Le temps d’une messe

19 octobre 2021
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Avant son étatisation par le gouvernement québécois vers 1961, l’hôpital Saint-Eusèbe de Joliette appartenait aux sœurs de la Providence.

En plus de la chapelle à laquelle pouvaient accéder les patients, l’hôpital possédait à l’arrière une chapelle à l’usage privé des religieuses.

C’est là qu’on m’offrit d’être servant de messe, vers l’âge de huit ou neuf ans. C’était mon premier emploi.

Je ne me rappelle plus à quelle heure était dite cette messe matinale. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’en hiver, il faisait encore nuit quand je quittais la maison. Sur la neige fraichement tombée, mes bottes étaient les premières à laisser leur empreinte.

Parcourir seul, la nuit, les trois quarts de kilomètre qui séparaient la maison parentale de cette chapelle ne m’a jamais effrayé.

Je partais aux premières lueurs du matin, sauf en hiver, refermant silencieusement la porte de la maison à jeun (puisque je devais pouvoir communier).

À cette heure-là, sur les rues que j’empruntais pour me rendre au travail, on ne voyait aucun piéton ni aucune voiture.

Dans mon esprit d’enfant, je me grisais à l’idée que la ville était morte après une attaque de Martiens. Une attaque qui n’aurait laissé qu’un seul survivant.

La ville endormie m’appartenait donc, à moi seul… jusqu’à mon arrivée à destination.

On me donnait cinq sous par messe. Et après quelques mois, j’eus la surprise de voir mon salaire doubler.

Moi, qui dès l’âge de six ans rêvais à la papauté, être servant de messe, c’était un peu comme débuter au bas de l’échelle.

Je prenais cet emploi très au sérieux. Même si je devais me lever tôt, je ne me rappelle pas être arrivé une seule fois en retard.

Durant moins de quarante-cinq minutes, la messe offrait une succession ininterrompue d’expériences diverses.

Après avoir enfilé une soutane, juste avant d’entrer dans le chœur, je devais verser sur les charbons incandescents de l’ostensoir cette petite cuillerée d’encens qui libérait soudainement des volutes de fumée aromatique qui bientôt se répandrait dans toute la chapelle.

Dès les premières notes de l’orgue, je faisais mon entrée. Derrière moi, le prêtre balançait l’ostensoir avant de le déposer aux pieds de l’autel.

Je devais ensuite prendre place, puis me souvenir de chacune des occasions où je devais m’agenouiller ou me relever — signalant à l’assistance de faire pareil — et quand apporter au célébrant les burettes d’eau et de vin.

Et si je me rappelle bien, c’était moi qui versais ces deux liquides dans le calice du prêtre… si j’en juge par le souvenir suivant.

Après avoir remis les burettes à leur place et regagné la mienne, j’avais l’habitude de joindre les mains et de baisser la tête en signe de recueillement dans le but, en fait, de lécher discrètement la goutte de vin qui m’avait glissé le long des doigts.

Puis il fallait sonner la clochette au moment précis où le prêtre lève l’hostie, puis le calice et, au moment de la communion, placer la patène sous le menton de chaque sœur. Etc.

Pour l’enfant que j’étais, détenir autant de responsabilités m’aidait à me sentir comme une grande personne. Le temps d’une messe.

Il est probable que sans cette expérience — qui s’est étendue sur plusieurs mois, voire un an ou deux — je ne serais pas tout à fait celui que je suis… à défaut d’avoir eu cette belle carrière papale à laquelle je rêvais tant…

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Écrit par Jean-Pierre Martel


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