Un conte de Noël ministériel pour 2021

14 décembre 2021

La semaine avait mal commencé.

Mon café tout juste infusé, j’entamais la lecture des grands titres des journaux sur mon iPad quand je reçois le texto suivant sur mon téléphone : ‘Qu’est-ce tu fais ? Tu ne lis pas tes courriels ?

Un coup d’œil rapide à ma messagerie et je découvre, horrifié : ‘Réunion URGENTE de la cellule de crise au bunker à 7h45 lundi matin.

Le café d’une main et la mallette de cuir noir de l’autre, j’arrive d’un pas rapide au bunker.

En ouvrant la porte, tous les regards se tournent vers moi. Cette grande table allongée aux micros dressés que j’ai déjà vue cent fois m’apparait ce matin comme un monstrueux millepattes renversé sur le dos.

Je salue tout le monde en hochant discrètement de la tête.

— « On n’est pas au PQ, monsieur Martel; les réunions commencent à l’heure, ici à la CAQ » me fait remarquer le premier ministre.

— « Oui, je suis désolé. C’est juste que… euh… que je m’excuse » répondis-je en m’assoyant, piteusement.

— « Poursuivez » dit à voix basse le premier ministre au Dr Arruda.

— « Alors comme je disais, on m’informe que les règles sanitaires du Québec sont contournées. On a déjà des directives au sujet des restaurants, des salles d’exercice, des salles de spectacle, etc. Mais on n’avait pas pensé aux étables.»

— « Aux étables…» répète un des participants.

— « Oui aux étables. On a appris que durant le temps des Fêtes, il y a des gens qui se réuniront clandestinement dans des étables.»

— « J’imagine que ces réunions, ce sont des espèces de raves…» demande la ministre de la Culture.

— « On ne sait pas. Tout ce qu’on sait, c’est qu’une famille qui n’est pas connue des policiers planifie une réunion internationale dans une étable déjà sous surveillance électronique.»

— « On attend combien de personnes à cette rencontre internationale ? » demande le ministre du Tourisme, de la chasse et de la pêche.

— « Cette famille accueillera au moins trois personnes venues d’Arabie. Les policiers sont convaincus que ce sont évidemment des terroristes, à en juger par là d’où ils viennent.»

— « Doux Jésus ! Des terroristes ! » s’exclame la ministre des Ainés.

— « Selon nos informations, les explosifs pourraient être cachés dans des cargaisons d’or, d’encens, et de myrrhe transportées par des chameaux.»

— « Des chameaux au Québec ! On aura tout vu.» fait remarquer, toujours aussi perspicace, le ministre de l’Agriculture.

— « Excusez-moi de nous interrompre. Vous avez bien dit que ces trois visiteurs étrangers arriveront d’Arabie ? » demande le ministre de l’Économie.

— « Oui, c’est exact » répond lentement le Dr Arruda.

— « Alors je pense qu’on devrait être très prudent. Je suis en discussion avec le Fonds souverain d’Arabie saoudite en vue de la construction d’une usine de transformation du mazout saoudien en engrais biologique. Tout cela fera partie de notre plan qui vise à ce que l’économie du Québec soit complètement verte d’ici le 300e anniversaire de la fondation de la CAQ, en 2311.»

— « Pour tout de suite…» intervient le Dr Arruda « …l’important à retenir est que cette rencontre pourrait se transformer en évènement superpropagateur du variant Omicron.»

En entendant ‘variant Omicron’, tous les participants se lèvent et se ruent vers les sorties. Mais les portes sont verrouillées.

— « C’est moi qui ai la clé » dit d’un air taquin le premier ministre en la montrant du bout des doigts.

Alors que les ministres reprennent leur place, Simon Jolin-Barette demande : « Mais le fédéral, ne peut-il pas arrêter ces gens-là aux frontières ? » provoquant aussitôt le rire de tous ses collègues.

— « Cré farceur » dit tendrement M. Legault à voix basse. Puis, haussant le ton : « Poursuivez Horacio.»

— « Dans cette étable, ni le père ni la mère ne portent de masque. On ne connait pas leur statut vaccinal. L’endroit n’est même pas équipé d’un détecteur de CO₂.»

— « Franchement, c’est scandaleux ! » s’exclame le ministre de l’Éducation.

— « Le plus jeune des suspects est un nouveau-né qui, dans cette étable non chauffée, dépendra de l’haleine chaude d’un bœuf pour maintenir sa température corporelle.»

— « Encore un cas de maltraitance parentale ! Ça ne finira donc jamais ? » demande, indigné, le ministre Lacombe. « Est-ce qu’on peut entendre ce qu’en pense le ministre de la Famille ? »

— « C’est que… c’est toi le ministre de la Famille » dit M. Legault.

— « Ah oui ? Mais depuis quand ? Pourquoi suis-je toujours le dernier à être informé ? »

— « Si je peux me permettre de poursuivre…» intervient le Dr Arruda, «…je dois préciser qu’entre le boeuf et le nouveau-né, on ne respecte pas la distance sanitaire. Malheureusement, on ignore tout de la transmission possible du Covid-19 entre les bovidés et nous. Imaginez si le bœuf tousse dans la main du bébé, que l’enfant ne se lave pas les mains, et qu’il se gratte le postérieur…»

— « Puisqu’un des problèmes c’est que l’étable est chauffée à l’haleine de bœuf, pourquoi ne pas accorder une subvention gouvernementale pour qu’on y installe un four à bois ? » demande le ministre du Développement régional.

— « C’est délicat…» intervient son collègue des Relations internationales. « Qui dit chauffage au bois, dit bois à débiter. Et qui dit bois à débiter, dit tronçonneuse. Or qui sait ce que peuvent faire des envoyés d’Arabie saoudite avec une tronçonneuse…»

— « Oui, mais on fait quoi, là ? » demande une voix.

— « J’ai tout prévu » poursuit le Dr Arruda « On va envoyer de nos enquêteurs sur place. Soyez sans crainte, tout cela demeurera strictement confidentiel; la grille d’évaluation, dès que complétée, s’auto-détruira automatiquement. Jamais on n’en trouvera la moindre trace…»

— « C’est mon idée, vous savez » dit fièrement le ministre de la Santé.

— «…De plus, il sera défendu aux inspecteurs de pénétrer dans l’étable » ajoute le Dr Arruda.

— « Mais si vous faites ça, vos inspecteurs ne trouveront jamais rien ? » demande la ministre de l’Enseignement supérieur.

— « Laissez-moi vous dire que si nos enquêtes épidémiologiques étaient capables de trouver quoi que ce soit, ça se saurait. Dans ce cas-ci, il leur sera défendu d’entrer dans l’étable parce nous ignorons son taux de contamination. Or si c’est comme en zone rouge, nos inspecteurs ne sont pas équipés pour se protéger adéquatement.»

La ministre de la Sécurité publique se lève : « J’ai une meilleure idée. Je prends les hélicoptères de la Sécurité du Québec, la brigade anti-émeute de la ville de Montréal équipée de bombes assourdissantes et de projectiles à mortalité réduite, et je vous règle ça en deux minutes, mes amis.» dit-elle en se frottant les mains.

— « De calme, Mme Guilbault. Assoyez-vous.» dit le premier ministre.

Finalement, le Conseil des ministres n’arrivant pas à s’entendre, Marie et Joseph, de même que leur petit Jésus, passèrent la Noël en famille. Tel que prévu.

Les rois-mages ne se sont pas présentés; la pollution atmosphérique ayant caché l’étoile qui les guidait.

Mais dans l’étable, malgré le froid et malgré la faim, on passa un long moment de bonheur.

Car au fond, rien ne vaut le temps passé avec les gens qu’on aime…


Complément de lecture : Le derrière miraculeux de la ministre

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Écrit par Jean-Pierre Martel


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