L’âge du beige

23 août 2011

Dans l’opéra rock Notre-Dame-de-Paris, Plamondon écrivait : « Il est venu, le temps des cathédrales…»

C’était peut-être vrai il y a une décennie, mais aujourd’hui on est plutôt à l’âge du beige. Non pas du rouge, du vert ou de n’importe quelle autre couleur voyante. Non, non : du beige.

Ce qui est frappant dans l’histoire de l’Humanité, c’est qu’elle se confond avec le récit des accomplissements d’une multitude de gens passionnés. Les grands héros comme les pires tyrans, les auteurs célèbres, les champions olympiques et la très grande majorité de ceux dont l’Histoire a retenu les noms, étaient des passionnés.

Ces êtres sont exceptionnels. Ils se comportent différemment des autres. Ils dévient donc de la moyenne des gens qu’on dit ordinaires; ce sont des déviants. Or de nos jours, la moyenne, c’est la normalité : en dévier est suspect.

Autrefois, lorsqu’on adolescent occupait tous ses loisirs à construire des modèles d’avion, on disait qu’il développait des aptitudes : on le voyait déjà mécanicien chez Bombardier ou ailleurs. S’il s’intéressait plutôt à collectionner des timbres, celle-ci lui faisait découvrir de nouveaux pays et favorisait l’ouverture au Monde : c’était peut-être un futur explorateur. Si sa passion était la lecture, elle lui faisait découvrir l’univers créatif des auteurs.

Un ado qui passait tout son temps dans sa chambre à découvrir des choses extraordinaires, c’était merveilleux : au lieu de faire des mauvais coups, il était sagement à la maison. Quel bonheur pour les parents.

De nos jours, on ne dit plus que quelqu’un est passionné : on dit qu’il est accro. Accro à l’Internet. Accro à la malbouffe. Accro à ceci ou à cela. Car toutes ces passions dénotent plus ou moins un comportement asocial et une fuite de la réalité. Elles empêchent l’acquisition d’aptitudes dans les relations interpersonnelles.

Même l’abominable « womanizer » — qu’on appelait « coureur de jupons » à l’époque où on en portait — partage ce handicap dans la mesure où il ne sait pas comment se comporter autrement qu’en prédateur sexuel.

Mais heureusement, qui dit dépendance, dit remède à cette dépendance. Les magazines « People » regorgent d’articles destinés à aider à déceler la dépendance chez les autres. Ils enseignent comment se comporter devant la personne atteinte et fournissent des moyens d’aider les victimes à redécouvrir le bonheur tranquille du beige.

Et puisque la colère est un autre sentiment violent, on doit privilégier la rectitude politique afin de n’offenser personne. Car dans le royaume du beige, les rapports humains sont aussi harmonieux et lisses que superficiels. Ainsi, sourire aux inconnus qui s’approchent de vous doit devenir aussi naturel que de porter des talons hauts.

Et toujours dans le but de n’offenser personne, hommes et femmes doivent s’épiler le corps. La pillosité, c’est l’attribut des barbares et des animaux de compagnie. De plus, les odeurs corporelles et les parfums forts sont vulgaires. À éviter.

On doit éviter également la réussite ostentatoire car elle provoque l’envie et la jalousie. Le médiocre ne suscite pas l’animosité car nous nous reconnaissons tous dans ses faiblesses : voilà pourquoi il est le citoyen modèle au pays du beige.

Car le monde du beige est comme le Crisco®; sans couleur, sans saveur et sans odeur.

Mais plus on se laisse envahir par le beige, plus on est gagné par les pulsions inavouables et indomptés qui habitent les profondeurs de chacun d’entre nous. Ces pulsions que toutes les armées du monde canalisent en diabolisant l’ennemi, s’expriment aujourd’hui librement sous le masque du pseudonyme dans les forums de discussion et les médias sociaux.

Car en refoulant les sentiments excessifs de la sphère publique, ils apparaissent dans toute leur laideur dans la sphère privée. Du moins pour l’instant. Car la dernière frontière du beige, c’est la vie privée, site de toutes les passions résiduelles…

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Écrit par Jean-Pierre Martel


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