Le mot en ‘n’ dans la littérature anglo-américaine

2 novembre 2020

Introduction

Vendredi dernier, le ministre de l’Éducation du Québec a vivement réagi à la décision de deux commissions scolaires anglophones de bannir le manuel scolaire Journeys Through the History of Quebec and Canada.

Pourquoi cette mise à l’index ? Parce que ce manuel mentionne le titre jugé offensant d’un essai écrit en 1968 par Pierre Vallières.

Cette mention ne visait pas à inciter les élèves à lire cet essai. Jamais celui-ci n’a fait partie des lectures obligatoires ou recommandées par ces deux institutions scolaires.

La simple mention du titre N… blancs d’Amérique servait à illustrer comment se sentaient de nombreux Canadiens français à l’époque face à l’exploitation dont ils étaient victimes et à tracer un parallèle entre leur condition et celle des ‘Noirs’ américains.

À l’adolescence, si on m’avait laissé le choix entre lire ce livre et Les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, devinez ce que j’aurais préféré…

Effectivement, le livre ‘scandaleux’ de Pierre Vallières est une œuvre qui a été lue par moins d’un pour cent des étudiants, qu’ils soient francophones ou anglophones.

Toute cette controverse est donc une tempête dans un verre d’eau… ou dans une tasse de thé, selon les gouts.

Mais si on estime raisonnable de bannir un livre québécois dont le titre est jugé offensant, ne devrait-on pas faire de même à l’égard des nombreux ouvrages tirés de la littérature anglo-américaine qui utilisent le mot en ‘n’ et que ces élèves ont beaucoup plus de chance de consulter parce qu’écrits dans leur langue ?

Les titres romanesques contenant le mot en ‘n’

Our n…: Sketches from the Life of a Free Black

En 1859 paraissait ce roman, écrit par Harriet-E. Wilson. Selon les historiens, ce serait la première œuvre littéraire écrite par une femme à la peau très pigmentée aux États-Unis.

De nos jours, ce livre est complètement oublié. Toutefois, il serait important que les bouquins consacrés à l’histoire de la littérature américaine qui mentionnent son titre soient retirés des étagères des bibliothèques de ces commissions scolaires afin de n’offenser personne.

Tout comme les romans suivants, qu’on prendra soin de retirer des étagères :
The N… of the Narcissus de Joseph Conrad (1897),
N… Heaven de Carl von Vechten (1926),
The Artificial N… de Flannery O’Connor (1955),
N…: An Autobiography by Dick Gregory (1964),
Up from N… de Dick Gregory (1976),
N… de Labi Siffre (1993).

Prancing N…

On fera de même pour le roman britannique Sorrow in Sunlight, un navet écrit par Carl von Vechten en 1924 et renommé aux États-Unis Prancing N…, un titre jugé plus vendeur.

Ten Little N…

Ce célèbre roman-policier d’Agatha Christie échappera à cet opprobre puisque son titre a été modifié dans les années 1980 à And Then There Were None.

Si les bibliothèques scolaires en ont de très vieux exemplaires (notamment de la rare et précieuse édition originale), on verra à les détruire.

Les romans dont le texte renferme le mot en ‘n’

Ce mot offensant est très prévalent dans la culture anglo-américaine. Des milliers d’œuvres l’utilisent ; des opérettes, des comédies musicales, des chansons populaires, des films, des pièces de théâtre, des contes pour enfants et évidemment, des romans.

Parmi ces derniers, le plus connu est Adventures of Huckleberry Finn, chef-d’œuvre de la littérature américaine écrit par Mark Twain en 1885.

Ce roman utilise le mot en ‘n’ plus de deux-cents fois.

On trouve également ce mot dans des œuvres de Wilbert Awdry, Graham Green, Carson McCullers, Rudyard Kipling, Arthur Ransome, et Virginia Wolf, entre autres.

Conclusion

Lorsqu’une personne se dit offensée par l’utilisation d’un mot, on peut soit la désensibiliser à ce mot ou la protéger de cette microagression.

La désensibiliser signifie lui faire réaliser que le mot en ‘n’ n’a pas toujours été une insulte raciste.

Mais si on préfère la protéger, il faut le faire non seulement à l’égard d’œuvres en français — qu’elle est peut-être incapable de lire de toute manière — mais surtout de la multitude des produits culturels anglo-américains.

Nous, francoQuébécois, devons accepter le fait que nos concitoyens anglophones ont le droit à l’autonomie interne. Cela signifie le droit de posséder leurs propres institutions et de prendre les décisions qui les concernent.

En contrepartie, la paix sociale au Québec exige qu’ils le fassent de manière respectueuse à l’égard du peuple francoQuébécois.

En d’autres mots, si des commissions scolaires anglophones veulent bannir un essai québécois en raison de son titre jugé offensant, ils devront bannir également la multitude d’œuvres tirées la littérature anglo-américaine dont le titre ou le texte sont susceptibles d’offenser leurs élèves sensibles.

Sinon, l’exercice n’a pour but véritable que de contribuer à la propagande angloCanadienne qui se plait à nous décrire comme des arriérés et des racistes.

Ce matin même, j’ai commandé N… blancs d’Amérique afin de voir dans quelle mesure on devrait le juger plus offensant qu’Adventures of Huckleberry Finn.

Sans cette controverse, je n’aurais sans doute pas cru bon me procurer cet essai. Je remercie donc les commissions scolaires Lester-B. Pearson et English-Montréal d’avoir suscité ma curiosité et d’avoir sans doute incité de nombreux Québécois à lire les écrits révolutionnaires de Pierre Vallières…

Références :
Appropriation culturelle et racisme anglo-saxon
L’époque troublée du premier Irlandais au Canada
Roberge dénonce la censure à l’école
Use of n… in the arts

Sur le même sujet : Le mot en haine

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2 commentaires

| 2018-202X (années Legault), Politique québécoise, Racisme, Sociologie | Mots-clés : , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


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