Les tribunaux et la vieille au déambulateur

7 août 2019

La victime enneigée

Le 15 février 2014, la police reçoit un appel : un citoyen signale la présence d’une dame légèrement vêtue qui avance péniblement dans la neige avec son déambulateur.

Dès qu’elle prend place dans l’auto des patrouilleurs, la dame grelotante se met à leur raconter l’enfer qu’est devenue sa vie. De ses lèvres à moitié gelées, les mots se bousculent comme s’il ne lui restait plus que quelques minutes pour dévoiler le complot dont elle aurait été victime.

Arrivés au poste, les policiers mettent un manteau chaud sur ses épaules et lui offrent un café. Le récit de la dame est clair. Elle a les noms. Elle se rappelle précisément des dates. Tout est parfaitement logique.

Mais est-ce bien la vérité ? Les policiers disent à la dame qu’ils n’ont pas de motif pour la garder prisonnière. Conséquemment, ils doivent la retourner à l’hospice où elle demeure.

Mais Veronika Piela (c’est son nom) menace de se suicider si on la ramène là. Le policier qui l’interroge lui promet de retourner la voir dans quelques jours. La vieille dame n’est pas rassurée. Un deuxième policier réitère cette promesse, Puis un troisième.

La vieille dame finit par accepter. Seule sur la banquette arrière de l’auto de police qui la ramène vers l’hospice, la vieille dame pleure en silence.

De retour au poste, on hésite. Les policiers ne connaissent pas l’état psychologique de cette personne. Celle-ci a 90 ans. Le centre où elle se dit enfermée contre son gré jouit d’une excellente réputation.

A-t-on affaire à un délire paranoïaque causé par une dégénérescence cérébrale ? Ce qui est normal à un âge avancé, croient les policiers.

Afin de clore le dossier, les policiers retournent à l’hospice pour consigner les raisons qui y justifient l’admission de Mme Piela. Et ils en profitent pour recueillir de nouveau la version des faits de la plaignante.

Son récit est identique à celui raconté au poste de police.

Les soupçons

De tous les détails avancés par la vieille dame, le plus facile à vérifier est l’interdiction dont elle se dit victime de pouvoir communiquer avec l’extérieur.

« C’est exact » admettent d’emblée les dirigeants du centre.

Mais pourquoi la prive-t-on de ce droit ?

C’est que la vieille dame est en train de dilapider toute sa fortune; elle a déjà donné 800 000$ a un prêtre orthodoxe qui profite de sa naïveté.

C’est du moins ce qu’affirment la nièce de Mme Piela et une travailleuse sociale.

Quand les policiers demandent de quelle manière l’hospice a vérifié le lien de parenté de la soi-disant ‘nièce’, tout le monde réalise qu’on s’est fié à la parole de celle qui prétendait l’être. Les deux femmes avaient des accents qui se ressemblaient. On n’a pas cherché plus loin.

Autre anomalie : le diagnostic d’Alzheimer au dossier de Mme Piela. En supposant que celle-ci soit paranoïaque, il est clair qu’elle possède une excellente mémoire, même pour les faits récents.

Alors on estime approprié de demander une seconde expertise. Une des sommités en gériatrie rattachée à l’Hôpital général de Montréal conclut que Mme Piela, en dépit de son âge, est parfaitement capable de s’occuper de ses affaires.

Deux mois plus tôt

Le 19 décembre 2013, Anita Obodzinski se présente à la Cour. Elle a en main un mandat d’inaptitude concernant Mme Piela.

Cette dernière l’a désignée comme mandataire à l’époque où elle était encore saine d’esprit. Mais puisque l’état mental de cette dernière s’est dégradé irrémédiablement, Anita Obodzinski se présente en Cour supérieure afin d’obtenir les pleins pouvoirs que lui confère ce mandat.

La demande s’appuie sur un rapport psychosocial signé par une travailleuse sociale et un diagnostic d’Alzheimer sévère établi par un médecin. Tous ces documents sont certifiés par un avocat.

La loi exige que la personne qu’on veut faire déclarer inapte soit interrogée par le juge, le greffier ou le notaire qui prendra la décision à son sujet.

Mais devant les ‘preuves’ accablantes présentées par Anita Obodzinski et l’urgence de la situation — Mme Piela pourrait mettre le feu accidentellement à son appartement à tout moment — un greffier accorde le mandat, étampé par un juge peu de temps après.

Mme Piela ignore tout du complot qui se prépare puisque le mandat qu’elle aurait signé est un faux.

Entretemps, la travailleuse sociale se rend au poste de police de l’arrondissement pour demander qu’on sorte d’urgence Mme Piela de son appartement afin de la placer dans un hospice sécurisé.

Toutefois, elle ne le fait pas au nom des services sociaux mais à titre personnel puisqu’elle travaille au privé.

Après avoir enquêté auprès de Mme Piela et l’avoir trouvée parfaitement lucide, les policiers estiment l’affaire suspecte et refusent d’intervenir.

À la suite de cet échec, Anita Obodzinski et un fier-à-bras se rendent à l’appartement de Mme Piela. Celle-ci refuse de leur ouvrir. Les deux enfoncent sa porte, la rudoient et s’emparent de plusieurs documents, dont ses relevés bancaires.

Accusée d’être entrée par effraction dans le domicile de Mme Piela, Anita Obodzinski présente aux policiers le mandat obtenu de la Cour supérieure et explique qu’elle n’avait pas le choix d’agir ainsi pour le bien de Mme Piela.

Les policiers s’inclinent devant les ordres de la cour, mais persistent à croire l’affaire suspecte.

Le 13 janvier 2014, l’avocat — qui est en fait l’époux de la travailleuse sociale — vide un premier compte de Mme Piela et fait transférer 283 349$ dans un de ses comptes en fiducie. Le 23 janvier, il fera de même pour le second compte de Mme Piela, faisant transférer 190 213$ dans le même compte en fiducie.

Mme Piela est une Ukrainienne rescapée des camps nazis. Elle est arrivée sans le sou au Canada en 1948. Depuis, elle et son mari décédé ont accumulé ce demi-million$ en faisant çà et là une multitude de petits boulots tout en menant une vie austère depuis sept décennies.

À partir de l’argent transféré, l’avocat verse 100 000$ à Anita Obodzinski. Il se verse 12 000$ pour ses honoraires. Et j’allais oublier; environ 5 000$ pour Alissa, sa gentille épouse.

Quelques jours plus tard, il se présente devant les tribunaux pour présenter une demande urgente destinée à placer Mme Piela dans un hospice sécurisé.

Ce qu’une juge accorde sans entendre Mme Piela qui, de toute manière, est démente selon les documents qui lui sont fournis.

Le 12 février, des huissiers entrent de force dans l’appartement de Mme Piela, la ligotent et l’amènent dans cet hospice.

Le 15 février 2014, c’est là que Mme Piela est interceptée sur la rue Côte-des-Neiges en déambulateur.

Les suites

Le 17 février 2014, à l’insu de ses tortionnaires, les policiers transfèrent Mme Piela dans un autre hospice où elle vécut paisiblement jusqu’à son décès le 6 décembre 2016.

La femme médecin qui a participé au complot a été radiée par la Corporation des médecins du Québec.

La travailleuse sociale a été radiée pour trois ans de l’Ordre des travailleurs sociaux et condamnée au criminel à payer deux-mille dollars.

Son époux, l’avocat, il a été radié dix-huit mois par le Comité de discipline de son ordre professionnel.

Pour son rôle secondaire dans l’affaire, l’époux d’Anita Obodzinski a écopé de 170 heures de travaux communautaires.

L’âme du complot s’en est bien tirée jusqu’ici.

La noblesse incarnée

Anita Obodzinski est bénie des dieux; tout en elle transpire la majesté.

Sans qu’elle n’ait besoin de le préciser, n’importe qui peut deviner (ou imaginer) son appartenance à une lignée de la haute noblesse polonaise.

D’habitude, il lui suffit d’ouvrir la bouche pour qu’on la croie. Mais Anita Obodzinski n’hésite pas à essuyer pudiquement une larme si les mots seuls ne suffisent pas à convaincre.

C’est ainsi qu’elle a convaincu le tribunal qu’il ne fallait pas l’envoyer en prison. Pourquoi ? Parce que cela ne se fait pas. Les sanglots dans la voix, elle explique qu’emprisonnée, elle serait alors incapable de préparer sa défense dans autre cause qui pèse contre elle.

Comme si c’était elle qui plaidait personnellement sa cause devant les tribunaux.

Ému, le juge la condamne à purger sa sentence à domicile. Vous avez bien lu : à domicile.

Mais voilà; même confinée dans luxueuse demeure, équipée de toutes les commodités, l’appel du large est plus fort qu’elle.

À deux reprises, les agents de probation sont arrivés chez elle alors qu’elle était absente.

Accusée d’avoir violé ses conditions de détention, Anita Obodzinski a plaidé que son devoir maternel avait eu raison de sa volonté de respecter les ordres de la Cour.

En effet, sa fille de quinze ans doit faire de l’équitation tous les samedis, sur la recommandation d’une thérapeute de Boston. Ce traitement est destiné à combattre le sentiment d’ostracisme qu’elle éprouve en raison des démêlés de ses parents avec la justice.

De plus, Anita Obodzinski doit reconduire elle-même sa fille à son école privée d’Outremont puisque des gens de leur qualité ne peuvent pas s’abaisser à prendre le taxi — et encore moins le transport en commun — comme le font de vulgaires prolétaires.

La bienveillance envers les riches

Devant ces bris de conditions de détention, les avocats mandatés par le Directeur des poursuites civiles et pénales, toujours désireux d’alléger la souffrance des gens du même rang social qu’eux, ont recommandé que la peine d’emprisonnement à domicile d’Anita Obodzinski soit prolongée de deux mois.

Si Anita Obodzinski habitait un HLM dans Hochelaga-Maisonneuve, aurait-elle bénéficié d’autant d’indulgence de la part des tribunaux québécois ? Évidemment pas. Pour un juge, y a-t-il une sanction plus cruelle que d’être condamné à rester dans un HLM d’Hochelaga-Maisonneuve. Le cas d’Anita Obodzinski ne se compare pas.

De son vivant, Mme Piela n’a pas pu récupérer son argent puisque le mandat d’inaptitude obtenu frauduleusement par Anita Obodzinski n’a toujours pas été invalidé, cinq ans plus tard. Et ce, en raison de la ‘procédurite’ que font durer les avocats de la fraudeuse.

La procédurite, c’est quand maitre Machin demande une remise acceptée par le juge. Ce jour-là, Me Machin, le juge et la partie adverse sont rémunérés pour leurs déplacements.

La fois suivante, la partie adverse demande elle aussi une remise. Celle-ci, le juge et Me Machin sont rémunérés pour leurs déplacements.

En recourant à la multitude des moyens juridiques qui permettent de faire traîner une cause en longueur, les avocats ont transformé le système judiciaire en machine à sous au service de leur caste sociale.

Pendant qu’avocats et juges se graissent la patte, des criminels sont libérés en invoquant l’arrêt Jordan (qui limite à cinq ans les délais dans les affaires criminelles).

À aucun moment dans cette affaire, les policiers n’ont été dupes. Et ce sont eux qui ont délivré Mme Piela de son enfer.

Par contre, Mme Piela est morte sans le sou après qu’un système judiciaire dysfonctionnel l’ait privé de tous ses droits sans jamais lui avoir donner l’occasion de se faire entendre.

Références :
Arrêt Jordan
La fraudeuse de la vieille dame à la marchette tente encore d’éviter la prison
La vieille dame qui s’enfuyait avec sa marchette
Qui protège les vieux?

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4 commentaires

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Écrit par Jean-Pierre Martel


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