La controverse au sujet de SLĀV

27 juin 2018

L’opéra Nabucco de Verdi évoque l’esclavage du peuple juif à Babylone. À qui devrait-on confier les rôles dans toute production de cet opéra ?

À des chanteurs juifs, seuls autorisés à incarner le sort vécu par leurs ancêtres ? Ou à des chanteurs italiens puisque cette œuvre fait partie du patrimoine culturel italien ?

Doit-on permettre à l’Orchestre symphonique de Montréal de jouer du Beethoven alors que ni ses musiciens ni son chef ne sont allemands ?

N’importe qui peut jouer du Verdi ou du Beethoven puisqu’on considère que leurs œuvres font partie de ce que nous appelons la musique classique, c’est-à-dire du patrimoine musical occidental. Un patrimoine composé essentiellement par des Blancs européens et que des chanteurs et musiciens noirs peuvent interpréter sans qu’on les accuse d’appropriation culturelle.

En contrepartie, qu’en est-il de la musique des Noirs américains ?

La musique populaire occidentale ne serait pas grand-chose sans la créativité des Noirs américains. Du gospel au hip-hop en passant par le blues, le ragtime, le jazz et le rock’n roll, presque tous les styles musicaux américains ont été créés par des Noirs.

Doit-on réserver l’interprétation de toutes ces œuvres à des musiciens noirs des États-Unis, seuls autorisés à jouer ce patrimoine qui est le leur ?

Voilà les questions qu’on peut se poser en apprenant que la première du spectacle SLĀV : une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves a été perturbée par des manifestants principalement anglophones, mobilisés sur les médias sociaux.

Ceux-ci accusent les créateurs de récupération culturelle, reprochent à la distribution d’être trop blanche (deux des six choristes sont noirs) et au TNM de marchandiser la violence faite aux esclaves noirs.

Majoritairement Blancs, les protestataires estiment qu’un tel sujet ne peut être abordé que par des descendants d’esclaves noirs.

Malheureusement, si cela devenait le cas, il est prévisible qu’on accuserait éventuellement les Blancs de se désintéresser de la cause des Noirs puisqu’ils n’en parleraient jamais.

En écrivant La Case de l’oncle Tom, la romancière féministe de race blanche Elizabeth-Harriet Beecher-Stowe a probablement plus contribué au mouvement antiesclavagiste que n’importe quel Noir américain.

Pourtant, sa maison d’édition était dirigée par des Blancs (comme l’est le TNM). La mise en page de son roman a été effectuée par des typographes blancs. Et grâce à ce roman, l’auteure est devenue riche et célèbre.

Ici même à Montréal, l’église unie Saint-Jacques le Majeur a été un haut-lieu de la prédication protestante hostile à l’esclavagisme. Une prédication entendue par un auditoire presque exclusivement blanc.

Si tous les Blancs qui ont pris fait et cause contre l’esclavagisme s’étaient mêlés de leurs affaires, les esclaves noirs auraient enduré le joug de leurs propriétaires quelques années de plus.

Le spectacle SLĀV vise à faire partager la souffrance de l’esclavagisme à l’aide de chants composés par ses victimes.

Si une troupe entièrement composée de descendants d’esclaves, dirigée par un metteur en scène québécois de race noire, veut créer un spectacle analogue, libre à cette troupe de le faire. Qu’est-ce qui les en empêche ?

Indépendamment de l’idéologie dont ils se réclament, les protestataires sont des marionnettes de la droite américaine puisqu’ils dressent un écran de fumée qui nous fait perdre de vue que l’esclavagisme a été soutenu et financé par cette droite.

Une droite qui, de nos jours, aimerait qu’on en parle le moins possible. D’où l’idée de restreindre le nombre de ceux qui auraient le droit d’interpréter ces chants d’esclaves.

Alors que cette pratique avait été abandonnée presque partout ailleurs à travers le Monde, l’esclavagisme a été défendue bec et ongles par les possédants américains qui en justifiaient la nécessité économique. Ayant besoin d’une main d’œuvre à bon marché pour accumuler d’immenses fortunes, les riches propriétaires de plantations ont même financé une guerre civile destinée à préserver leurs privilèges.

Bref, l’esclavagisme pratiqué par les producteurs de coton est un pur produit de la rapacité du capitalisme américain. Cet esclavagisme a prospéré grâce à la complicité des pouvoirs politiques et judiciaires, de connivence avec les grandes fortunes du pays.

En voulant museler ceux qui condamnent l’exploitation de l’homme par l’homme, ces protestataires servent une cause méprisable.

Formés par un système éducatif qui fait l’apologie de l’Empire britannique et des colons racistes qu’il a essaimés, les promoteurs anglophones de cette protestation tentent de culpabiliser des artistes francophones qui prennent fait et cause pour une partie de ceux que cet empire a exploités.

Sous l’accusation hypocrite d’appropriation culturelle, la protestation contre SLĀV a pour effet d’étouffer la voix d’outre-tombe de ces esclaves noirs et vise à l’enfermer dans le carcan ethnique de leurs descendants, seuls autorisés à l’exprimer.

Références :
Des manifestants accusent le spectacle SLĀV de racisme
La Case de l’oncle Tom

Sur le même sujet :
‘Shame!’ ou l’expression du mépris (2018-07-06)
Appropriation culturelle et néonazisme (2018-07-08)

Paru depuis :
«SLĀV» ou la liberté à pleins poumons (2018-06-28)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La pièce ‘887’ de Robert Lepage

2 mai 2016
Robert Lepage devant la maquette du 887 de l’avenue Murray

Le comédien et metteur en scène Robert Lepage a vécu son enfance dans la ville de Québec, plus précisément au 887 de l’avenue Murray.

Cette avenue est située entre les Plaines d’Abraham et le parc des Braves où eurent lieu, respectivement en 1759 et en 1760, deux batailles reliées à la conquête de la Nouvelle-France par les Anglais.

Le décor est constitué d’un plateau rotatif où se succèdent une maquette animée du 887 av. Murray, l’intérieur de l’appartement actuel du comédien, le taxi de son père, etc.

Le fil conducteur est la difficulté rencontrée par le personnage à mémoriser le poème Speak White, écrit en 1968 par Michèle Lalonde, et que le comédien a été invité à présenter.

Cet apprentissage donne à Lepage l’occasion d’illustrer le poème d’anecdotes tirées de son enfance. C’est ainsi que nous assistons à un spectacle sur le thème de la mémoire individuelle et de la mémoire collective, des injustices sociales, du rôle social et de la place de l’artiste dans la société.

Si le ton général de la pièce est celui de la confidence, ce ton change radicalement quand Lepage, après avoir finalement mémorisé ce poème de révolte, le récite d’une voix forte et expressive, faisant de celui-ci le cœur et le pivot de sa pièce.

Globalement, ce spectacle ludique et brillant, habillé des attributs inoffensifs de l’autodérision, se révèle être la pièce la plus profonde et la plus engagée de son auteur.

Bref, un chef-d’œuvre contemporain. À voir absolument.

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5, objectif M.Zuiko 12-40mm F/2,8 — 1/80 sec. — F/2,8 — ISO 640 — 40 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Les aiguilles et l’opium au TNM

20 mai 2014

 

 
D’ici le 21 juin 2014, le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) présentera six supplémentaires de la pièce Les aiguilles et l’opium de l’auteur et metteur en scène Robert Lepage.

La pièce raconte l’histoire d’un comédien québécois qui se réfugie à Paris pour fuir une peine d’amour et qui y loue la suite d’hôtel dans laquelle Juliette Gréco accueillait la faune existentialiste du quartier de Saint-Germain-des-Prés, de même que des artistes étrangers de passage dans la capitale française, dont le trompettiste Miles Davis.

La pièce est basée sur trois personnages : ce comédien blessé par cette rupture, Miles Davis tombé amoureux de Juliette Gréco, et Jean Cocteau qui, à l’époque, revenait à Paris après un exil à New York.

Le titre de la pièce fait allusion à la dépendance à l’opium de Cocteau et à l’héroïne de Davis. Le texte de Lepage est à la fois brillant et subtil.

Le tout se déroule sans entracte dans un décor unique composé d’un grand cube dont on aurait conservé que trois des six côtés : le plancher et les deux murs du fond. Au cours de la représentation, ce cube pivote, forçant les deux comédiens — Marc Labrèche et Wellesley Robertson III — à adopter les positions les plus inconfortables.

Des trappes, des portes et des fenêtres permettent aux comédiens d’entrer et de sortir de scène au gré du récit alors que des projections et du Light painting meublent la chambre ou nous entrainent de Times Square à divers lieux du Paris de 1949.

On aura compris qu’il s’agit là d’un spectacle éblouissant et d’une pièce phare du répertoire théâtral contemporain. Bref, si vous ne deviez assister qu’à une seule pièce au cours de la présente décennie, c’est celle-ci qu’il vous faudrait voir. Absolument.

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Le Ring de Lepage : ahurissant !

12 octobre 2010

 

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Pour ceux qui ne connaissent pas Le Ring de Wagner, c’est une série de quatre opéras (donc une tétralogie) dont l’histoire est tout simplement un conte de fée pour grandes personnes, avec ses dieux, ses géants, ses nains, ses dragons, son anneau et son heaume magiques, etc.

Ma première écoute de cette tétralogie remonte à il y a vingt ans. C’était la version dirigée par Georg Solti (un chef hongrois). Celle-ci avait fait sourciller les puristes à l’époque puisque les bruits qu’on entendait dans cette version captée en studio étaient ceux créés par des bruiteurs et non des bruits de scène. Dans le monde très conservateur de l’opéra, une telle chose était presqu’une hérésie. Toutefois, dès ce moment-là, j’avais acquis la conviction que seul le dessin animé et les trucages cinématographiques pouvaient rendre justice à l’histoire extraordinaire imaginée par Wagner.

Je suis demeuré du même avis après avoir vu, beaucoup plus tard, deux versions différentes sur DVD de l’Or du Rhin (le premier opéra de la série) dirigé respectivement par Boulez et Karajan, et après avoir assisté le 9 septembre dernier, à Shanghai, à une production allemande, mise en scène par le canadien Robert Carsen.

C’est donc avec intérêt que j’ai assisté, samedi dernier, à la retransmission de L’Or du Rhin mis en scène par Robert Lepage au Metropolitain Opera. Dramatiquement et musicalement, cette production a été qualifiée de réussite par le redoutable et capricieux critique de La Presse, M. Claude Gingras. Ce dernier a presque tout aimé sauf la scénographie de Lepage. Il faut préciser que ce critique a la réputation d’assister aux opéras en lisant la partition ouverte sur ses genoux. Si cette rumeur est vraie, on se doute bien qu’il n’a pas pu apprécier à sa juste valeur le dispositif scénique du spectacle.

Ce dispositif pèse 42 tonnes et a coûté 15 millions de dollars. Il se compose d’une série de panneaux verticaux d’aluminium pouvant pivoter sur un axe horizontal. Des vidéos projetées à leur surface transforment le tout successivement en masse aquatique, en rive du Rhin, en caverne et, de manière générale, créent tous les lieux exigés par le livret.

Par exemple, au début de l’opéra, lorsque trois ondines protègent le trésor qui leur a été confié au fond du Rhin, celles-ci sont attachés à des harnais et suspendues par des fils d’acier devant la vidéo projetée d’un immense bassin d’eau, tandis qu’un logiciel fait naître au dessus de chacune d’elles des bulles dont le nombre varie en fonction de l’intensité de leur voix respective ; plus elles chantent fort, plus le logiciel leur accorde de bulles. Voilà de nos jours, comment on motive les interprètes…

Dans cette production, le metteur en scène (Robert Lepage) est québécois. Le scénographe et créateur du dispositif scénique (Carl Filion) est québécois. Les costumes ont été créés par François St-Aubin, un québécois. Les éclairages sont d’Étienne Boucher, du Québec. Les programmeurs, eux, habitent les environs de la vieille capitale. Toutefois le compositeur et librettiste (Wagner) est allemand…

Et la question qui tue (comme dirait l’animateur de Tout le monde en parle) : Est-ce que tout cela a réussit à faire naître la magie et le merveilleux du livret de cet opéra ?

Personnellement, j’ai trouvé ce spectacle ahurissant. Les éclairages ont parfaitement contribués à créer les lieux et climats des différentes scènes. Le dispositif de Filion est extraordinaire et fait entrer cet opéra dans un monde multimédia digne de notre temps. Un bémol : le butin en or massif offert comme rémunération pour la construction du palais des dieux n’était pas très impressionnant.

Je serais surpris qu’il reste des billets pour les deux autres retransmissions prévues (les 20 et 29 novembre prochains). Toutefois, cet opéra sera gravé sur DVD. Si vous êtes amateur d’opéra, il ne vous reste plus qu’à attendre la sortie du DVD, chaudement recommandé.

Références :
Das Rheingold, Metropolitan Opera
Das Rheingold au Metropolitan Opera – Lepage convainc New York
Going for the Rheingold
James Levine Is Back for Met’s Opening Night
Le «Rheingold» de Lepage au MET : tout… sauf la scénographie !
Of Gods, Dwarfs and Popcorn

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Écrit par Jean-Pierre Martel


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