Le français facile : quand un é remplace un è (ou vice-versa)

Publié le 12 août 2016 | Temps de lecture : 1 minute

En français, dans certains mots apparentés, le ‘é’ est remplacé par un ‘è’ ou vice-versa. Pourquoi ?

Exemples. Pourquoi sphère et sphérique ? Ou ministère et ministériel ? Ou manière et maniéré ? Ou ébène et ébénier ou ébéniste ? Ou règne et régner ? Ou confrère et confrérie ?

En conjuguant des verbes, on dit il cède et il céda. Même au présent, ne dit-on pas je cède, vous cédez et ils cèdent ?

La réponse est simple.

Le ‘e’ aura un accent aigu — et devient un ‘é’ — quand la syllabe suivante se termine par une voyelle qu’on doit prononcer (a,é,i,o,u,y).

À l’opposé, l’accent aigu est remplacé par un accent grave quand la syllabe suivante contenant un ‘e’ muet.

Font exception :
• ce qui commence par les préfixes ‘dé’ ou ‘pré’ (comme dégelé, prévenir)
• les ‘é’ initiaux (épelé)
• le cas précis des mots ‘médecin’ et ‘médecine’.


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Écrit par Jean-Pierre Martel


Être condamné dans une langue qu’on ne comprend pas

Publié le 11 juillet 2016 | Temps de lecture : 7 minutes

Introduction

Un article de La Presse paru vendredi dernier a remis dans l’actualité une histoire qui remonte à 2013.

Il s’agit du cas d’un avocat de la défense qui a protesté parce qu’une cause entièrement plaidée en français a abouti à un jugement écrit en anglais.

Tout cela revient dans l’actualité parce que cet avocat vient d’être condamné par le Comité de discipline de son ordre professionnel pour avoir osé protester à ce sujet.

Les détails

Jacques Caya exerce le métier de conseiller en sécurité financière. En 2009, il a été condamné sous divers chefs d’accusation par la Chambre de la sécurité financière.

En 2013, il perd également une cause qui l’oppose à l’Autorité des marchés financiers. Cette condamnation est portée en appel devant la Cour Supérieure du Québec, une cour où tous les juges sont nommés par le gouvernement fédéral.

C’est là que les choses se gâtent.

L’appel est entendu en avril 2014 par la juge fédérale Karen Kear-Jodoin. Celle-ci est bilingue mais est beaucoup plus familière avec l’anglais.

En effet, c’est en anglais, sa langue maternelle, que cette juge rend presque tous ses jugements. Elle doit au ministre fédéral Rob Nicholson, unilingue anglais, sa promotion à la magistrature.

Devant la Cour supérieure, lors de l’audition de la cause en question, tous les avocats sont francophones et le procès se déroule exclusivement en français. L’appelant — qui est l’accusé en première instance — est unilingue français.

À la fin des procédures, la juge Karen Kear-Jodoin informe les avocats des deux parties qu’elle rendra son jugement en anglais. L’avocat de M. Caya est absent et est représenté par une collègue qui négligera d’en informer son confrère.

En janvier 2015, par un courriel rédigé en anglais, la secrétaire de la juge anglophone informe l’avocat de la défense que le jugement a été finalement rendu. C’est en prenant connaissance de ce jugement de huit pages que celui-ci découvre qu’il est rédigé en anglais.

Ce dernier s’empresse d’écrire une lettre de protestation à la juge Karen Kear-Jodoin, avec copie conforme au juge en chef de la Cour supérieure.

Celui-ci porte l’affaire à l’attention du syndic du Barreau qui fait alors condamner l’avocat protestataire par son Comité de disciple en mai 2016 pour défaut de soutenir l’autorité des tribunaux.

Contrairement aux avocats, vous et moi ne sommes pas obligés de faire des courbettes à un magistrat lorsqu’il manque de jugement.

Au Québec, il y a une multitude de secrétaires juridiques qui sont également traductrices. Au lieu, comme elle l’a fait, d’avoir engagé une secrétaire anglophone plus ou moins bilingue, si la juge Karen Kear-Jodoin avait embauché une secrétaire parfaitement bilingue, personne ne soupçonnerait les lacunes de son français écrit.

De plus, c’est un grossier manque de jugement que d’accepter d’entendre une cause dans une langue dont on ne maitrise pas toutes les subtilités.

Le conformisme juridique face au colonialisme canadian

En 1760, aucun juge de la Nouvelle-France récemment conquise n’était familier avec le Common Law. C’est pourtant le cadre juridique anglais qui s’appliquait dorénavant dans les affaires criminelles de la colonie. Le nouveau pouvoir colonial fut donc obligé de nommer urgemment des juges anglais pour traiter des affaires criminelles courantes.

Voilà pourquoi le conquérant a imposé à ses nouveaux sujets le droit du juge de rendre ses décisions dans la langue de son choix puisque ces nouveaux juges ne parlaient pas français.

Chez un peuple conquis militairement — comme ce fut notre cas en 1760 — tout jugement rendu dans la langue du conquérant est une offense aux yeux du conquis et le rappel de son assujettissement.

De constitution en constitution, cette situation perdure depuis.

Le British North America Act de 1867 permettait également aux tribunaux de rendre un jugement dans la langue de leur choix.

Et ce droit discrétionnaire a été reconduit par la Canadian Constitution, adoptée en 1982 par l’ethnie dominante du Canada à l’issue d’une séance ultime de négociation à laquelle le Québec n’a pas été invité. Tout comme une colonie ne décide pas de la manière avec laquelle le pouvoir colonial exerce son autorité sur elle.

Dans les faits, aucun juge ne condamne un Anglophone en français. Mais à l’inverse, jusqu’au XXe siècle, il était fréquent que des tribunaux canadiens condamnent en anglais des Francophones. Heureusement, de nos jours, cela est devenu très rare.

Le jugement de la magistrate Karen Kear-Jodoin est donc un cas exceptionnel. Mais il tire son importance du fait qu’il est révélateur de l’état d’assujettissement du peuple francoQuébécois à l’ordre colonial canadien.

Dans la majorité des pays, le droit d’être jugé dans sa langue est considéré comme un droit fondamental. En d’autres mots, il s’agit d’un droit de la personne.

L’accusé, surtout s’il perd sa cause, doit comprendre pourquoi il est condamné. Peut-on lui garantir une justice équitable lorsqu’il lui est facile d’imaginer que le tribunal n’a pas très bien compris la preuve présentée devant lui ? La crédibilité du système juridique exige le respect de ce droit fondamental. Lorsque les deux parties parlent une langue différente, la primauté devrait aller à celle de l’accusé.

Mais ce n’est pas le cas au Canada, où prime le droit constitutionnel du juge : cette primauté est un reliquat du passé colonial du pays.

En dépit de l’indélicatesse de l’avocat contestataire, le syndic du Barreau n’était pas obligé de soumettre son cas devant son Comité de discipline. Mais il a préféré rappeler à l’ensemble de la profession juridique son statut de subalterne à l’ordre colonial canadien.

Et pour pallier à cela, la Charte québécoise de la langue française (la Loi 101) prévoit que tout jugement rendu par un tribunal soit traduit gratuitement en français ou en anglais, à la demande d’une partie. Voilà pourquoi l’avocat de M. Caya a finalement obtenu une traduction gratuite du jugement après en avoir fait la demande.

Toutefois, on doit se rappeler que ces frais de traduction, à la charge des contribuables, ne seraient pas nécessaires dans bien des cas si les tribunaux respectaient nos droits fondamentaux au lieu d’être bafoués par des magistrats qui, comme la juge Karen Kear-Jodoin, incarnent le colonialisme canadien.

Références :
Décision de la Chambre de la sécurité financière
Français au tribunal: plainte contre le juge en chef
Judgment by the Honourable Karen Kear-Jodoin
La nomination de Rob Nicholson aux Affaires étrangères critiquée à Québec
Le juge en chef de la Cour supérieure clarifie ses motifs
Lettre de Me Allali
Un avocat sanctionné après s’être plaint d’avoir reçu un jugement en anglais
Une décision en français svp

Parus depuis :
Les faux procès (2016-07-14)
L’article controversé de la loi sur la neutralité religieuse est suspendu (2017-12-02)
Être compris par le juge dans sa langue officielle : la Cour suprême devra se prononcer (2022-10-07)

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Le lipogramme

Publié le 16 janvier 2016 | Temps de lecture : 2 minutes

Un lipogramme est un texte dans lequel l’auteur a choisi de ne pas utiliser spécifiquement une ou plusieurs lettres de l’alphabet. Ou certains mots, comme les pronoms ‘que’ ou ‘qui’. Ou tout adjectif.

C’est ainsi que Georges Perec — un auteur dont la lettre ‘e’ forme à elle seule le tiers du nom — a écrit La Disparition sans que jamais cette voyelle n’apparaisse dans ce roman.

Comment est-ce possible ? En voici un extrait :

« Là où nous vivions jadis, il n’y avait ni autos, ni taxis, ni autobus : nous allions parfois — mon cousin m’accompagnait — voir Linda qui habitait dans un canton voisin. Mais, n’ayant pas d’autos, il nous fallait courir tout au long du parcours; sinon nous arrivions trop tard : Linda avait disparu.

Un jour vint pourtant où Linda partit pour toujours. Nous aurions dû la bannir à jamais; mais voilà, nous l’aimions. Nous aimions tant son parfum, son air rayonnant, son blouson, son pantalon brun trop long; nous aimions tout.

Mais voilà tout finit : trois ans plus tard, Linda mourut; nous l’avions appris par hasard, un soir, au cours d’un lunch.»

Pas un seul ‘e’. Et ce, nulle part dans les 300 pages de ce roman.

Mais ce n’est pas tout.

Le roman a été traduit dans une dizaine de langues. Il l’a été parce que son histoire est intéressante. Toutefois, certains traducteurs ont décidé de se soumettre eux aussi à la contrainte créatrice du romancier.

C’est ainsi que la traduction espagnole, El secuestro — ce qui signifie L’Enlèvement — parue en 1997, n’utilise pas de ‘a’. La version russe Исчезание — ce qui signifie Fade — paru en 2005, omet plutôt le ‘o’.

Si Georges Perec avait fait disparaitre le ‘e’ de son écriture romanesque le temps d’écrire La Disparition en 1969, il fait revenir cette voyelle en force trois ans plus tard puisque c’est la seule utilisée dans Les Revenentes, publié en 1972. Toutefois, il s’agit d’un retour un peu forcé, qui oblige l’auteur à certaines licences orthographiques (comme Revenentes qui devrait s’écrire Revenantes).

Références :
Georges Perec
La Disparition (roman)
Lipogramme

Complément de lecture : Le cadavre exquis

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Les D qui se prononcent T

Publié le 30 décembre 2015 | Temps de lecture : 1 minute

Il arrive qu’une lettre à la fin d’un mot se prononce différemment de son orthographe.

C’est le cas des verbes en ‘…dre’ — comme entendre, fendre, vendre et prendre — au présent, à la troisième personne du singulier, lorsque le sujet est inversé, en posant une question.

Par exemple, on écrit ‘Prend-il son repas ?’ mais on prononce ‘Pren Til son repâ ?’. De la même manière, on écrit ‘Vend-il des pommes ?’ alors qu’on dit ‘Ven Til dè pom ?’

C’est le cas également de certains adjectifs — comme grand — lorsqu’ils précèdent une voyelle. On écrira donc ‘Vivre au grand air’ alors qu’on prononcera ‘Vi vro gran Tèr’.


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Écrit par Jean-Pierre Martel


La liste noire de l’Office de la langue française

Publié le 26 mai 2015 | Temps de lecture : 3 minutes

La Charte québécoise de la langue française — c’est-à-dire la Loi 101 — comporte des dispositions qui visent à faire du français la langue d’usage normale et habituelle du travail, du commerce et des affaires au Québec.

En d’autres mots, la Loi 101 vise à faire en sorte que les Québécois francophones se sentent chez eux dans leur propre pays.

Pour les entreprises qui emploient cinquante personnes ou plus au Québec, la loi propose une démarche et des délais pour que l’implantation du français soit au cœur des activités de ces entreprises.

Toutefois, un certain nombre d’entreprises refusent obstinément de le faire. Rappelons que cette exigence ne s’applique pas aux petites entreprises familiales qui, pour des raisons bien légitimes, peuvent décider de travailleur dans une autre langue que le français, voire même dans une langue qui n’est ni le français ni l’anglais.

L’Office de la langue française publie donc une liste des entreprises multirécidivistes qui comptent au moins cinquante employés.

Celles qui sont sur cette liste noire ne peuvent recevoir aucun contrat gouvernemental, aucune subvention, aucun avantage de quelque nature que ce soit de la part de l’État québécois.

Cette liste comprend les 23 entreprises suivantes :

Astra Coffrage
41, rue Gaston-Dumoulin
Blainville (Québec) J7C 6B4

Concept S.G.A.
3160, boulevard des Entreprises
Terrebonne (Québec) J6X 4J8

Connecteurs électriques Weco
18050, autoroute Transcanadienne
Kirkland (Québec) H9J 4A1

Corporation de technologies GSC
160, rue Vanier
Saint-Jean-sur-Richelieu (Québec) J3B 3R4

Corporation La Senza
1608, boulevard Saint-Régis
Dorval (Québec) H9P 1H6

Danson Décor
3425, rue Douglas-B.-Floreani
Saint-Laurent (Québec) H4S 1Y6

Les Développements Rekern
333, boulevard Décarie, 5e étage
Saint-Laurent (Québec) H4N 3M9

La compagnie Flying J Canada
10, boulevard de la Gare
Vaudreuil-Dorion (Québec) J7V 9J5

Garde confort
186, place Sutton, bureau 135
Beaconsfield (Québec) H9W 5S3

Hilton Garden Inn Montréal Centre-Ville
380, rue Sherbrooke Ouest
Montréal (Québec) H3A 0B1

Les Industries C.P.S.
30, chemin de l’Aviation
Pointe-Claire (Québec) H9R 5M6

Industries Lela
5315, boulevard Saint-Laurent
Montréal (Québec) H2T 1S5

Industries Lynx
175, rue Upper Edison
Saint-Lambert (Québec) J4R 2R3

Literie Primo
7000, rue Hochelaga
Montréal (Québec) H1N 1Y7

Maison Condelle (3291316 Canada)
2935, rue De Rouen
Montréal (Québec) H2K 1N9

Métal Leetwo
7800, route Transcanadienne
Pointe-Claire (Québec) H9R 1C6

Montréal Auto Prix
4900, boulevard Métropolitain Est
Montréal (Québec) H1S 3A4

Les Pavillons LaSalle
400, rue Louis-Fortier
LaSalle (Québec) H8R 0A8

Polinex Plastiques
2850, rue Botham
Saint-Laurent (Québec) H4S 1J1

Produits de fils de fer Laurentian
10500, rue Sécant
Saint-Léonard (Québec) H1J 1S3

Sir Winston Churchill Pub
1459, rue Crescent
Montréal (Québec) H3G 2B2

Systèmes David Brown
20375, avenue Clark-Graham
Baie-D’Urfé (Québec) H9X 3T5

TI Titanium
5055, rue Lévy
Saint-Laurent (Québec) H4R 2N9

Si vous reconnaissez une compagnie qui vous est familière, je vous invite à diffuser son nom par les médias sociaux afin que tous ses clients potentiels sachent qu’elle figure sur la liste noire de l’Office de la langue française.

On peut également consulter cette liste, directement sur le site de l’Office, en cliquant sur ceci

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Six cravates

Publié le 13 avril 2015 | Temps de lecture : 1 minute
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Déformation du mot croate, la cravate était un attribut de l’uniforme d’un régiment de hussards croates (d’où le nom) créé sous Louis XIII; cette cravate était un étroit foulard noué devant.

La mode s’est généralisée en Europe dans les années qui suivirent.

Elle prendra sa forme actuelle dans la deuxième moitié du 19e siècle.

On la définit comme une bande de tissu destinée à être passée autour du cou et nouée par devant. La cravate sert à dissimuler la rangée de boutons de chemise.

Ci-dessus, six cravates choisies pour leurs textures. De gauche à droite, successivement des marques ou des couturiers suivants : Gino Paoli, Giorgio Armani, Carnaval de Venise, Joseph Abboud, Nautica et Giorgio Armani.

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5, objectif M.Zuiko 60mm — 1/160 sec. — F/2,8 — ISO 1600 — 60 mm


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Le verbe butiner

Publié le 30 décembre 2014 | Temps de lecture : 1 minute
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Le butin est ce dont on s’empare. Ce peut être l’ensemble des biens ravis à l’ennemi, le produit d’un vol ou d’un pillage, ou ce qu’on obtient par de laborieuses recherches.

Apparu dans la langue française au XIVe siècle, ce mot tire son origine de Beute, ce qui signifie proie en bas-allemand (un groupe de dialectes parlés dans le nord de l’Allemagne et le nord-est des Pays-Bas).

Butiner signifie donc se faire du butin.

L’abeille butine lorsqu’elle se déplace de fleur en fleur afin d’en recueillir le pollen. De manière analogue, l’espion butine des renseignements en les obtenant de proche en proche.

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5, objectif Lumix 12-35mm — 1/320 sec — F/5,0 — ISO 200 — 35 mm


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Données linguistiques de Montréal selon le recensement de 2011

Publié le 18 mai 2013 | Temps de lecture : 6 minutes

Le 9 mai dernier, le quotidien La Presse titrait en manchette que le français gagnait du terrain à Montréal. Étonnamment, cette manchette était basée sur très peu de données factuelles.

Dans une province francophone à 80% — et dans une ville qui était francophone à 65% il n’y a pas si longtemps — le français ne peut « gagner du terrain » (pour reprendre l’expression de La Presse), que si le pourcentage de néoQuébécois qui choisissent ultimement de s’assimiler à la majorité francophone est de l’ordre de 65 à 80%. Autrement, les 50 000 immigrants que le Québec accueille annuellement contribuent, au contraire, à son déclin.

J’ai donc décidé d’aller à la source et d’obtenir les données de Statistiques Canada relativement aux langues parlées à la maison.

Pour moi, une personne qui habite le Québec, née de parents francophones, mais qui, de nos jours, lit principalement des textes en anglais, qui voit des films en version anglaise, qui écoute de la musique anglaise et surtout, qui parle anglais à la maison, n’est plus un Francophone.

De la même manière, les données relatives à la première langue officielle apprise sont trompeuses. En effet, dans le cas des néoQuébécois, ces données ne tiennent pas compte des transferts linguistiques, c’est à dire des personnes qui, par exemple, ont appris un français boiteux dans leurs cours de francisation mais qui ont finalement choisi de s’assimiler à l’anglais.

Donc à mon avis, la langue maternelle — sur laquelle Statistique Canada base essentiellement ses interprétations démographiques — représente le passé : ce qui importe, c’est la langue actuellement utilisée. Or celle parlée à la maison en est le meilleur indice.


Données linguistiques pour l’ile de Montréal en 2006 et en 2011
(Note : LNO signifie Langue non officielle)

Langue parlée à la maison Nombre en 2006 % en 2006 Nombre en 2011 % en 2011
         
Français 958 650 52,6 % 936 870 50,3 %
Français + LNO 34 395 1,9 % 59 940 3,2 %
Anglais 436 260 23,9 % 435 675 23,4 %
Anglais + LNO 19 950 1,1 % 31 595 1,7 %
Français et anglais 20 340 1,1 % 27 670 1,5 %
Français + anglais + LNO 8 245 0,5 % 18 410 1,0 %
Langue non officielle 346 065 19,0 % 352 040 18,9 %
Total 1 823 905 100,0 % 1 862 200 100,0 %

Données linguistiques pour la région métropolitaine en 2006 et en 2011
(Note : LNO signifie Langue non officielle)

Langue parlée à la maison Nombre en 2006 % en 2006 Nombre en 2011 % en 2011
         
Français 2 435 650 67,9 % 2 502 410 66,1 %
Français + LNO 47 340 1,3 % 87 330 2,3 %
Anglais 592 130 16,5 % 606 910 16,0 %
Anglais + LNO 25 005 0,7 % 41 050 1,1 %
Français et anglais 35 205 1,0 % 48 610 1,3 %
Français + anglais + LNO 11 115 0,3 % 27 120 0,7 %
Langue non officielle 442 080 12,3 % 472 485 12,5 %
Total 3 588 520 100,0 % 3 785 915 100,0 %


 
Lorsqu’on combine les pourcentages des personnes qui ne parlent que français à la maison avec ceux qui parlent le français et une langue non officielle, on obtient pour Montréal 54,5% en 2006 vs 53,5% en 2011, soit un déclin d’un pour cent en cinq ans. Pour l’ensemble de la région montréalaise, c’est 69,2% en 2006 vs 68,4% en 2011, soit un déclin semblable.

C’est donc à dire que le déclin du français à Montréal n’est pas causé par une migration des Francophones montréalais vers la banlieue (comme le prétendait l’Office de la langue française pour justifier son laxisme). Au contraire, il s’agit d’un déclin généralisé.

Lorsqu’on effectue la même opération mathématique pour l’anglais, c’est 25,0% vs 25,1% à Montréal et 17,1% vs 17,1% pour la région métropolitaine. Donc, à toutes fins pratiques, l’anglais aurait maintenu son importance secondaire depuis cinq ans.

La grande inconnue concerne le 19% des foyers à Montréal (12% en banlieue) au sein desquelles ni le français, ni l’anglais n’est parlé. Il s’agit de familles dont les deux conjoints ont une langue maternelle qui n’est aucune des deux langues officielles.

Leur assimilation sera fortement dépendante des politiques linguistiques qui influencent la langue au travail des parents (donc perçue comme étant essentielle à la réussite matérielle au Québec) et la langue apprise à l’école par les enfants.

En présence du déclin du français dans la région métropolitaine, rien ne justifie un quelconque affaiblissement de la Loi 101, comme le réclament certains extrémistes anglophones et la Coalition avenir Québec.

Pour terminer, je me dois de préciser ce qui suit. Les recensements de Statistique Canada sont à l’effet que seulement le quart ou le tiers des Montréalais parlent anglais. Si je me fie à ce que j’entends quotidiennement à Montréal, l’anglais est beaucoup plus présent que ce que suggèrent les données obtenues des recensements canadiens. Donc, ou bien j’hallucine ou bien il y a quelque chose qui cloche dans ces données.

Je ne veux pas laisser entendre que les recensements de Statistique Canada soient mal faits. Bien au contraire, je suis absolument convaincu du caractère irréprochable de leur méthodologie et de l’intégrité de ceux qui les font.

Toutefois, ce ne sont que des sondages. Je me suis déjà exprimé en faveur de la création d’un Registre national de la population québécoise, destiné à donner à l’État un outil scientifique lui permettant de connaitre en tout temps la démographie linguistique du Québec.

D’ici à ce que ce registre soit créé, les données de statistiques Canada révèlent un déclin du français dans la région métropolitaine, contrairement aux manchettes trompeuses du plus grand quotidien fédéraliste du Québec.

Références :
Pour une réforme majeure de l’Office québécois de la langue française
Données du recensement de 2006 : Montréal
Données du recensement de 2006 : région métropolitaine
Données du recensement de 2011

Sur le même sujet :
La situation du français au Québec : l’étude Paillé
Le doux sommeil de l’Office de la langue française
Pour la francisation de toutes les entreprises québécoises de plus de cinq employés

Parus depuis :
Immigrants’ spouses must speak English before entering UK (2015-11-18)
Le français, non merci (2016-01-27)
L’intégration des immigrants en Grande-Bretagne (2017-01-05)
La rondelle ne roule pas pour le français dans la LHJMQ (2017-08-26)


Pour consulter l’analyse des données obtenues lors du recensement de 2016, veuillez cliquer sur ceci

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Écrit par Jean-Pierre Martel


À quel jeu joue la CAQ ?

Publié le 2 mai 2013 | Temps de lecture : 9 minutes

L’idéologie de la CAQ se précise

Compte tenu de l’obstruction presque systématique du principal parti d’opposition, soit le Parti libéral du Québec, la Coalition Avenir Québec (CAQ) possède la balance du pouvoir à l’Assemblée Nationale; avec ses 19 députés, cette formation politique est la seule qui permet aux 54 députés du gouvernement minoritaire du Parti Québécois de former une majorité parmi les 125 députés du parlement québécois.

Par réalisme politique, tous les gouvernements minoritaires au Monde sont condamnés au compromis. En principe, pour le gouvernement Marois, cela ne devrait pas être un problème insurmontable; il n’a qu’à consulter le programme de la CAQ et de réaliser tout ce qui lui parait acceptable.

Ce qui complique les choses, c’est que la CAQ est une formation politique très jeune, née en avril 2012. Elle a réussi en quelques mois à élaborer un programme politique dont j’ai à plusieurs reprises vanté les mérites au cours de la dernière élection.

Mais aussi détaillées que se voulaient ses politiques, celles-ci comportaient de vastes zones d’ombre. C’est ainsi qu’on apprend maintenant que la CAQ défend les écoles passerelles. J’ai bien suivi la dernière campagne électorale et je ne rappelle pas que la CAQ en ait dit un seul mot.

De manière plus générale, depuis quelques temps, la CAQ multiplie les précisions à son programme qui s’inscrivent en contradiction avec les intentions gouvernementales, obligeant le gouvernement Marois à reculer. Certaines de ces précisions sont des détails : d’autres le sont moins, particulièrement sur la question linguistique.

Les exigences de la Loi 101

En matière d’enseignement, la Charte de la langue française — surnommée Loi 101 — est claire : seuls les enfants nés de parents anglophones ont droit à l’école publique anglaise. En France, l’école gratuite est française. En Italie, c’est l’école italienne. En Allemagne, c’est l’école allemande. Et au Québec, c’est l’école française. Sauf pour ce qui est de la minorité anglophone, dont les droits ancestraux à l’école publique anglaise sont respectés.

En d’autres mots, le droit à l’école publique anglaise n’existe pas au Québec. Il est accordé exceptionnellement à notre minorité anglophone en vertu d’un droit acquis.

Les parents francophones ou néoquébécois peuvent néanmoins envoyer leurs enfants dans une école privée de leur choix.

Le Québec a déjà fait l’expérience du libre choix de la langue. En effet, en 1969, le gouvernement québécois de l’Union nationale (un parti politique aujourd’hui disparu) adoptait une loi qui laissait aux parents le libre choix de la langue d’enseignement de leurs enfants.

Le résultat fut que les immigrants au Québec choisirent massivement d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise. Les Québécois francophones ont alors réalisé que s’ils ne voulaient disparaitre comme peuple, ils devaient cesser de financer, par le biais de l’école publique anglaise, leur propre extinction. D’où la Loi 101.

Évidemment on pourrait modifier la Loi 101 de manière laisser le choix aux Francophones tout en l’interdisant aux néoQuébécois. Mais il n’y a pas une chance sur un million qu’une telle discrimination résiste à des contestations juridiques.

Donc la seule politique linguistique qui soit conforme au droit international, c’est de faire comme tous les autres pays du Monde, c’est-à-dire de laisser les gens parler la langue qu’ils voudront mais de ne leur permettre que l’accès gratuit à l’école publique de la langue de la nation ou de la zone linguistique dans laquelle ils se sont établis.

La politique linguistique de la CAQ

La CAQ a fait savoir qu’elle s’opposait à ce qu’on retire aux militaires francophones leur privilège d’inscrire leurs enfants à l’école anglaise. Ceci est une question mineure qui ne concerne qu’une poignée de familles. N’insistons pas.

Le retrait du statut bilingue des municipalités majoritairement peuplées de Francophones est également une question sans grande importance autre que sentimentale.

Toutefois, la CAQ ne veut pas qu’on touche aux écoles passerelles. On les appelle ainsi parce qu’elles s’appuient sur des dispositions de la Constitution du Canada anglais de 1982 pour conférer le droit — après un passage aussi bref que quelques semaines dans leurs murs — à l’école publique anglaise à tout enfant qui y a séjourné et, automatiquement, à tous ses frères et sœurs, de même qu’à tous leurs descendants. La CAQ souhaite que cette anglicisation se poursuive.

Présentement, l’obligation faite aux Francophones et aux néoQuébécois d’envoyer leurs enfants à l’école publique française ne concerne que l’école primaire. Le PQ a songé à étendre cette obligation aux CÉGEPs (c’est le nom des lycées au Québec) mais ce parti hésite. Pas la CAQ : celle-ci est contre, tout comme le Parti libéral.

La Loi 101 oblige la francisation des entreprises de plus 49 employés. Le projet de loi 14 veut étendre cette obligation à celles qui comptent entre 26 et 49 employés. Or la CAQ s’inquiète des coûts que peut représenter, pour les chefs de ces entreprises, l’obligation de respecter le droit des employés francophones à travailler dans leur langue. Du bout des lèvres, la CAQ est d’accord avec le principe, mais se refuse à toute mesure coercitive, ne souhaitant que des mesures incitatives, soit celles sur lesquelles le Parti libéral a compté pendant huit ans, avec les résultats qu’on sait.

Or il est important de souligner que ces entreprises sont également celles qui embauchent le plus de néoQuébécois et conséquemment, sont potentiellement un lieu privilégié de leur francisation. Mais la CAQ hésite…

Pendant ce temps…

On apprend que des regroupements d’angloQuébécois proposent l’abolition de la Loi 101. Leurs porte-paroles comparent la situation des Anglophones québécois à celle des Noirs victimes de l’apartheid en Afrique du Sud. Les politiques linguistiques du Québec seraient inspirées du Nazisme et le Québec se comparerait au IIIe Reich. Etc., etc.

Face à la montée de l’extrémisme chez certains Anglophones — montée qui a trouvé son expression ultime jusqu’ici dans l’attentat terroriste au Métropolis — il y place à l’apaisement mais pas au compromis.

Grâce au laxisme de l’ex-gouvernement libéral, le français a périclité sur l’île de Montréal. L’ouest de l’ile de Montréal est toujours aussi anglophone. Le Plateau Mont-Royal, presqu’entièrement francophone il y a dix ans, s’est beaucoup anglicisé. Même chose pour Hochelaga-Maisonneuve. Bref, lorsqu’on lit les analyses basées sur les recensements de Statistiques Canada, on est étonné de voir le gouffre entre ces données, et la réalité concrète observable sur la rue.

Quant au mythe selon lequel le recul démographique des Francophones sur l’île de Montréal s’expliquerait par un exode vers les banlieues, il n’est basé sur aucune donnée. Si les Francophones se réfugiaient massivement dans les banlieues, leur pourcentage (déjà très élevé) augmenterait. Or cela n’est pas le cas.

Bref, la situation du français sur l’ile de Montréal est critique. À partir de quand sera-t-il trop tard ? Je l’ignore. Mais ce dont je suis certain, c’est que le temps alloué aux hésitations, aux scrupules, aux intrigues de Palais et à la politicaillerie, achève.

Conclusion

Il peut sembler amusant pour la CAQ d’humilier des membres du Conseil des ministres en les obligeant à renoncer à des projets qui leurs sont chers. Mais lorsque le sort de la langue française au Québec dépend de la réalisation de ces projets, la CAQ a le choix entre se rallier ou trahir le peuple dont elle est issue.

Déjà l’action du gouvernement québécois est handicapée par les dispositions en matière linguistique de la Constitution du Canada anglais de 1982.

Afin d’endiguer la progression de l’anglais, nos gouvernements en sont réduits à adopter une succession ininterrompue de lois linguistiques anticonstitutionnelles depuis trente ans — lois invalidées les unes après les autres par le plus haut tribunal du pays.

Si les dirigeants des différents partis politiques sont incapables de mettre de côté la partisannerie politique et de s’unir lorsque nous sommes en danger, alors nous méritons vraiment de disparaitre.

Les dirigeants de la CAQ devraient y songer sérieusement avant que l’insécurité linguistique gagne l’ensemble des Québécois et qu’une élection soit déclenchée sur ce thème : si cela devait survenir, je crains fort que l’électorat juge sévèrement les hésitations et les byzantines préoccupations de la CAQ quant aux coûts-bénéfices de défense du français au Québec.

Références :
Du plomb dans l’aile
Élection générale québécoise de 2012
La CAQ, entre opportunisme et responsabilité
Le projet de loi 14 et les militaires – Aucune torture
Office québécois de la langue anglaise
Une question de fierté

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Un commentaire

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Pour une réforme majeure de l’Office québécois de la langue française

Publié le 3 mars 2013 | Temps de lecture : 10 minutes

Avant-propos : On trouvera à la fin du texte, un rappel historique du contexte qui a amené le Québec à se doter d’une politique linguistique.

Mission de l’Office

Sous sa forme actuelle, l’Office québécois de la langue française est né avec la Charte de la langue française (communément appelée la Loi 101). Cet organisme gouvernemental est chargé d’assurer le respect de la Loi 101 et de surveiller l’évolution de la situation linguistique au Québec.

Essentiellement, la mission de l’Office est de faire en sorte que les Québécois francophones soient chez eux au Québec. Il en découle :
• qu’ils puissent y travailler dans leur langue,
• qu’ils y reçoivent tout naturellement des services en français sans avoir à l’exiger et
• que le Québec demeure peuplé majoritairement de Francophones.

Les services en français

Depuis une dizaine de jours, les médias se sont lancés dans une critique virulente — et justifiée — des inspections de l’Office. Précisons de cet organisme n’a que cinq inspecteurs à temps plein.

L’affaire débute avec un reportage de Radio-Canada concernant le Buonanotte. À la suite d’une inspection, ce restaurant s’est vu sommé de traduire plusieurs mots italiens (dont Pasta) sur son menu français.

Le deuxième cas concerne la Brasserie Holder. Dans son article, le journaliste Yves Boivert (un des meilleurs de La Presse) y décrit une inspectrice tatillonne qui s’attarde aux mots anglais sur les touches des téléphones, mais qui semble avoir perdue de vue l’essentiel de son mandat.

Le troisième exemple est relatif au Restaurant Joe Beef. Là encore, l’inspection semble avoir portée sur des détails insignifiants de la décoration de ce restaurant.

Mais Le Devoir de samedi dernier apporte des précisions sur le premier de ces cas, à l’origine du « Pastagate » qui a embrasé les médias sociaux. Le restaurant Buonanotte possède deux menus bilingues : l’un italo-français, l’autre italo-anglais.

Il y a quelques mois, un client s’est fait présenter le menu italien-anglais. Outré de n’y voir pas un seul mot de français, ce client a porté plainte à l’Office. Clairement, la plainte portait sur la présence de l’anglais sur un menu, pas de l’italien.

Après avoir pris rendez-vous, l’inspecteur de l’Office se présente à ce restaurant et demande à voir le menu : on lui montre l’autre menu, celui italo-français, sur lequel prédomine l’italien. Et c’est cette prédominance qui a attiré (à tort) l’attention de l’inspecteur de l’Office.

Pour prévenir ce genre d’incident, la solution est très simple : il suffit que la défense du français au Québec soit remise entre les mains du peuple. Plus précisément, je suggère que les clients francophones servis en anglais aient le droit de porter plainte devant la Cours des petites créances et que l’amende imposée par le tribunal soit versée au plaignant.

Finie l’époque où la promotion du français était laissée au pouvoir discrétionnaire d’un gouvernement mollement convaincu de l’opportunité de la défendre, comme ce fut le cas sous le gouvernement libéral de Jean Charest. Donnons à la population québécoise le pouvoir de défendre elle-même le français en lui confiant des pouvoirs dissuasifs. Imaginez ce que serait la défense du français si au lieu d’avoir cinq inspecteurs au Québec, il y en avait des millions…

Précisons que ce transfert de pouvoir ne concernerait pas les infractions relative aux raisons sociales, mais exclusivement quant à la langue utilisée lors de la dispensation des services. Cette limite vise à éviter la multiplication inutile des recours judiciaires concernant une seule et même offense.

La langue de travail

Ce n’est pas en surprenant quelques mots échangés entre des employés qu’un client peut juger de la langue de travail au sein d’une entreprise. De plus, peu de citoyens risqueront de perdre leur travail en portant plainte devant les tribunaux contre leur employeur.

Donc l’Office devra conserver intact son rôle dans l’application des dispositions de la Loi 101 qui vise à défendre le droit des Francophones de travailler en français au Québec.

La surveillance de l’évolution linguistique

Toutes les études commandées par l’Office auprès de chercheurs, sont principalement des analyses des données obtenues lors des recensements effectués par Statistiques Canada.

Après avoir lu la principale de ces études, soit l’étude Paillé, je ne comprenais toujours pas la dichotomie entre les résultats des recensements et ce que j’entends concrètement dans les rues de Montréal.

Je terminais mon texte à ce sujet en me proposant de lire les quatre autres études disponibles sur le site de l’Office afin d’essayer de comprendre pourquoi.

Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que je me suis tapé depuis les 132 pages de l’étude de Robert Bourbeau, Norbert Robitaille et Marilyn Amorevieta-Gentil. J’en n’ai jamais rédigé de compte-rendu tout simplement parce qu’après l’avoir lue, je n’étais pas plus avancé.

J’en arrivais toujours à la même conclusion : ça ne se peut pas. En d’autres mots, si les recensements de Statistique Canada sont à l’effet que seulement le quart (ou même le tiers) des Montréalais parlent anglais, ce n’est pas ce que j’entends lorsque je promène dans la métropole canadienne. Donc, ou bien j’hallucine ou bien il y a quelque chose qui cloche dans ces données.

Je ne veux pas laisser entendre que les recensements de Statistique Canada soient mal faits. Bien au contraire, je suis absolument convaincu du caractère irréprochable de leur méthodologie et de l’intégrité de ceux qui les font.

Toutefois, ce ne sont que des sondages. Or voyez les résultats de la dernière élection en Italie. Les partisans de Silvio Berlusconi avaient apparemment honte de révéler leur préférence aux sondeurs : mais une fois dans l’isoloir, ce fut différent.

Dans une certaine mesure, on peut également dire que plus grand monde n’osait se vanter d’être un partisan du Parti libéral du Québec au cours de la dernière campagne électorale. Or pourtant, ce parti a presque été reporté au pouvoir.

Peut-on imaginer qu’en remplissant les questionnaires de Statistique Canada, les néoQuébécois puissent être sujets à la rectitude politique et répondre ce qu’ils imaginent être ce qu’on attend d’eux ?

Or la lecture de cette deuxième étude ne fut pas vaine puisque j’ai découvert que le Québec possède les moyens de valider, du moins en partie, les recensements canadiens.

À la page 26 de cette étude, on y apprend qu’il existe un « Bulletin des naissantes vivantes ». En réalité, il s’agit d’un registre dans lequel sont colligées des données relatives à tous les bébés qui naissent de mères résidentes au Québec, que cette naissance ait lieu ici, dans n’importe quelle autre province canadienne, ou même aux États-Unis.

De plus, à la page suivante de la même étude, on apprend qu’il existe un « Fichier des décès ». Encore là, il s’agit d’un registre produit lui aussi par le ministère de la Santé et des Services sociaux.

En exigeant que toute demande de carte d’assurance maladie soit faite par le requérant lui-même (ou à défaut par un mandataire qui devra justifier son intervention), le Québec pourrait se doter d’outils qui lui permettrait de savoir précisément la langue parlée et comprise par l’ensemble de la population québécoise.

Mais pour cela, les préposés gouvernementaux devront être parfaitement bilingues, afin de s’assurer que les requérants choisissent la langue dans laquelle ils sont les plus confortables.

Si la langue autrefois parlée par un décédé n’a pas d’importance, la fusion de ces trois registres en vue de la création d’un Registre national de la population québécoise donnerait à l’État un outil lui permettant de connaitre en tout temps la démographie linguistique du Québec.

De plus, les politiques destinées à assurer la survie du français au Québec cesseraient de dépendre totalement de données canadiennes colligées périodiquement par un autre gouvernement.

Références :
Buonanotte: la plainte originale ne portait pas sur l’italien
Du steak aux W.-C.
La situation du français au Québec : l’étude Paillé
Le doux sommeil de l’Office de la langue française
L’émigration de Québécois aux États-Unis de 1840 à 1930
Les composantes de la dynamique démolinguistique régionale au Québec (1996-2006)
Office québécois de la langue française
Pour en finir avec le pastagate
Pour la francisation de toutes les entreprises québécoises de plus de cinq employés
Un autre restaurant dénonce le zèle de l’Office de la langue française
Un « excès de zèle » met l’OQLF dans l’embarras


Post-scriptum : Rappel historique

Le Québec est un îlot français dans une mer anglo-saxonne. Les États-Unis sont le pays le plus puissant et le plus riche au monde.

Ce pays est le plus inventif et le plus créatif, tant au point de vue technologique que culturel. Même en excluant sa population hispanique, la population anglophone des ÉU est 40 fois plus nombreuse que la population francophone du Québec.

De 1840 à 1930, fuyant la misère, plus d’un million de Québécois ont immigré en Nouvelle-Angleterre afin d’y travailler dans des usines de coton. Parmi leurs descendants, presque plus personne ne parle français.

Au Canada, le français a survécu grâce à l’isolement des Francophones, regroupés dans des villages et petites villes peu exposés à l’anglais. Au XIXe siècle, Montréal — une ville majoritairement anglophone à l’époque — est devenue francophone grâce à l’arrivée massive de paysans chassés par la misère mais s’entassant plutôt dans les logements surpeuplés et insalubres de l’est de la métropole.

Dans les années 1920, alors que la prohibition américaine incite de nombreux millionnaires à venir faire la fête dans les clubs de jazz de Montréal, cette ville comptait le taux le plus élevé de tuberculose et un des taux les plus élevés de mortalité enfantine en Amérique du Nord.

Tout au cours du XXe siècle, les Francophones du Québec se sont heurtés à des politiques discriminatoires d’embauche.

En 1944, au moment de son étatisation, la Montreal Light, Heat and Power compte une majorité d’employés unilingues anglais. Parmi son personnel technique, on ne compte aucun ingénieur francophone.

Au début des années 1960, la Trans-Canada Airlines (devenue Air Canada en 1964) préfère embaucher des Anglophones unilingues à des Francophones bilingues.

Pour mettre fin à cette discrimination et à la frustration des Montréalais, incapables d’être servis en français dans certains grands magasins du centre-ville de Montréal, le Québec adopte la Loi 101 en 1977.

Afin de se soustraire à cette loi, lorsque la société de fiducie Sun Life déménage son siège social du Québec l’année suivante, 85% de ses employés montréalais sont toujours unilingues anglais.

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