommandé.

Détails techniques : Appareil Olympus OM-D e-m5, objectif M.Zuiko 12-40mm F/2,8 — 1/60 sec. — F/2,8 — ISO 400 — 17 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


« Les femmes savantes » de Molière au TNM

3 octobre 2012
Cliquez sur l’image pour l’agrandir

Si vous êtes amateur de théâtre et s’il reste des billets disponibles, empressez-vous d’aller voir Les femmes savantes de Molière, à l’affiche jusqu’au 27 octobre 2012 au Théâtre du Nouveau Monde.

Dans cette production qui frise l’absolue perfection, la distribution des rôles est remarquable; quelques acteurs sont bons, la plupart sont excellents et quelques uns sont extraordinaires, livrant ici une de leurs meilleures performances à vie.

Chacun des rôles principaux est défini par un langage corporel spécifique qui va d’un jeu simple et naturel, à la gestuelle la plus extravagante. Au-delà du pittoresque et de l’effet comique, ces différentes manières de jouer servent à accentuer habilement la psychologie des personnages. Loin d’une bouffonnerie, ce Molière est donc à la fois drôle et intelligent.

J’imagine assez facilement le choc des spectateurs européens — qui ont eu droit à cette production avant nous — et qui ont découvert des acteurs nouveaux pour eux mais qui sont pourtant en pleine possession de leur art.

La pièce se déroule sans entracte, dans un décor unique éclairé de manière simple. Toute l’attention des spectateurs est donc portée au texte (récité en français moderne) et au jeu des comédiens.

Si le metteur en scène Denis Marleau s’est déjà intéressé dans le passé à des œuvres hermétiques et plutôt soporifiques, il signe ici un spectacle pétillant qui mérite au plus tôt une captation vidéo et une distribution internationale sur DVD et Blu-Ray.

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5, objectif Lumix 12-35mm F/2,8 — 1/60 sec. — F/2,8 — ISO 250 — 23 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


« HA ha !… » au TNM

25 novembre 2011

Jusqu’au 10 décembre prochain, le Théâtre du Nouveau-Monde présente la pièce « HA ha !… » de Réjean Ducharme.

J’ai vu cette œuvre pour la première fois mardi dernier, et j’hésitais à vous en parler parce qu’il ne s’agit pas d’une pièce grand public.

Toutefois si vous êtes amateur de théâtre, si vous aimez les performances d’acteurs ou si vous êtes de nature audacieuse et curieuse, cette pièce vous plaira pour plusieurs raisons.

D’abord l’écriture de Réjean Ducharme — que je ne connaissais que de nom — ne ressemble à rien d’autre. On n’a aucune difficulté à imaginer à quel point cette pièce a pu paraitre originale et neuve au moment de sa création en 1978 puisqu’elle fait cette même impression trente ans plus tard.

Clairement, l’auteur ne recherchait pas le réalisme psychologique. Les quatre personnages, typés à la limite de la caricature, sont complètement déjantés. Leur délire nous séduit très tôt, plus précisément dès qu’apparait l’humour cynique et très spécial de l’auteur. Parce qu’il s’agit d’une pièce drôle en dépit de son propos tragique et désespéré.

Tous les comédiens y sont excellents. Ceci étant dit, permettez-moi d’être injuste : j’avoue avoir été complètement ébloui par la performance de Sophie Cadieux. Par son langage corporel qui trahit son refus des contacts physiques et sa manière d’étirer son texte d’une voix braillarde, elle compose un personnage de sainte-nitouche innocente et sexy qui lui va comme un gant et qui contraste avec le personnage exalté d’Anne-Marie Cadieux.

En fin de compte, l’auteur et le metteur en scène signent ici une œuvre parfaitement cohérente qui — par son audace, son climat de révolte réjouissante et son anticonformisme rappelant la fin des années’60 — fait écho dans la sphère privée à la décadence et à faillite morale des institutions d’aujourd’hui.

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Écrit par Jean-Pierre Martel


L’école des femmes, de Molière, au TNM

12 octobre 2011


 
Une des leçons que j’ai apprises de la Droite américaine, c’est qu’on vote avec son argent.

C’est pourquoi je me suis abonné cette année au Théâtre du Nouveau monde (TNM), ayant aimé le courage de ses dirigeants dans l’affaire Cantat.

La première pièce à l’affiche cette année est « L’école des femmes » de Molière, que j’ai vue hier soir.

Beaucoup de personnes s’imaginent que les pièces de Molière ne sont que des prétextes à des bastonnades et de coups de pied au derrière. Au contraire, cet auteur est un observateur fin des comportements humains. Ses textes sont écrits de manière si parfaite qu’ils justifient qu’on dise du français que c’est la langue de…

Le TNM présente donc une production de cette pièce où le texte est mis en vedette par deux moyens. D’abord par des comédiens qui l’articulent parfaitement, ce qui est élémentaire. Puis par un débit plus lent que ne le ferait une troupe française; l’accès à la prose de Molière, lorsque transposée en français moderne, nous est moins naturelle que pour nos cousins du vieux continent.

Tous les comédiens sont excellents. Pas seulement bons : excellents. Et Guy Nadon, dans le rôle principal, est au meilleur de sa forme. Drôle sans bouffonnerie inutile. Donnant vie à chaque ligne de texte de manière variée et imaginative. Une grande leçon de théâtre.

Les costumes rappellent plus le début du XIXe siècle que l’époque de Louis XIV mais toutes les libertés du metteur en scène sont parfaitement compatibles avec l’esprit du texte et par conséquent, sont des choix artistiques indiscutables.

Bref, le TNM débute en beauté les célébrations de son 60e anniversaire.

Détails techniques : Panasonic GH1, objectif Lumix 14-45mm — 1/40 sec. — F/3,5 — ISO 100 — 14 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


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