Appropriation culturelle et racisme anglo-saxon

8 juillet 2018

Naissance du concept

Depuis le début de la controverse relative à la production SLĀV au TNM, on peut lire des commentaires à l’effet que le concept d’appropriation culturelle serait né de groupes américains d’extrême gauche.

Il existe bien un parti communiste aux États-Unis. Mais l’idée selon laquelle le gouvernement américain devrait acquérir tous les moyens de production du pays — en d’autres mots, étatiser toutes les compagnies américaines — n’est soutenu que par une poignée d’illuminés.

En somme, l’extrême gauche, aux États-Unis, ça n’existe pas.

Ce qui existe, c’est une droite omnipuissante qui voit des gauchistes partout.

Apparu il y a quelques décennies au sujet de l’appropriation d’artefacts autochtones par les musées et la prise de brevets pharmaceutiques sur des médicaments traditionnels, le concept d’appropriation culturelle s’est répandu depuis 2015 avec force à l’industrie du divertissement.

À partir de la constatation que les Noirs étaient sous-représentés dans cette industrie, certains intellectuels américains ont critiqué la manie de confier à des Blancs les rôles qui devraient revenir à des Noirs.

Dans la mesure où ces gens voulaient que les Noirs aient davantage accès à la manne hollywoodienne — ce qui entraine plus de justice sociale — on peut les considérer comme gauchisant, voire de gauche.

Mais l’adoption du concept d’appropriation culturelle s’est généralisée aux États-Unis parce qu’il faisait l’affaire de bien du monde.

L’autodafé des chants d’esclaves

Littéralement, appropriation culturelle signifie vol de la culture de quelqu’un d’autre.

En prenant l’exemple des chants d’esclaves noirs américains, l’accusation d’appropriation culturelle a pour conséquences d’étouffer la voix d’outre-tombe de ces esclaves et de les enfermer dans le carcan ethnique de leurs descendants, seuls autorisés à l’exprimer.

Loin d’ouvrir des espaces de création et de laisser la place aux Noirs qui voudraient aborder le thème de l’esclavage, cette controverse rendra frileux tout commanditaire privé qui sera sollicité pour financer une production abordant ce sujet sensible.

On doit donc s’attendre à ce qu’un lourd silence de plomb tue toute nouvelle production à ce sujet. À la grande joie de ceux qui préfèrent qu’on n’en parle pas.

Depuis quelques années, Betty Bonifassi est la seule artiste au monde à enregistrer et à faire connaitre ce patrimoine musical.

Ces chants font partie de l’immense collection amassée au XIXe siècle et au début du XXe siècle par trois générations d’anthropologues blancs américains membres d’une même famille.

Ceux-ci ont recueilli ces chants auprès d’esclaves et, après l’abolition de l’esclavage, auprès de prisonniers noirs puisque les condamnés aux travaux forcés utilisaient les mêmes chants pour maintenir la cadence du travail sur de longues périodes sans s’épuiser.

Si le concept d’appropriation culturelle avait existé à l’époque, ces chants auraient complètement disparu puisqu’aucun Noir n’avait accès aux ressources de la famille Lomax pour conserver leur trace.

Aux États-Unis, tout est possible. Il ne faudrait pas se surprendre qu’on en vienne à réclamer l’autodafé de tous les chants ‘volés’ aux Noirs par la famille Lomax.

L’attribution des rôles

Pour un acteur, l’art de l’interprétation repose sur une supercherie; celle de faire croire qu’il est quelqu’un d’autre.

Pour éviter les accusations d’appropriation culturelle, il est toutefois nécessaire — comme on l’a vu dans le cas de SLĀV — d’attribuer les rôles en fonction de critères raciaux.

Peut-on incarner un Noir lorsqu’on est mulâtre ? Et à quel moment cesse-t-on d’être un ‘vrai’ Noir ?

Pour distinguer les rôles qui peuvent être attribués aux Noirs, aux Mulâtres ou aux Blancs, doit-on se baser exclusivement sur la pigmentation de la peau ou doit-on faire appel également à l’anthropométrie, à la recherche de traits négroïdes ou aryens ?

Le terrain de l’appropriation culturelle glisse inexorablement vers des préoccupations quant à la pureté de la race.

Le désir de voir les rôles représentant des membres d’une minorité interprétés par des acteurs issus de cette minorité conduit inévitablement à privilégier, pour éviter toute contestation, l’embauche de figurants juifs qui ont l’air juif, de figurants autochtones qui ont l’air indien, et ainsi de suite, perpétuant les stéréotypes à leur sujet.

Se cantonner dans les styles musicaux de sa race

À 99,9%, ce que nous appelons la musique classique est le patrimoine musical de Blancs européens.

N’importe qui peut interpréter, par exemple, les œuvres de Bach ou de Beethoven parce qu’on croit qu’il agit d’un legs universel qui témoigne du génie humain.

Le critique musical blanc du Montreal Gazette estime au contraire que l’appartenance à la race détermine les styles musicaux qu’on peut interpréter.

Il soutient cette thèse raciste depuis des années sans que son quotidien n’y voit d’objection.

Culturellement, les Noirs ne forment pas un tout homogène. Par exemple, le reggae fait partie du patrimoine culturel des Noirs jamaïcains alors que le hip-hop fait partie de celui des Noirs américains.

Il en découle que le classique, le folk, le country et le western sont bons pour les Blancs, le reggae pour les chanteurs noirs jamaïcains, la musique créole pour les Noirs haïtiens, et à peu près tout le reste pour les Noirs américains.

Ce critique peut bien accuser Elvis Presley et les Rolling Stones d’appropriation culturelle. Mais ce qu’il oublie de dire, c’est qu’à chaque fois qu’un Blanc interprète la chanson d’un Noir, ce dernier reçoit des royautés. À moins que cette chanson ne soit tombée dans le domaine public.

Poussant plus loin l’anathème, ne peut-on pas trouver inacceptable que des radiodiffuseurs blancs s’enrichissent sur le dos des Noirs en diffusant leur musique ? N’y a-t-il pas là appropriation culturelle ?

Donc le concept de l’appropriation culturelle, née d’une volonté d’avantager les acteurs noirs injustement sous-représentés au théâtre et au cinéma, correspond inversement à un boycottage raciste des créateurs de la minorité noire par les interprètes et les radiodiffuseurs de la majorité blanche américaine lorsqu’on l’applique au domaine de la musique.

J’invite les lecteurs bilingues de ce blogue à consulter les textes en référence qui témoignent de la pensée de ce critique.

Je soupçonne qu’il est à l’emploi du Montreal Gazette en dépit de son racisme parce qu’il participe avec zèle au dénigrement et au mépris des francoQuébécois que propage son quotidien.

Son importance vient du fait qu’il est au cœur de la controverse au sujet de SLĀV.

Il existe une multitude de publications anglophones. Mais la communauté anglophone de Montréal n’est desservie que par un seul quotidien local dont il est le critique officiel en matière d’arts et spectacles.

Or le thème de l’appropriation culturelle est sa marotte; chez lui, c’est un thème récurrent depuis des années. Avec les conséquences qu’on voit chez les jeunes angloMontréalais blancs qu’il influence.

Conclusion

Le concept de l’appropriation culturelle appliqué à l’industrie du divertissement, c’est le retour triomphal de la ségrégation raciale.

Une ségrégation qui n’est plus territoriale comme l’était l’ancienne; les quartiers blancs protégés par un mur et des caméras de surveillance, et les quartiers noirs dotés d’infrastructures municipales à l’abandon.

Non, la nouvelle ségrégation raciale est celle du partage du territoire, de la coexistence fine, mais où chacun garde son rang dans une société inégalitaire qui vise à le demeurer.

La controverse autour de SLĀV est destinée à nous assujettir à l’idéologie raciste anglo-saxonne et sa manie de créer des ghettos, sur scène ou en ville.

Rappelons qu’à partir du XVIIe siècle, les trois principaux ports européens impliqués dans la traite des Noirs, ont été les ports anglais de Londres, de Bristol et de Liverpool.

Il est donc paradoxal que de jeunes Blancs anglo-saxons — comme des loups voulant protéger la bergerie — tentent de nous imposer un concept raciste au nom des descendants d’esclaves alors que ces derniers ne seraient justement pas des descendants d’esclaves si leurs ancêtres n’avaient pas été réduits à la servitude par des Blancs anglo-saxons.

Lorsque je pense à l’appropriation culturelle, l’image qui me vient à l’esprit est celle d’un chef d’État qui se déguise en hindoue et qui mime la gestuelle des gens de l’Inde à l’occasion d’un voyage dans ce pays.

D’un bout à l’autre du Canada, tout le monde a souligné le ridicule dont ce chef d’État s’était couvert. Mais personne ne l’a accusé d’appropriation culturelle. Pourquoi ?

Parce que l’accusation d’appropriation culturelle n’est qu’un prétexte, invoqué lorsqu’il s’agit de sujets sensibles (le KKK, l’esclavagisme noir américain, par exemple) qui correspondent aux squelettes que la droite anglo-saxonne cache dans ses placards.

Références :
Dunlevy: Jazz fest cancels SLĀV, but questions remain
Dunlevy: SLĀV director Robert Lepage just doesn’t get it
Jazz fest review: SLĀV misses the mark, and precious opportunity
Jazz Fest: SLĀV isn’t cultural appropriation, singer Bonifassi says
Opinion: SLĀV: Whose songs are these to sing?

Parus depuis :
Appropriation culturelle et rapports de domination (2018-07-10)
À propos de l’annulation de Kanata (2018-07-31)
Les faits historiques ne sont la propriété exclusive d’aucune communauté (2018-08-02)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La controverse au sujet de SLĀV

27 juin 2018

L’opéra Nabucco de Verdi évoque l’esclavage du peuple juif à Babylone. À qui devrait-on confier les rôles dans toute production de cet opéra ?

À des chanteurs juifs, seuls autorisés à incarner le sort vécu par leurs ancêtres ? Ou à des chanteurs italiens puisque cette œuvre fait partie du patrimoine culturel italien ?

Doit-on permettre à l’Orchestre symphonique de Montréal de jouer du Beethoven alors que ni ses musiciens ni son chef ne sont allemands ?

N’importe qui peut jouer du Verdi ou du Beethoven puisqu’on considère que leurs œuvres font partie de ce que nous appelons la musique classique, c’est-à-dire du patrimoine musical occidental. Un patrimoine composé essentiellement par des Blancs européens et que des chanteurs et musiciens noirs peuvent interpréter sans qu’on les accuse d’appropriation culturelle.

En contrepartie, qu’en est-il de la musique des Noirs américains ?

La musique populaire occidentale ne serait pas grand-chose sans la créativité des Noirs américains. Du gospel au hip-hop en passant par le blues, le ragtime, le jazz et le rock’n roll, presque tous les styles musicaux américains ont été créés par des Noirs.

Doit-on réserver l’interprétation de toutes ces œuvres à des musiciens noirs des États-Unis, seuls autorisés à jouer ce patrimoine qui est le leur ?

Voilà les questions qu’on peut se poser en apprenant que la première du spectacle SLĀV : une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves a été perturbée par des manifestants principalement anglophones, mobilisés sur les médias sociaux.

Ceux-ci accusent les créateurs de récupération culturelle, reprochent à la distribution d’être trop blanche (deux des six choristes sont noirs) et au TNM de marchandiser la violence faite aux esclaves noirs.

Majoritairement Blancs, les protestataires estiment qu’un tel sujet ne peut être abordé que par des descendants d’esclaves noirs.

Malheureusement, si cela devenait le cas, il est prévisible qu’on accuserait éventuellement les Blancs de se désintéresser de la cause des Noirs puisqu’ils n’en parleraient jamais.

En écrivant La Case de l’oncle Tom, la romancière féministe de race blanche Elizabeth-Harriet Beecher-Stowe a probablement plus contribué au mouvement antiesclavagiste que n’importe quel Noir américain.

Pourtant, sa maison d’édition était dirigée par des Blancs (comme l’est le TNM). La mise en page de son roman a été effectuée par des typographes blancs. Et grâce à ce roman, l’auteure est devenue riche et célèbre.

Ici même à Montréal, l’église unie Saint-Jacques le Majeur a été un haut-lieu de la prédication protestante hostile à l’esclavagisme. Une prédication entendue par un auditoire presque exclusivement blanc.

Si tous les Blancs qui ont pris fait et cause contre l’esclavagisme s’étaient mêlés de leurs affaires, les esclaves noirs auraient enduré le joug de leurs propriétaires quelques années de plus.

Le spectacle SLĀV vise à faire partager la souffrance de l’esclavagisme à l’aide de chants composés par ses victimes.

Si une troupe entièrement composée de descendants d’esclaves, dirigée par un metteur en scène québécois de race noire, veut créer un spectacle analogue, libre à cette troupe de le faire. Qu’est-ce qui les en empêche ?

Indépendamment de l’idéologie dont ils se réclament, les protestataires sont des marionnettes de la droite américaine puisqu’ils dressent un écran de fumée qui nous fait perdre de vue que l’esclavagisme a été soutenu et financé par cette droite.

Une droite qui, de nos jours, aimerait qu’on en parle le moins possible. D’où l’idée de restreindre le nombre de ceux qui auraient le droit d’interpréter ces chants d’esclaves.

Alors que cette pratique avait été abandonnée presque partout ailleurs à travers le Monde, l’esclavagisme a été défendue bec et ongles par les possédants américains qui en justifiaient la nécessité économique. Ayant besoin d’une main d’œuvre à bon marché pour accumuler d’immenses fortunes, les riches propriétaires de plantations ont même financé une guerre civile destinée à préserver leurs privilèges.

Bref, l’esclavagisme pratiqué par les producteurs de coton est un pur produit de la rapacité du capitalisme américain. Cet esclavagisme a prospéré grâce à la complicité des pouvoirs politiques et judiciaires, de connivence avec les grandes fortunes du pays.

En voulant museler ceux qui condamnent l’exploitation de l’homme par l’homme, ces protestataires servent une cause méprisable.

Formés par un système éducatif qui fait l’apologie de l’Empire britannique et des colons racistes qu’il a essaimés, les promoteurs anglophones de cette protestation tentent de culpabiliser des artistes francophones qui prennent fait et cause pour une partie de ceux que cet empire a exploités.

Sous l’accusation hypocrite d’appropriation culturelle, la protestation contre SLĀV a pour effet d’étouffer la voix d’outre-tombe de ces esclaves noirs et vise à l’enfermer dans le carcan ethnique de leurs descendants, seuls autorisés à l’exprimer.

Références :
Des manifestants accusent le spectacle SLĀV de racisme
La Case de l’oncle Tom

Sur le même sujet :
‘Shame!’ ou l’expression du mépris (2018-07-06)
Appropriation culturelle et néonazisme (2018-07-08)

Paru depuis :
«SLĀV» ou la liberté à pleins poumons (2018-06-28)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Les FrancoFolies de Montréal — le 17 juin 2018

18 juin 2018

Le programme de cette dernière soirée des FrancoFolies comprenait deux spectacles gratuits.

Tombés du ciel

De 19h30 à 20h40, on rendait hommage à Jacques Higelin, décédé le 6 avril dernier.

Yann Perreau
Hubert Lenoir
Anna-Frances Meyer
Catherine Major et Yann Perreau
Carl Tremblay, Yann Perreau et Jim Zeller

La musique de Stone

À partir de 21h, une pléiade d’interprètes féminines célébraient quelques-uns des grands succès du parolier Luc Plamondon (présent dans l’assistance).

À deux exceptions près, voici donc les artisanes de cet hommage.

À souligner : l’interprétation exceptionnelle d’Oxygène par Betty Bonifassi.

Martha Wainwright
Gabrielle Shonk et Judith Little-D
Betty Bonifassi
Beyries
La Bronze
Marie-Pierre Arthur
Sofia Nolin
Ariane Moffatt

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5 mark II, objectif M.Zuiko 40-150mm F/2,8
  1re photo : 1/320 sec. — F/2,8 — ISO 800 — 150 mm
  2e  photo : 1/200 sec. — F/2,8 — ISO 320 — 97 mm
  3e  photo : 1/250 sec. — F/2,8 — ISO 200 — 150 mm
  4e  photo : 1/250 sec. — F/2,8 — ISO 1250 — 125 mm
  5e  photo : 1/100 sec. — F/2,8 — ISO 400 — 48 mm
  6e  photo : 1/250 sec. — F/2,8 — ISO 1250 — 150 mm
  7e  photo : 1/125 sec. — F/2,8 — ISO 2000 — 57 mm
  8e  photo : 1/250 sec. — F/2,8 — ISO 2000 — 120 mm
  9e  photo : 1/320 sec. — F/2,8 — ISO 1000 — 150 mm
10e  photo : 1/250 sec. — F/2,8 — ISO 6400 — 150 mm
11e  photo : 1/250 sec. — F/2,8 — ISO 3200 — 115 mm
12e  photo : 1/160 sec. — F/2,8 — ISO 6400 — 150 mm
13e  photo : 1/250 sec. — F/2,8 — ISO 4000 — 150 mm

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Écrit par Jean-Pierre Martel


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