Les déraillements ferroviaires et la roulette russe du gouvernement Harper

20 janvier 2014

Dans les jours qui ont suivi la catastrophe de Lac-Mégantic — la plus importante catastrophe ferroviaire et environnementale de l’histoire canadienne — n’importe quel gouvernement responsable aurait pris immédiatement les mesures suivantes :
— la saisie des actifs de la compagnie de transport en raison d’une couverture de risque insuffisante,
— la création d’un fonds d’indemnisation indépendant de la compagnie mais financé conjointement par elle et par la compagnie mère américaine, et
— l’interdiction d’emprunter son réseau privé en ruine jusqu’à ce qu’il soit réparé.

Cela implique que les compagnies qui dépendent du transport ferroviaire pour acheminer leur production soient obligées d’utiliser le transport routier, beaucoup plus onéreux.

On aurait pu s’attendre à ce que le gouvernement Harper, responsable au second degré de ce désastre, paie la totalité des frais de cette catastrophe et dédommage les compagnies affectées pour les déboursés supplémentaires que cela leur occasionne.

Mais le gouvernement Harper ne l’entend pas ainsi. Il a remis la sécurité du transport ferroviaire entre les mains d’aventuriers dans le but d’économiser et n’entend payer que des cacahouètes pour la catastrophe qu’il a causée indirectement.

Après le déraillement d’un train à Frontenac le 10 juin 2013, impliquant un train de la compagnie MMA et transportant du pétrole, il a préféré attendre les résultats des enquêtes — habituellement lentes et laborieuses — de Transport Canada plutôt que d’ordonner l’inspection d’urgence de son réseau. Il a espéré que cela ne se reproduise pas.

Deux mois plus tard, 47 personnes décédaient à Lac-Mégantic, tuées par un train fou de la MMA. Encore là, le gouvernement Harper s’est trainé les pieds. Il a même autorisé la MMA à poursuivre ses opérations, reprises le 18 décembre 2013, se croisant les doigts pour que cela ne se reproduise pas.

Et voilà que 22 jours plus tard, plus précisément le 9 janvier 2014, un troisième train de la MMA déraillait à Nantes, sans toutefois faire de victime. Depuis, toujours rien d’Ottawa : on prie pour que cela ne se reproduise pas.

Combien faudra-t-il de morts supplémentaires pour que le gouvernement Harper prenne enfin ses responsabilités ?

De toute évidence, tant que les citoyens de Lac-Mégantic choisiront la voie du dialogue positif et de l’à-plat-ventrisme suggérée par leurs gens d’affaires, ils devront malheureusement s’attendre à être les sujets d’un calcul cynique : mettre leur vie en danger coûte moins cher que de la protéger.

Références :
Déraillement… discret!
Déversement de diesel près de Lac-Mégantic
Lac-Mégantic : des citoyens prennent la parole
Plaidoyer pour la saisie des actifs de la MMA

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Lac-Mégantic : les calculs du gouvernement Harper

24 juillet 2013

Musi-cafe
 
Rappel d’une autre catastrophe

Le 20 avril 2010, une explosion survenue sur une plateforme pétrolière appartenant à la compagnie British Petrolium fait 11 morts. Ce n’est qu’au mois de septembre suivant que BP réussira à colmater la fuite.

Entretemps, 780 millions de litres de pétrole brut seront répendus dans le golfe du Mexique, provoquant le plus important désastre écologique de l’histoire des États-Unis.

Le 16 juin, BP cède aux pressions de l’administration Obama et crée un fonds d’indemnisation de 20 milliards$. Il est à noter qu’à ce moment-là, la fuite n’avait pas encore été colmatée et conséquemment l’ampleur du désastre ne pouvait pas encore être estimé précisément.

L’enfer

Dans la nuit du 5 au 6 juillet dernier, un train est stationné à Nantes, un village situé à 12 km de Lac-Mégantic. Plus tôt dans la soirée, sa locomotive a pris feu sans qu’on sache pourquoi. Laissé sans surveillance, le convoi se met spontanément en branle et dévale la pente dans laquelle il se trouve. Après une course folle qui dure 18 minutes, le train déraille au centre-ville de Lac-Mégantic. Sa cargaison de millions de litres pétrole brut prend feu et déclenche un immense brasier.

À quelques pas de là, quelques dizaines de jeunes sont réunis au Musi-Café (photo ci-dessus). Dès la première explosion, les verres suspendus au dessus du bar s’entrechoquent bruyamment. En dépit de la musique ambiante, la plupart des personnes réunies soupçonnent que quelque chose d’anormal vient de se produire. Un petit nombre de fêtards tentent de calmer l’inquiétude des autres en plaisantant.

Seuls Christian Lafontaine et sa sœur Josée — dont c’est l’anniversaire — ont le réflexe de se précipiter vers la sortie : ils seront les seuls à avoir la vie sauve parmi tous ceux présents dans l’établissement.

Déjà, la rue Frontenac s’est transformée en un immense couloir de flammes et de suie tourbillonnantes qui lèchent les grandes vitres de la façade. Craignant l’éclatement de celles-ci, ceux qui pensaient se sauver par l’avant réalisent qu’il est trop tard et sont obligés de rebrousser chemin.

Ceux qui ont l’idée de sortir par l’issue de secours doivent y également renoncer; non seulement la poignée de métal est brulante mais, dès qu’on s’approche de la porte, on sent déjà la chaleur.

Gaétan Lafontaine, qui avait préféré aller chercher sa copine (Joanie Turmel), plutôt que de suivre immédiatement son frère et sa sœur, réalise qu’il est pris au piège.

Ceux attablés le long du mur nord n’ont que quelques instants pour quitter leur place alors que le revêtement commence à dégager de la fumée. L’assistance se déplace en panique du côté opposé, renversant sur son passage des chaises et quelques tables.

Pendant que quelques-uns textent nerveusement sur leurs téléphones portables, d’autres tentent de respirer au travers leurs vêtements afin de se protéger vainement de la fumée.

Quelques secondes plus tard, le mur nord s’enflamme spontanément, aux cris de l’assistance. Des débris tombent du plafond. Tout autour du comptoir du bar, les bouteilles de spiritueux répandent au sol la lumière bleutée de leur contenu enflammé.

Des personnes se mettent à pleurer. Bientôt les flammes jaillissent de partout tandis que crépitent les flammèches des courts-circuits.

En moins de deux minutes, la toux se généralise. Ceux qui n’ont pas encore perdu connaissance souffrent de l’air brulant qu’ils respirent. Bientôt chaque personne se transforme en torche vivante et se consume au milieu d’affreuses souffrances.

C’est ainsi, dans le Musi-café, que sont mortes la majorité des victimes de la tragédie de Lac-Mégantic.

L’inertie du gouvernement Harper

Le drame de Lac-Mégantic résulte de l’aveuglement bienveillant du gouvernement Harper à l’égard de l’industrie ferroviaire.

C’est le gouvernement Harper qui a permis aux compagnies ferroviaires d’opérer avec presque personne à bord. C’est lui qui a réduit le nombre d’inspecteurs de 215 à 204 entre 2011 à aujourd’hui alors que le transport de pétrole brut connaissait une croissance 2 800% en trois ans. C’est lui qui préfère laisser à chaque transporteur ferroviaire, le soin de s’assurer du respect des normes de sécurité. C’est lui enfin, qui a choisi de ne pas effectuer des vérifications aléatoires ayant pour but de s’assurer que les compagnies s’acquittent de leurs obligations.

Comme des parents qui veulent éviter d’afficher leur vulnérabilité devant des enfants revendicateurs, le gouvernement Harper veut éviter à tout prix de reconnaitre sa responsabilité. Cette catastrophe donnera naissance à des réclamations totalisant des centaines de millions$ : la priorité numéro un du gouvernement fédéral est de minimiser sa responsabilité dans ce désastre.

Il lui faut donc afficher de la compassion pour les victimes sans donner l’impression qu’il regrette quoi que ce soit. S’il se montre repenti, le gouvernement Harper devient vulnérable aux critiques de l’opposition. Sa priorité est donc de sauver la face.

Toutes les discussions à Ottawa depuis la tragédie concernent les aspects politiques de cette affaire. On ne sera donc pas surpris de la lenteur mise par le Fédéral à annoncer une aide de 60 millions$, ni de l’absence de précisions quant aux modalités.

Comment le gouvernement Harper en est-il arrivé à cette somme de 60 millions$ ? Pourquoi pas 50 ? Pourquoi pas 100 ?

Cette somme n’est pas moindre que celle promise par le gouvernement provincial parce que le Fédéral ne peut pas laisser un gouvernement local, indépendantiste par surcroit, lui voler la vedette et paraitre plus généreux que lui.

Elle n’est pas supérieure parce que toute générosité « excessive » pourrait être interprétée comme un désir de réparer des torts passés.

Une telle générosité est d’autant plus inappropriée qu’elle est inutile. Si le gouvernement Harper se montrerait généreux dans le cas d’une catastrophe en Alberta, tous les Albertains lui en seraient reconnaissants.

Ici, peu importent les sommes dépensées par le Fédéral, cela sera considéré comme normal puisque c’est de sa faute. Bref, les Québécois retiendront moins les millions$ du gouvernement Harper que la cinquantaine de morts que sa négligence a causée.

Le 12 juillet dernier, un déraillement est survenu en France, près de Paris, faisait six morts. La réaction immédiate de la Société nationale des chemins de fer a été d’ordonner une vérification complète du réseau. En quelques jours, l’entreprise publique a réalisé une vérification de l’ensemble des 5 000 aiguillages et 100 000 éclisses du réseau national.

Au Canada, à peu près rien n’a été fait; tout au plus, il faudra dorénavant au minimum deux personnes à bord lorsque le train est en marche. Et on n’a à peu près rien fait parce qu’on ne veut pas donner l’impression d’une précipitation dictée par le repentir.

Ce souci d’éviter toute précipitation explique pourquoi les représentants conservateurs au Comité permanent des transports ont torpillé la rencontre convoquée d’urgence par les représentants du Nouveau Parti Démocratique. On ne veut même pas reconsidérer le refus obstiné de donner suite aux recommandations des experts, soumises à la suite de déraillements passés.

D’autre part, dans le cas de la catastrophe dans le golfe du Mexique, l’administration Obama a forcé BP à créer un fonds d’indemnisation en fidéicommis, ce qui a facilité le paiement des réclamations aux victimes. Toutefois, cette initiative présidentielle lui a attiré les critiques de l’extrême droite américaine; ceux-ci ont estimé que l’agressivité du président des Etats-Unis envers le pollueur n’était pas conforme aux traditions américaines.

Le gouvernement Harper veut éviter de commettre une telle « erreur ». Il ne veut pas être accusé de créer un climat hostile à l’entrepreneurship. Voilà pourquoi il se traîne les pieds, ce qui permettra à la compagnie ferroviaire responsable de cette catastrophe de déclarer faillite, si elle désire, échappant ainsi aux poursuites entamées contre elle en territoire canadien.

Contrairement à BP dans le golfe du Mexique, la compagnie ferroviaire a perdu à Lac-Mégantic du pétrole qui ne lui appartient pas : elle ne faisait que le transporter. Conséquemment, elle devrait, théoriquement, le rembourser à ses clients.

Au départ, on croyait que le convoi transportait 100 000 litres de pétrole brut. Or on apprend aujourd’hui qu’il s’agirait plutôt de 5,7 millions de litres, selon des données divulguées par le ministère de l’Environnement du Québec.

Afin de ménager sa clientèle, la compagnie mère américaine préférera sans doute que les assurances de sa succursale canadienne servent à rembourser prioritairement le coût du pétrole à ses précieux clients corporatifs, plutôt que de dédommager quelques habitants de la République de banane du Canada.

C’est ainsi que les experts embauchés par la compagnie et qui travaillent depuis deux semaines, n’ont pas reçu un seul sou de la compagnie. Et parce qu’ils ont menacé de débrayer, la ville de Lac-Mégantic a consenti à leur verser les salaires que la compagnie leur devait afin qu’ils poursuivent leur travail.

Plus on en apprend dans ce dossier, plus la faillite de la compagnie ferroviaire devient probable. En gagnant du temps, le gouvernement Harper permet à cette compagnie de filer à l’anglaise. Cela compliquera les recours judiciaires et retardera les compensions aux sinistrés puisque ces recours devront être entamés aux Etats-Unis contre la société mère.

C’est apparemment le calcul cynique auquel est parvenu le gouvernement Harper, estimant qu’avec le temps, le souvenir de cette tragédie s’estompera au point que les électeurs s’en rappelleront à peine lors du prochain scrutin.

Si c’est le cas, il ne soupçonne pas à quel point les Québécois de descendance française forment une société tricotée serrée qui a la mémoire longue. Très longue…

Références :
Un arrêt de travail a paralysé le site de la tragédie de Lac-Mégantic
Deepwater Horizon oil spill
Lac-Mégantic : camouflage de la vérité derrière l’échec de la réglementation
La responsabilité du gouvernement Harper dans la cinquantaine de décès au Lac-Mégantic
Le NPD demande une réunion du comité des transports
Réseau ferré : les aiguillages sont sûrs, selon la SNCF

Paru depuis : Explosion à Lac-Mégantic: j’accuse! (2013-07-25)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La responsabilité du gouvernement Harper dans la cinquantaine de décès à Lac-Mégantic

11 juillet 2013

Dans la nuit de vendredi à samedi derniers, un train stationné dans une pente l’a dévalée pendant 18 minutes — personne à bord — puis, ayant atteint une vitesse de 101 km/h, a déraillé dans une légère courbe : sa cargaison de plus de 100 000 litres d’essence a pris feu, déclenchant un immense brasier qui a brulé vif une cinquantaine de résidents de Lac-Mégantic, au Québec.

Le transport ferroviaire est une responsabilité exclusive du gouvernement fédéral. C’est lui qui en dicte les règles et qui voit à son application.

C’est le gouvernement Harper qui a permis aux compagnies ferroviaires d’opérer avec presque personne à bord. C’est lui qui a réduit le nombre d’inspecteurs de 215 à 204 entre 2011 à aujourd’hui alors que le transport de pétrole brut connaissait une croissance 2 800% en trois ans. C’est lui qui préfère laisser à chaque transporteur ferroviaire, le soin de s’assurer du respect des normes de sécurité. C’est lui enfin, qui a choisi de ne pas effectuer des vérifications aléatoires ayant pour but de s’assurer que les compagnies s’acquittent de leurs obligations.

Bref, c’est lui qui a choisi de se fermer les yeux. C’est son choix.

Grâce à cet aveuglement bienveillant et grâce à l’autorégulation de l’industrie, le gouvernement fédéral sauve beaucoup d’argent. Mais cela ne fait pas disparaitre pour autant sa responsabilité de garantir la sécurité du transport ferroviaire au pays.

Quand une catastrophe survient alors qu’elle aurait été impossible si des normes plus sévères avaient été respectées, le gouvernement est alors responsable de ses choix.

Dans le cas des préjudices subis par la population de Lac-Mégantic, la première coupable est évidemment la compagnie ferroviaire. Normalement, les réclamations sont acheminées à la compagnie : celle-ci se tourne ensuite vers son assureur pour qu’il paye la note.

Mais si le transporteur fait faillite, les personnes lésées ne pourront pas s’adresser directement à l’assureur. Il leur faudra s’adresser à la société mère située aux États-Unis et possiblement intenter des poursuites contre elle devant des tribunaux américains.

Cela rend le tout extrêmement compliqué et coûteux.

Même si le gouvernement du Québec a pris l’excellente décision de débloquer une somme de soixante millions$ dans le but de venir en aide aux sinistrés, ce n’est pas à lui de le faire. C’est au gouvernement Harper de payer pour les conséquences de ces choix idéologiques, quitte à poursuivre le transporteur ferroviaire ou sa société mère par la suite.

Lors de la crise du verglas au Québec en 1998, le gouvernement fédéral avait très bien agit en mettant une partie de l’armée canadienne au service du gouvernement provincial, afin de porter secours aux victimes.

Mais il avait trouvé des prétextes pour ne pas payer les 421 millions$ que lui réclamait le Québec en dépit du fait que deux autres provinces ont été dédommagées par le Fédéral à la suite de tempêtes de verglas survenues chez elles en 1984. Nos règles ont changé, s’était-il contenter de dire.

Et il aurait très bien pu ajouter : après tout, ces pylônes électriques qui se sont effondrés, c’est quand même votre société d’État québécoise qui les a construits. Pas nous.

Dans ce cas-ci, c’est l’inverse : on affaire à une catastrophe dans un domaine de compétence exclusive du fédéral. Et ce n’est pas la première à survenir.

En fait, c’est le quatrième accident impliquant le transport du brut au Canada au cours des six derniers mois, et le deuxième déraillement au Québec : l’autre incident québécois est celui à Frontenac, il y a deux mois à peine, impliquait un train de la même compagnie, transportant lui aussi du pétrole.

À la suite des attentats du 11 septembre 2001, l’administration Bush n’a pas attendu des rapports d’experts pour déclencher la guerre en Afghanistan. Elle n’a pas attendu qu’un tribunal international trouve Al Qaeda coupable. Une petite vidéo de Ben Laden disant « Coucou ! C’est moi » avait suffit.

Alors ici, quatre trains déraillent. Des centaines de milliers de litres de pétrole sont déversés aux quatre coins du pays et que fait M. Harper ? Il visite les sinistrés et les réconforte, ce qui est très bien. Mais quoi d’autre ? Rien.

Ce qu’on attend du Premier ministre, c’est qu’il donne un grand coup de poing sur la table pour que les autorités fédérales révoquent sans délai le permis d’opération de la compagnie ferroviaire concernée. Deux déraillements et une cinquantaine de morts, ça suffit.

De plus, sans attendre une faillite éventuelle du transporteur, il doit immédiatement exiger que des centaines de millions de dollars soient placées en fidéicommis par l’assureur afin de garantir le respect des sentences qui pourraient être imposées à titre posthume au transporteur, le cas échéant.

Il doit exiger la vérification immédiate de l’état du réseau ferroviaire canadien. S’il ne faut quelques heures aux journalistes pour trouver des rails dont les clous de fixation sont inopérants, je suis certain que le Premier ministre peut faire vite.

À preuve, dès le début du scandale des appels électoraux frauduleux, M. Harper a immédiatement pris fait et cause en faveur de la pègre conservatrice. Nous lui demandons aujourd’hui la même promptitude à protéger la population canadienne.

Après quatre déraillements en six mois, après des années à se fermer les yeux sur la dégradation du réseau, il est temps de les ouvrir. Cette catastrophe a ébranlé la confiance des élus de nombreuses villes canadiennes traversées par une voie ferrée. Avant qu’on adopte ici et là une multitude de règlements municipaux destinés à garantir la sécurité de la population, il serait préférable que le gouvernement du Canada prenne ses responsabilités.

Et si jamais, il viendrait à l’idée de M. Harper — Oh miracle ! — d’établir un mécanisme de dédommagement pour les sinistrés, il devra éviter d’imposer aux fonctionnaires fédéraux des quotas secrets à ne pas dépasser (comme c’est le cas envers les travailleurs saisonniers).

Cette série de suggestions n’est pas limitative. Si M. Harper a d’autres bonnes idées, je l’encourage à les mettre en application. Vite.

Pendant que le Premier ministre poursuit sa réflexion, voici la liste des victimes dont les noms ont été rendus publics : Marie-Semie Alliance, Alyssa Bégnoche (4 ans), Bianca Bégnoche (9 ans), Talitha-Coumi Bégnoche, Diane Bizier (46 ans), Guy Bolduc (43 ans), Stéphane Bolduc (37 ans), Yannick Bouchard (36 ans), Marie-France Boulet (62 ans), Yves Boulet (51 ans), Frédéric Boutin (19 ans), Geneviève Breton (28 ans), Karine Champagne (36 ans), Sylvie Charron (50 ans), Kathy Clusiault (24 ans), Réal Custeau (57 ans), Denise Dubois (57 ans), Maxime Dubois (27 ans), Marie-Noëlle Faucher, Natacha Gaudreau (41 ans), Jacques Giroux (65 ans), Michel Guertin Jr (33 ans), David Lacroix-Beaudoin (27 ans), Gaétan Lafontaine (33 ans), Karine Lafontaine (35 ans), Stéphane Lapierre, Jo-Annie Lapointe (20 ans), Henriette Latulippe (61 ans), David Martin (38 ans), Roger Paquet (61 ans), Éliane Parenteau-Boulanger (93 ans), Mathieu Pelletier (29 ans), Éric Pépin, Louisette Picard, Marianne Poulin (23 ans), Wilfrid Ratsch, Martin Rodrigue, Jean-Pierre Roy (56 ans), Kévin Roy (29 ans), Melissa Roy (29 ans), Andrée-Anne Sévigny (26 ans), Jimmy Sirois, Élodie Turcotte (18 ans), Joanie Turmel (29 ans), Lucie Vadnais (49 ans), Jean-Guy Veilleux (32 ans) et Richard Veilleux (63 ans).

Post-scriptum du 22 janvier 2014 : À cette liste, on ajoutera le nom d’un pompier de 25 ans qui s’est enlevé la vie aujourd’hui, soit quatre mois après avoir combattu l’incendie et extirpé des décombres le corps calciné de son ex-épouse.

Références :
Lac-Mégantic : camouflage de la vérité derrière l’échec de la réglementation
La sécurité du transport ferroviaire
Québec n’espère plus l’argent d’Ottawa
Quotas à l’assurance-emploi : une dénonciatrice suspendue sans solde

Parus depuis :
Les limites de l’autorégulation (2013-07-12)
Lac-Mégantic: «Ça y est, c’est arrivé…» (2013-07-20)
Lac-Mégantic – Le pire déversement terrestre en Amérique du Nord (2013-07-24)
Explosion à Lac-Mégantic: j’accuse! (2013-07-25)
Lac-Megantic train explosion: a regulatory failure? (2013-07-29)
Lac-Mégantic – Ottawa doit payer (2013-08-15)
Lac-Mégantic – Des travaux d’excavation colossaux (2013-09-18)
Un assureur de MMA refuse indemniser les victimes (2013-09-18)
Les trains à la dérive beaucoup plus nombreux qu’on le croit (2013-12-03)
Sécurité ferroviaire : hausse constante des infractions (2013-12-04)
Triste fin pour un pompier de Lac-Mégantic (2014-01-22)
Fin des travaux d’identification des victimes de Lac-Mégantic (2014-04-08)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La sécurité du transport ferroviaire

9 juillet 2013

Selon l’Association ferroviaire canadienne, le transport de pétrole brut est passé au Canada de 500 wagons-citernes en 2009, à 140 000 wagons-citernes en 2012, soit une augmentation 2 800% en trois ans.

La tragédie survenue dans la nuit de vendredi à samedi derniers au Lac-Mégantic est le quatrième accident impliquant le transport du brut au Canada au cours des six derniers mois et le deuxième au Québec. L’autre déraillement survenu en sol québécois, plus précisément à Frontenac il y a deux mois, impliquait un train de la même compagnie, transportant lui aussi du pétrole.

Jusque dans les années 1980, tout train de marchandise devait compter un wagon de queue, souvent rouge, qui servait à héberger un équipage supplémentaire et du personnel de surveillance. Ils pouvaient y dormir, y manger, et se reposer. À cette époque, les trains en transit n’étaient pas laissés sans surveillance.

Mais les compagnies ferroviaires ont convaincu le gouvernement fédéral que la technologie avait rendu inutile l’usage de ces coûteux wagons et du personnel supplémentaire. Tout ça a été remplacé par une lumière qui flashe à l’arrière des trains.

Les règlements fédéraux actuels prévoient que les transporteurs ferroviaires importants comme le CN et le CP — de catégorie 1 — peuvent opérer leurs trains avec un minimum de deux employés à bord, alors que les compagnies de moindre importance comme la Montreal, Maine and Atlantic Railway, impliquée au Lac-Mégantic — de catégorie 2 — peuvent faire fonctionner leurs trains avec un seul employé (lorsqu’il roule) et aucun quand le train est stationné pour la nuit.

Cet employé porte le titre d’opérateur de locomotive (souvent appelé ingénieur parce que cela fait plus chic, alors que c’est une mauvaise traduction du titre anglais, engine man).

En somme, depuis le 11 septembre 2001, vous ne pouvez pas entrer à bord d’un avion avec un tube de 100ml de pâte dentifrice, mais vous pouvez laisser 100 000 litres de mazout en zone urbaine sans surveillance.

Je vous ferai grâce des prétextes invoqués par la compagnie pour tenter de se disculper. Cela me rappelle l’attitude des entrepreneurs impliqués dans l’effondrement des viaducs du Souvenir et de la Concorde, à Laval.

La compagnie ferroviaire est responsable de ce que font ou ne font pas ses employés. S’ils sont incompétents, elle est fautive de les avoir embauchés. S’ils n’ont pas suivi les procédures et directives recommandées, elle est responsable de toute erreur humaine de son personnel, sauf si elle est en mesure de prouver que cette erreur a été commise malicieusement. En somme, ses excuses, on s’en fout : elle devra payer.

Elle devra payer pour ce vieux matériel roulant d’occasion, rafistolé et inspectés par des employés soumis à la cadence de travail qu’elle leur impose, pour des wagons-citernes pas assez solides pour retenir le carburant lors d’un déraillement, pour des locomotives qui prennent en feu sans qu’on sache pourquoi, pour un système de freinage qui ne répond pas aux normes et pour des trains qu’on stationne sur un voie principale en pente, sans dérailleur.

L’important est de s’assurer que les parents des victimes ne soient pas abandonnés. La suggestion du nouveau chef du Parti libéral du Québec de créer un guichet unique pour les réclamations m’apparait judicieuse.

L’enquête du Bureau fédéral de la sécurité des transports pourrait prendre des mois, sinon des années. Pendant ce temps, d’autres trains dérailleront. Il faut s’assurer que toute enquête publique éventuelle ne soit pas un simple paravent destiné à tromper les parents des victimes et à étirer le temps, de manière à les priver de leurs recours, comme ce fut le cas de la Commission Johnson (relativement aux effondrements de viaducs à Laval).

Sans chercher à prouver que les autorités fédérales sont responsables de ce déraillement en particulier, il est clair que leur laxisme créait une situation qui rendait un tel drame inévitable. Je le dis souvent : en matière de sécurité, tout de qui peut arriver finit toujours par survenir.

Puisque le transport de pétrole est d’une importance stratégique pour le pays, il est illusoire de penser que les gouvernements pourraient l’interdire. Il nous faudra donc faire des choix, et des choix douloureux. Or la seule alternative valable au transport ferroviaire du brut, c’est son transport par pipeline.

Si ce deuxième moyen comporte ses propres risques environnementaux en cas de déversement, le tracé des pipelines possède l’avantage indéniable de contourner généralement les zones urbaines — au contraire des trains — ce qui réduit d’autant les dangers inhérents au transport ferroviaire de matières dangereuses. Si cela était déjà le cas, les citoyens de Lac-Mégantic ne vivraient pas le deuil qui les afflige présentement.

Pour terminer, je ne vous cacherai pas que suis ulcéré d’entendre ces compagnies CRIMINELLES venir publiquement se laver les mains sur le conseil de leurs avocats. La question n’est même plus de savoir si la compagnie a commis une erreur quelque part, mais comment se fait-il que gouvernement fédéral, responsable du transport ferroviaire, laisse encore une telle compagnie opérer.

Cela fait deux déraillements en deux mois, tous deux dans la même région, tous deux causés par des trains de la même compagnie : combien faudra-t-il de morts avant que le gouvernement Harper se grouille le cul ?

Références
Explosion au Canada: la compagnie ferroviaire accuse les pompiers
Déraillement à Lac-Mégantic : inquiétudes en Ontario
L’accident ferroviaire de Lac-Mégantic ravive des souvenirs à Montmagny
40 still missing in deadly Canada oil train crash
Lac-Mégantic : la sécurité du type de wagons déjà mise en cause
Lac-Mégantic: vendre son âme au diable
Lac-Mégantic disaster: Railway’s one-man crew documents kept secret
Le président de la maison-mère de MMA et les pompiers se renvoient la balle
L’opérateur de train «est viré à l’envers»
MMA Railway – « Compagnie irresponsable »
« Une compagnie de broche à foin » – François Bonnardel
Une manœuvre fatale, selon le PDG de Rail World

Parus depuis :
Tragédie de Lac-Mégantic – Les irresponsables (2013-07-10)
Trains ou pipelines? Les deux, malheureusement… (2013-07-10)
La responsabilité du gouvernement Harper dans la cinquantaine de décès au Lac-Mégantic (2013-07-11)
Les réponses devront attendre (2013-07-13)
Explosion à Lac-Mégantic: j’accuse! (2013-07-25)
Lac-Megantic train explosion: a regulatory failure? (2013-07-29)
Unies pour améliorer la sécurité ferroviaire (2013-07-30)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


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