Exploiter une usine en temps de guerre

2 mars 2017

C’est finalement aujourd’hui que le fabricant de matériaux de construction LafargeHolcim a admis avoir contribué en 2013 et en 2014 au financement de l’État islamique (ÉI) afin de poursuivre ses opérations à sa cimenterie syrienne de Jalabiya, en plein territoire contrôlé à l’époque par cette organisation terroriste.

L’accusation avait été portée par le quotidien Le Monde le 21 juin dernier. La compagnie avait nié catégoriquement.

Convoqué à ce sujet, un groupe parlementaire avait conclu deux mois plus tard à l’absence totale de fondement dans ces accusations.

Selon les parlementaires, rien ne permettait d’établir que le cimentier ait participé, directement ou indirectement, ni même de façon passive à ce financement.

Les preuves s’étant accumulées, l’entreprise a finalement avoué sa culpabilité, à la grande honte des parlementaires complaisants qui ont fait semblant de n’avoir rien vu.

Retour en arrière.

Acquise en 2007, la cimenterie de Jalabiya était le plus important investissement étranger en Syrie (hors du secteur pétrolier). Rénovée à grands frais, celle-ci avait rouvert ses portes en 2010.

Mais voilà qu’éclate la guerre en Syrie l’année suivante.

En décembre 2011, alors qu’un grand nombre d’entreprises européennes cessent leurs opérations en Syrie afin de se conformer aux sanctions européennes interdisant, entre autres, l’achat de brut syrien, la cimenterie poursuit ses opérations normalement.

Au début, diverses factions djihadistes s’affrontent dans la région où est située l’usine. Grâce aux versements mensuels d’un partenaire minoritaire de l’entreprise, la cimenterie soudoie tout le monde afin de poursuivre ses opérations.

Les accusations du Monde concernent notamment la période qui débute par la conquête de la région par l’ÉI en 2013, jusqu’au 19 septembre 2014, date au cours de laquelle l’ÉI s’empare de l’usine, qui cesse alors de fonctionner.

Que s’est-il passé au cours de cette période ?

La Syrie est située à la périphérie d’un immense champ pétrolier au Moyen-Orient. En raison de cette situation, ce n’est pas un important producteur de pétrole.

Avant la guerre, la production nationale servait principalement à assurer les besoins du pays.

La conquête des champs pétroliers syriens par l’ÉI faisait en sorte que toute consommation — que ce soit par des particuliers, des combattants ou des entreprises — provenait directement ou indirectement des installations contrôlées par l’ÉI.

En somme, toute consommation d’hydrocarbures — ce qui comprenait celle de la cimenterie — servait au financement de l’ÉI.

De plus, les employés de l’usine ne pouvaient pas traverser les divers points de contrôle de l’ÉI sans que la compagnie fournisse la liste de ses travailleurs et qu’elle ait acquitté les droits de passage des employés et des camions qui approvisionnaient l’usine et acheminaient sa production en traversant tout le territoire contrôlé par l’ÉI.

Bref, il était impossible que la cimenterie ait pu poursuivre ses opérations sans contribuer au financement de l’ÉI, ce que finalement la compagnie a admis.

Références :
Comment le cimentier Lafarge a travaillé avec l’Etat islamique en Syrie
Financement de Daech : Lafarge blanchi par un rapport parlementaire
Le jeu dangereux de Lafarge en Syrie
Syrie : LafargeHolcim reconnaît que son usine a financé des groupes armés
Vidéo : le cimentier Lafarge aurait-il dû suspendre ses activités en Syrie ?

Exploiter une usine en temps de guerre
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Écrit par Jean-Pierre Martel


L’ABC de la guerre syrienne (3e partie et fin)

16 décembre 2015

Histoire de l’État islamique

En 2006, l’État islamique (EI) nait de la cristallisation de plusieurs groupes rebelles autour de la branche irakienne d’Al-Qaida.

À ses débuts, l’ÉI vivote. Harcelé par les bombardements américains, privé de financement appréciable, il se discrédite aux yeux de la population irakienne par ses méthodes brutales qui s’attaquent autant aux Musulmans chiites qu’aux tribus sunnites jugées complices de l’occupant américain.

Au printemps de 2011, la Syrie — le pays voisin — devient l’Eldorado des rebelles sunnites.

Les pétromonarchies veulent en finir avec Bachar el-Assad. Elles font pleuvoir les dollars sur tous ceux qui veulent renverser le gouvernement de ce pays. Et les convois de camions turcs — officiellement chargés d’aide humanitaire — transportent en réalité tout le matériel militaire dont les rebelles ont besoin.

L’ÉI, réduit à quelques dizaines de combattants, quitte l’Irak afin de se ressourcer en Syrie; il en profite pour faire le plein d’armement, de devises et de mercenaires qui acceptent de combattre dans ses rangs.

En orange, territoire aux mains de l’État islamique en 2015

En mars 2013, l’ÉI est devenu suffisamment puissant pour s’emparer de Racca — au centre de la Syrie et peuplée de plus de 200 000 habitants — qui devient alors la première ville importante à tomber entre ses mains.

L’ÉI fait la conquête du centre de la Syrie, principalement désertique, où se concentrent ses champs pétroliers.

À la fin de 2013, de nombreuses tribus sunnites de révoltent contre le gouvernement irakien, qu’elles jugent discriminatoire à leur égard. Tablant sur ce contexte insurrectionnel, une partie des milices de l’ÉI retournent faire la conquête du nord et de l’ouest de ce pays.

Alors que l’ÉI avait quitté l’Irak discrédité, il y revient en héros, apportant du ravitaillement pour la population.

Le 10 juin 2014, l’ÉI s’empare de Mossoul, 2e ville d’Irak. À cette occasion, l’ÉI prend possession des réserves de devises de la Banque centrale de Mossoul, estimées à 492 millions$, devenant ainsi l’organisation terroriste la plus riche au monde.

Et ce, en plus de la quantité colossale de matériel militaire abandonné par l’armée irakienne, ce qui comprend 250 jeeps blindés Humvee, trente chars M1-Abrahams et des chars de combat M1129 Stryker.

Fier de cette conquête, le 29 juin 2014, l’ÉI annonce la création d’un califat sur le territoire qu’il contrôle (215 000 km²), à cheval entre la Syrie et l’Irak, soit presque autant que le Royaume-Uni (243 610 km²).

Après une progression fulgurante depuis 2013, l’ÉI commence cette année à essuyer ses premiers revers en Irak, notamment par la perte de la ville de Sinjar (à l’ouest de Mossoul), de même que Tikrit et Baïji (au sud de Mossoul). Selon le secrétaire d’État américain John Kerry, l’ÉI aurait perdu 25% des territoires qu’il occupait en Irak depuis 2014.

Parallèlement, l’ÉI s’internationalise; des milices rebelles dans d’autres pays lui prêtent allégeance. Les territoires éloignés qu’ils contrôlent sont qualifiés de ‘provinces’ par le califat.

De plus, l’ÉI réalise ses premiers attentats terroristes à l’étranger.

Le 18 mars 2015, l’ÉI revendique l’attentat au musée du Bardo, dans la capitale tunisienne : 24 morts. Le 26 juin 2015, l’ÉI commet un attentat près de la ville tunisienne de Sousse : 39 morts. Le même jour, l’ÉI fait exploser une mosquée chiite au Koweït : 27 morts. Le 31 octobre 2015, un avion russe à destination de Saint-Pétersbourg explose dans le Sinaï égyptien : 320 morts. Le 12 novembre 2015, l’ÉI commet un attentat-suicide en banlieue de la capitale libanaise : 43 morts. Le lendemain, c’est le carnage de Paris : 130 morts. Le 23 novembre 2015, l’ÉI fait exploser un autobus dans la capitale tunisienne : 13 morts.

L’ÉI, une occasion d’affaires

Né en Irak, l’ÉI n’est devenu puissant qu’après quitté ce pays pour la Syrie, bénéficiant là-bas des largesses des pétromonarchies, aveuglées par leur hostilité à l’égard de Bachar el-Assad.

Les dirigeants américains sont conscients que l’ÉI illustre le fiasco de leur intervention militaire au Moyen-Orient. Indéniablement, l’ÉI est né contre leur gré.

Toutefois, les dirigeants américains sont des gens pragmatiques. Très vite, ils comprennent que cette organisation terroriste constitue une occasion d’affaires pour leur complexe militaro-industriel.

La coalition anti-ÉI est dirigée par des pays producteurs d’armements. En bombardant l’ÉI de manière à limiter son expansion territoriale sans toutefois chercher à l’anéantir, les pays de cette coalition font perdurer l’insécurité qui amène les pays voisins à multiplier les contrats militaires auprès d’eux afin de se protéger.

Les trois principales sources de financement de l’ÉI sont les suivantes :
• la vente de pétrole extraite du califat,
• les taxes et impôts collectés auprès des résidents du califat, et la saisie des biens de ceux qui fuient à l’Étranger, et
• la vente des objets antiques pillés sur les sites archéologiques.

De ces trois sources de financement, la première est la seule sur laquelle il est facile d’agir; il suffit de bombarder les sites d’extraction pétrolière situés sur le territoire que contrôle l’ÉI.

Pourtant, la coalition anti-ÉI a très peu ciblé cet objectif. Entre aout 2014 et octobre 2015, la coalition a procédé à 10 600 frappes aériennes dont seulement 196 — moins de deux pour cent — ont ciblé les infrastructures pétrolières de l’ÉI.

Au contraire, en bombardant des villes syriennes densément peuplées, on a contribué à la pire crise migratoire depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Si la coalition avait ciblé le pétrole, cela aurait causé très peu de pertes civiles et les coffres de l’ÉI seraient vides depuis longtemps.

Alors pourquoi ne l’a-t-on pas fait ? Pour plusieurs raisons.

Premièrement parce que l’objectif de la coalition n’a jamais été de détruire l’État islamique, du moins jusqu’à la récente série d’attentats terroristes en Occident.

Deuxièmement, parce ce qu’on ne voulait pas irriter la Turquie, principale bénéficiaire du pétrole de contrebande exportée à l’Étranger.

Troisièmement, pour ne pas nuire aux rebelles islamistes dits ‘modérés’.

Que viennent faire les autres milices islamistes là-dedans ?

C’est que les rebelles ne reçoivent pas de pétrole de l’Étranger; le pétrole consommé par leurs véhicules et leurs génératrices est du pétrole de contrebande provenant indirectement du califat. Sans le vouloir, ces rebelles enrichissent l’ÉI chaque fois qu’ils font le plein.

Si on détruisait tous les sites d’extraction pétrolière de l’ÉI, on paralyserait non seulement l’ÉI, mais également toutes les autres milices rebelles qui dépendent de son pétrole.

Bref, on arrêterait cette guerre, ce qui constituerait une catastrophe pour les marchands de canons qui dictent la politique étrangère de nos gouvernements.

Références :
Attentat de Sousse
Attentat revendiqué par l’EI, «un mode opératoire nouveau au Liban»
Au Koweït, 27 morts et 222 blessés dans un attentat anti-chiite dans une mosquée
Bataille de Mossoul (2014)
Crash de l’Airbus russe en Egypte : ce que l’on sait, ce qu’on ignore
Enemy of Enemies: The Rise of ISIL
État islamique (organisation)
Guerre Iran-Irak
Guerre d’Irak
Irak – La main mise des groupes américains
Irak. Le groupe terroriste Eiil est millionnaire
ISIS Has Lost 25 Percent of Territory It Once Held in Iraq, US Says
Isis Inc: how oil fuels the jihadi terrorists
Is Vladimir Putin right to label Turkey ‘accomplices of terrorists’?
L’État islamique – Une histoire violente
Maliki est responsable de la prise de Mossoul par Daech
Mosul commander was on vacation despite warnings of attack, report says
Un journal turc publie les images d’armes livrées par la Turquie aux djihadistes en Syrie

Parus depuis :
If the Castle Falls: Ideology and Objectives of the Syrian Rebellion (2015-12-21)
US-led airstrikes against Islamic State in Syria and Iraq – interactive (2016-01-08)
Frédéric Pichon : « L’avenir de l’Occident se joue en Syrie » (2017-03-10)

Dans le même ordre d’idée :
Iraqi invasion of Kuwait in 1990 used by UK to boost weapon sales

L’ABC de la guerre syrienne (3e partie et fin)
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Écrit par Jean-Pierre Martel


Impopularité de l’État islamique auprès des Musulmans

1 décembre 2015

Le Pew Research Center (PRC) est un organisme américain sans but lucratif créé en 1948 par le fondateur de la Sun Oil Company, Joseph-N. Pew, et son épouse Mary Anderson-Pew.

En mars et avril 2015, le PRC a réalisé un sondage aléatoire (par téléphone ou face à face) dans quarante pays. Dans chacun de ceux-ci, au moins 947 adultes ont été interrogés.

Onze de ces pays sont peuplés majoritairement ou en grande partie de Musulmans. Les pays musulmans qui en ont été exclus l’ont été pour des raisons sécuritaires ou parce que le PRC n’est pas été autorisé à y effectuer des sondages.


Avez-vous une opinion favorable ou défavorable de l’organisation appelée État islamique ?
Impopularite_EI
 
Dans chacun d’eux, la proportion des citoyens qui ont une opinion péjorative (en rouge) de l’État islamique dépassait très largement le pourcentage de ceux qui en ont une opinion favorable (en vert).

Du lot, le Pakistan se distingue par la très forte proportion d’indécis (62%).

L’impopularité de l’État islamique auprès des Musulmans s’explique sans doute par le fait que ce sont eux les principales victimes de cette organisation terroriste.

Référence : In nations with significant Muslim populations, much disdain for ISIS

Complément de lecture : Impopularité d’Al-Qaida chez les Musulmans

Impopularité de l’État islamique auprès des Musulmans
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Écrit par Jean-Pierre Martel


La stratégie militaire de la coalition en Syrie est inefficace

27 novembre 2015

Quatorze années de bombardements ne sont pas venues à bout d’Al-Qaida.

Les combats et les bombardement des villes sont responsables de la crise migratoire syrienne. Davantage de bombes sur ces villes entraineront davantage de réfugiés et davantage de pertes civiles (ce dont on ne parle jamais).

Si les pays hostiles à l’État islamique (ÉI) s’étaient attaqués à sa principale source de financement — la vente de pétrole à la Turquie — les coffres de l’ÉI seraient vides depuis longtemps.

Mais la stratégie militaire de la coalition consiste à bombarder, dans des villes densément peuplées, ce qu’on croit être des casernes, ce qu’on croit être des arsenaux, ce qu’on croit être des centres de commandement, etc.

Or les bombardements dits ‘chirurgicaux’ le sont seulement lorsqu’on sait ce qu’on fait, ce qui n’est pas le cas.

En effet, la coalition n’a pas de combattants au sol à l’intérieur du califat qui pourraient préciser les cibles à détruire.

On rémunère donc les conducteurs de camions-citernes qui font la navette entre la Turquie et l’ÉI afin qu’ils renseignent les services secrets occidentaux. Ces conducteurs sont les seuls à entrer et sortir librement du califat.

Et parce qu’on a besoin d’eux et de la complicité de la Turquie pour les interroger et les rémunérer, on se refuse à tarir les exportations de pétrole parce qu’on a besoin de ces ‘espions’.

Notre seul espoir de voir un pays réellement s’attaquer à l’ÉI, repose donc sur la Russie.

En effet, si elle bombarde les sites d’extraction pétrolière situés sur le territoire du califat, elle s’attaque à la fois à l’ÉI et à la Turquie. Elle ferait alors une pierre deux coups.

Toutefois, soyons clairs : en détruisant les sites d’extraction pétrolière du califat, la Russie ne détruirait pas l’ÉI; la Russie faciliterait seulement la conquête militaire du califat, ce qui forcerait l’ÉI décimée à la clandestinité.

Parus depuis :
Le groupe EI engrange 80 millions de dollars par mois (2015-12-08)
If the Castle Falls: Ideology and Objectives of the Syrian Rebellion (2015-12-21)
US-led airstrikes against Islamic State in Syria and Iraq – interactive (2016-01-08)
Terrorisme: le patron du SCRS prévoit «des décennies» de lutte (2016-03-08)

Compléments de lecture :
Isis Inc: how oil fuels the jihadi terrorists
L’État islamique : un trou noir


Compléments de lecture :
L’ABC de la guerre syrienne (1re partie)
L’ABC de la guerre syrienne (2e partie)
L’ABC de la guerre syrienne (3e partie)

La stratégie militaire de la coalition en Syrie est inefficace
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Écrit par Jean-Pierre Martel


Erdoğan, le premier ministre turc, est une nuisance

26 novembre 2015

Mardi le 24 novembre 2015, un avion russe a été abattu par l’aviation turque. Cet avion avait survolé l’espace aérien turc pendant 17 secondes. C’est la première fois en près de cinquante ans qu’un pays membre de l’OTAN abat un avion russe.

Selon le quotidien britannique The Guardian, Recep Tayyip Erdoğan, le premier ministre turc, aurait lui-même donné l’ordre d’abattre cet avion.

Éjecté, un des deux pilotes a été tué dans sa descente par des rebelles en Syrie, ce qui prouve que l’avion russe a bien été abattu au-dessus du territoire syrien et non au-dessus du territoire turc.

En somme, la Turquie a prétexté un bref survol de son territoire pour poursuivre l’avion russe au-delà de ses frontières alors que ce pays voisin, la Syrie, n’a jamais demandé à la Turquie de défendre son espace aérien.

Carte de la Syrie
 
Le gouvernement légitime de la Syrie, c’est celui de Bachar el-Assad. Ce dernier a été réélu en 2014, à la suite d’un scrutin tout aussi critiquable que celui qui a dernièrement reporté au pouvoir Erdoğan en Turquie.

Devant l’Assemblée générale de l’ONU, le représentant de la Syrie est l’ambassadeur nommé par Bachar el-Assad.

Bref, en vertu du droit international, Bachar el-Assad est le chef de l’État syrien.

Depuis le début de la guerre en Syrie, l’aviation turque a survolé plusieurs fois le territoire syrien pour y effectuer des bombardements.

Est-ce que la Turquie en a reçu l’autorisation du gouvernement de Bachar el-Assad ? Non, puisque la Turquie est ennemi de ce régime.

La prochaine fois que des avions turcs violeront l’espace aérien syrien, la Russie aura donc le droit de les abattre à la demande du gouvernement légitime de la Syrie.

Poutine est très rancunier, c’est vrai, mais il n’est pas stupide.

Il sait que si des chasseurs-bombardiers russes partent abattre des avions turcs entés illégalement dans l’espace aérien syrien, les Russes pourraient tomber dans un guet-apens tendu par la coalition, dirigée par des pays de l’OTAN (hostile à la Russie).

Évidemment, un tel guet-apens placerait l’Humanité au bord d’une troisième guerre mondiale. Ni lui, ni l’Occident ne désirent courir un tel risque.

À partir de la base militaire russe établie sur la côte méditerranéenne de la Syrie, Poutine a donc décidé de déployer ses missiles antiaériens les plus sophistiqués. Dans les faits, ce sont des missiles de croisière spécialisés. Jamais ils ne ratent leur cible. Leur portée est de 400 km soit les deux-tiers de la Syrie.

Donc plutôt que de risquer d’envoyer des chasseurs-bombardiers, il se prépare à utiliser ces missiles contre les avions turcs qui violeront l’espace aérien syrien. Ce qui élimine tout risque de guet-apens… et de guerre mondiale.

Les membres de la coalition ne sont pas dupes. Ils voient bien que la Turquie, allié de l’État islamique, essaie de diviser l’Occident alors que nous sommes menacés par la barbarie.

Ils conseilleront donc à la Turquie de se tenir tranquille. Devenu clairement une nuisance, la Turquie est mise échec et mat par la Russie, au grand soulagement de tout le monde.

Références :
Avion abattu par la Turquie : riposte économique de Moscou
Avion russe abattu – Moscou dénonce une «provocation planifiée»
Les pilotes militaires turcs : un sens de l’honneur du niveau de celui de Daesh ?
Un avion russe est abattu par Ankara, provoquant une escalade des tensions
Washington «inquiet» du déploiement de missiles anti-aériens russes
Why did it take Turkey just 17 seconds to shoot down Russian jet?

Paru depuis :
Conflit en Syrie – La responsabilité de la Turquie (2015-12-07)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Lutte contre l’État islamique : l’importance de la diplomatie française

20 novembre 2015

Introduction

Elle est finie l’époque où un pays déclarait la guerre à un autre en lui transmettant une déclaration par le biais d’un ambassadeur.

Le carnage du 13 novembre dernier à Paris a été une déclaration de guerre implicite de l’État islamique (ÉI) contre la France. Tout comme les attaques de Pearl Harbor en 1941 ont été une déclaration de guerre implicite du Japon envers les États-Unis.

Mais est-ce bien comparable ? L’ÉI est-il un État ?

Un pays officieux

Jusqu’ici, les gouvernements de nombreux pays (dont le Canada) préféraient qu’on parle des milices de l’État islamique plutôt que d’État islamique.

De nos jours, on parlera aussi de Daesch, un acronyme basé sur la transcription phonétique de mots arabes Dawlat islamiya fi ’iraq wa sham qui signifient État islamique en Irak et au levant. Bref, du pareil au même.

Pendant un certain temps sur ce blogue, j’ai suivi cette directive non écrite; en septembre 2014, je parlais encore de l’organisation État islamique.

Mais il faut nous rendre à l’évidence; dans les faits, c’est un État. Ses frontières ont beau fluctuer au gré des combats, ce pays a beau ne jouir d’aucune reconnaissance officielle, ce qui ne change rien au fait qu’il a tous les attributs d’un État.

L’État islamique contrôle un territoire qu’il appelle califat. Il y assure l’ordre. Il y prélève des taxes et impôts. Il y distribue des services (dispensaires et enseignement coranique, notamment).

On pourra le conquérir et, une fois qu’il aura été défait, l’annexer à ce qu’on voudra : pour l’instant, c’est un pays.

L’efficacité de la diplomatie française

Lorsqu’on entre en guerre, toutes les forces de l’État n’ont qu’un seul but; vaincre l’ennemi. Or une des forces de la France, c’est la compétence et l’efficacité de son corps diplomatique.

Il faut s’enlever de l’esprit ce cliché voulant que le travail d’un ambassadeur consiste à courir les cocktails d’une ambassade à l’autre.

Les autorités françaises ont entrepris un important ballet diplomatique entre les grandes capitales et cette initiative commence déjà à porter fruit.

Jusqu’ici, la coalition militaire contre l’ÉI n’avait pas pour but d’anéantir le califat, mais de susciter le chaos et l’anarchie de manière à inciter les pays voisins de se protéger en achetant des armes auprès des dirigeants de cette coalition (qui sont des producteurs d’armements).

Si le but avait été d’anéantir l’ÉI, on l’aurait d’abord vulnérabilisé en sapant ses sources de financement, la principale étant la vente de pétrole extrait du territoire qu’il contrôle.

Grâce à la diplomatie française, les choses commencent à changer.

Cette semaine, le quotidien Le Monde nous apprend qu’après consultation avec les représentants français, le Pentagone avait décidé détruire les centres de distribution du pétrole tenus par l’ÉI, ainsi que leurs convois partant en direction de la Turquie. À noter : on parle ici de distribution et non de production.

Selon la revue Foreign Policy, les responsables militaires américains sont arrivés à la conclusion que la campagne aérienne contre les infrastructures pétrolières de Syrie — infrastructures qui ont rapporté des centaines millions de dollars à l’EI ces deux dernières années — avait été trop prudente (un euphémisme pour dire qu’ils n’ont rien fait).

On a donc mis sur pied d’une nouvelle opération baptisée Tidal Wave II, en référence à la campagne qui avait détruit les champs pétroliers de l’Allemagne nazie en Roumanie durant la Deuxième Guerre mondiale.

Le 15 novembre dernier, des frappes ont détruit 116 camions-citernes stationnés près de la frontière irakienne, à Abou Kamal.

En Syrie seulement, l’ÉI contrôle 253 puits de pétrole. À certains de ces puits, les camions-citernes en attente de ravitaillement forment des queues longues de six kilomètres.

On voit donc que la destruction de 116 camions-citernes n’est qu’un début. Ce qu’on cherche à faire pour l’instant, ce n’est pas de détruire les sites d’extraction, mais de faire en sorte que leur accès soit encombré par les carcasses des camions-citernes bombardés.

Dans le fond, on arrive au même résultat que le bombardement des puits de pétrole. L’opération Tidal Wave II possède l’avantage de pouvoir remettre en service ces sites pétroliers aussitôt l’ÉI vaincue, le cas échéant.

Le but de la guerre contre l’ÉI

Ira-t-on plus loin en détruisant les puits de pétrole eux-mêmes ? Du point de vue strictement militaire, cela n’est pas nécessaire; empêcher l’accès suffit. Toutefois la guerre est soumise à d’autres impératifs.

Le but de la guerre contre l’ÉI n’est pas d’anéantir le califat; en une décennie de guerre, les États-Unis ne sont pas venus à bout d’Al-Qaida.

Cette guerre a deux objectifs.

Le premier est de punir de manière spectaculaire l’ÉI en lui infligeant une vulnérabilité dont il ne se remettra jamais.

Le deuxième est de tracer aux yeux de tous les mouvements terroristes à travers le monde, une ligne rouge qui est la limite à ne pas dépasser.

Massacrez-vous entre milices hostiles : pas de problème. Massacrez des populations loin de nous et nous vous condamnerons du bout des lèvres sans qu’il ne vous arrive rien. Mais touchez à un cheveu de nos citoyens ici même sur le territoire national et notre colère sera terrible. Voilà le message.

Une leçon pour le Canada

Pendant les années du régime despotique de Steven Harper, le Canada a considérablement perdu de son influence internationale.

Obéissant à des politiques économiques à courte vue (basées exclusivement sur l’exploitation pétrolière), le Canada s’est présenté au monde comme un pays qui n’hésite pas à renier ses engagements, à tenter de saboter les conférences destinées à combattre le réchauffement climatique, et qui ferme les yeux sur toutes les violations des droits de l’Homme commises par des régimes d’extrême droite (dont l’Arabie saoudite).

En 2010, lorsqu’il s’est agi de combler une vacance à son Conseil de sécurité, l’ONU a infligé une gifle au Canada en préférant le Portugal à notre pays.

On ne sait jamais lorsqu’on aura besoin des autres. En devenant un pays en marge des préoccupations mondiales, le gouvernement Harper a placé le Canada dans une situation délicate.

Voilà pourquoi il est important de rétablir la réputation internationale de notre pays, ce à quoi s’emploie justement le nouveau gouvernement canadien.

Références :
Daesh gagnerait 50 millions de dollars chaque mois sur la vente du pétrole
Esclavage, rançons, pétrole, pillage… comment se finance l’Etat islamique
Hitting the Islamic State’s Oil Isn’t Enough
Le Canada reçoit une gifle à l’ONU
L’État islamique : un trou noir
Raids aériens pour « casser la machine » Etat islamique

Parus depuis :
Frappes d’une rare intensité en Syrie (2015-11-21)
La France exclut l’envoi de forces spéciales (2015-11-23)

Lutte contre l’État islamique : l’importance de la diplomatie française
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Écrit par Jean-Pierre Martel


Le terrorisme nouveau

17 novembre 2015

Jusqu’au carnage récent à Paris, l’État islamique (ÉI) et Al-Qaida se distinguaient par deux choses.

Al-Qaida n’a jamais cherché à conquérir un territoire. Disposer de quelques bases d’entrainement ici et là en Asie et en Afrique lui suffisait. Au contraire, la possession d’un territoire afin d’y assoir un califat est à la base des ambitions de l’État islamique.

De plus, Al-Qaida entrainait des combattants à commettre des attentats à l’étranger, ce qui n’était pas le cas de l’ÉI. Du moins jusqu’ici.

Sur ce dernier point, ce n’est plus vrai.

Ce qui est beaucoup plus grave, c’est que l’ÉI a ‘démocratisé’ le terrorisme.

Al-Qaida a mené un grand nombre d’attentats à travers le monde. Mais ce qui l’a fait naître aux yeux du grand public, ce qui a fait sa gloire auprès de ses financiers, ce sont les attentats du 11 septembre 2001. Ceux-ci se caractérisent par l’importance des ressources mises en œuvre.

Ce que l’ÉI a prouvé à Paris, c’est qu’on pouvait organiser un attentat terroriste qui frappe autant l’esprit, avec presque rien; il suffit de quelques kalachnikovs et d’une automobile pour commettre un carnage dont toute la planète parlera.

En fait, ce type d’attentats n’est pas nouveau. Il suffit de consulter l’histoire des guerres d’indépendance au Maghreb ou des guerres civiles au Proche-Orient pour trouver des antécédents de foules mitraillées soudainement sur la voie publique sans autre raison que celle d’être des cibles faciles.

Mais depuis longtemps, la trace de ces drames n’a été conservée que dans des livres d’histoire ensevelis sous la poussière de nos bibliothèques.

L’ÉI a donc remis au goût du jour ce terrorisme facile et l’a exporté en Occident. Comme le Beaujolais, on découvre donc ce terrorisme nouveau, léger et frais.

Il est donc certain que de pareils attentats se répéteront bientôt ailleurs parce qu’ils sont presque impossibles à prévenir et parce qu’ils sont indécelables sur le radar des services de renseignements (comme on l’a vu à Paris).

Et puisque nous en parlons, j’aimerais aborder deux questions que tout le monde se pose.

Pourquoi Paris ?

On peut trouver des indices de réponse dans le communiqué publié par l’État islamique, celui dans lequel le califat revendiquait la responsabilité du carnage du 13 novembre 2015.

« Dans une attaque bénie, (…) un groupe de croyants des soldats du Califat (…) a pris pour cible la capitale des abominations et de la perversion (…), Paris.

Huit frères (…) ont pris pour cible des endroits choisis minutieusement à l’avance au cœur de la capitale française; le stade de France lors du match de deux pays (en croisade contre nous,) la France et l’Allemagne (…), le Bataclan où étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité ainsi que d’autres cibles dans le dixième, le onzième et le dix-huitième arrondissement et ce, simultanément. »

À leurs yeux, Paris est la capitale des abominations et de la perversion. Paris est comme cette femme fière et libre dont la joie resplendissante est une offense aux yeux de la bigote qui s’enferme dans le malheur en se privant de tous les plaisirs du monde.

En somme, Paris est une ville symbolique. C’est d’ailleurs pourquoi un attentat dans cette ville a plus d’impact médiatique qu’un attentat survenu à Beyrouth ou ailleurs.

Mais je crois qu’il y a aussi une autre raison, plus pratique.

J’ai visité Paris en 2003, en 2004, en 2014 et le mois dernier. Ce qui m’a frappé, c’est à quel point Paris est peuplé. Non pas que la densité urbaine y atteigne des records, mais il y a foule souvent, partout.

En comparaison avec mes visites antérieures, il y a une décennie, j’ai l’impression qu’il y a deux fois plus de voitures dans ses rues. Le métro, bondé à Montparnasse il y a une décennie, est bondé sur plusieurs lignes principales de nos jours en dépit du fait que ses trains s’y succèdent aux deux minutes.

Le moindre obstacle à la sortie du métro (ici la mendiante, là une personne arrêtée à répondre à son téléphone portable sans se soucier des autres, plus loin ce vélo stationné au mauvais endroit) crée des goulots d’étranglement et fait en sorte que la journée à Paris ressemble souvent à une course à obstacles.

Et surtout, les terrasses de ses cafés et restaurants y sont noires de monde dès qu’il fait beau.

Conséquemment, n’importe quel terroriste y trouvera partout des cibles nombreuses contres lesquelles assouvir sa haine.

Et c’est une ville touristique qui accueille des millions de personnes par année. Aucun étranger — et à plus forte, raison aucun terroriste français — n’y attire l’attention.

À quoi devrait-on s’attendre ?

Tous ceux qui connaissent bien l’histoire de la France depuis la guerre d’Algérie savent que la réponse de l’État français aux milieux terroristes sera foudroyante, tant au Moyen-Orient, que sur le territoire national. En deux mots, la récréation est terminée. Du moins, pour quelques mois.

Mais tous ces moyens n’arrêteront pas le terrorisme. Pas plus qu’un mur n’arrête le vent.

Les gens sont fascinés par le succès. Quand un film est immensément populaire, on cherche à lui donner une suite.

C’est la même chose pour le terrorisme. L’ÉI a montré comment c’était facile de tuer une centaine de personnes. Attendons-nous à ce que les attentats de Paris fassent tache d’huile.

Ce qui m’amène à répéter : on ne peut prévenir le terrorisme par des moyens militaires ou par des services de renseignements. Il faut aller à la cause du terrorisme. Or le terrorisme n’est rien d’autre que la concrétisation de la haine.

Cette haine se nourrit du ressentiment des Musulmans à l’égard des pays occidentaux. Ce contentieux est la sève du djihadisme. Il s’articule autour de deux pôles : la guerre coloniale d’Israël en Palestine et la multiplication des guerres suscitées par les pays occidentaux dans des pays musulmans.

Tout près de l’Europe, on ne peut pas propager la guerre et le malheur sans que cela se répercute en Occident sous forme de vagues migratoires et d’attentats terroristes.

Au-delà des bombes françaises qui tomberont sur le califat parce que le carnage de Paris ne peut rester impuni, il faudra bien réaliser que ce sont d’autres bombes occidentales qui ont créé le fiasco duquel est né l’ÉI.

Puissions-nous un jour apprendre à agir autrement.

Références :
Communiqué de l’État islamique
L’État islamique : un trou noir
Nous payons les inconséquences de la politique française au Moyen-Orient

Le terrorisme nouveau
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Écrit par Jean-Pierre Martel


Bilan militaire de la lutte contre l’État islamique

29 septembre 2015

 

Créée 2014, la coalition internationale contre l’ÉI comprenant soixante pays dont la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Australie, le Danemark et le Canada.

De son côté, la Turquie cible accessoirement l’ÉI en Syrie mais surtout les forces kurdes en Irak qui s’opposent à l’ÉI sur son chemin vers sa première cible, l’Iran.

L’État islamique regroupe aujourd’hui cent mille à cent vingt-cinq mille combattants en Syrie et en Irak, dont près de quinze mille étrangers.

En 415 jours de campagne, 7 085 frappes ont été menées; 506 en Irak et 2 579 en Syrie. Elles visent principalement les centres de commandement, les stocks de munitions, les chefs de l’ÉI et les convois d’armes et de combattants.

La coalition internationale affirme avoir tué plus de quinze mille combattants de l’ÉI depuis le début de la campagne aérienne. Toutefois, à défaut d’avoir des soldats sur le terrain, il est difficile de prouver cette affirmation.

Et comme la coalition ne donne pas de données relativement à la population civile tuée (un sujet tabou), on doit prendre avec circonspection les données des pertes dans les rangs des djihadistes.

Selon un analyste irakien, Hicham Al-Hachémi, dix-neuf des quarante-trois grands chefs de l’EI auraient été tués, aussitôt remplacés par d’autres personnes.

Au-delà de ce bilan militaire — qui se résume à avoir stoppé l’expansion fulgurante de l’ÉI en Syrie et en Irak — le cout humain des interventions étrangères en Syrie est catastrophique, contribuant au chaos qui pousse à l’exil des millions de personnes.

Référence : Au bout d’un an, quel est le bilan de la coalition internationale contre l’EI ?

Sur le même sujet :
Crise migratoire : pas d’issue sans paix
La principale menace contre l’Occident : la Russie ou l’État islamique ?
Le Canada, serviteur de l’Arabie saoudite
L’État islamique : un trou noir
Turquie vs Kurdes vs État islamique

Bilan militaire de la lutte contre l’État islamique
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Écrit par Jean-Pierre Martel


Turquie vs Kurdes vs État islamique

28 juillet 2015

Les Kurdes

Les Kurdes constituent un peuple d’origine iranienne d’environ quarante millions de personnes. Leur langue est dérivée du perse (proche de la langue iranienne moderne) : conséquemment, ce ne sont pas des Arabes.

Au fil des conflits armés dans cette partie du monde, ce peuple a migré dans différents pays. De nos jours, on compte des Kurdes principalement en Turquie (12 à 15 millions), en Iran (de 6 à 9 millions), en Irak (de 5 à 7 millions), en Syrie (2,8 millions) et en Allemagne (près d’un million).

Kurdistan
 
En dépit de cette dispersion, les communautés kurdes habitent principalement au Kurdistan — un territoire sans reconnaissance internationale — qui chevauche le sud-est de la Turquie, le nord-est de la Syrie, le nord-est de l’Irak et le nord-est de l’Iran (voir ci-dessus).

De tous les Musulmans sunnites de la région, les Kurdes sont ceux qui font une plus grande place aux femmes. Et parce que leur foi musulmane se distingue de l’orthodoxie rétrograde prêchée par l’Arabie saoudite, ils sont considérés comme des hérétiques qui méritent la mort par les fondamentalistes sunnites (dont fait partie les militants de l’État islamique).

L’État islamique

En mettant fin au régime autoritaire de Saddam Hussein en Irak et en suscitant la révolte contre celui de Bachar el-Assad en Syrie, les États-Unis, le Royaume-Uni, la Turquie et les pétromonarchies du Golfe ont provoqué le chaos dans ces deux pays, ce qui a favorisé l’émergence de l’État islamique (ÉI).

Selon l’idéologie de l’ÉI, le chiisme — une branche de l’Islam qui regroupe 10 à 15% des Musulmans — est une innovation dogmatique équivalente à une hérésie. L’État islamique se propose donc d’exterminer les 200 millions de Chiites dans le monde ou d’obtenir leur conversion forcée au sunnisme.

En novembre 2014, le califat a fait connaître l’ordre de ses priorités; s’attaquer aux Chiites (iraniens et irakiens), puis l’Arabie saoudite et ses alliés régionaux, et enfin les croisés occidentaux.

Afin d’atteindre leur première cible — l’Iran — l’ÉI doit traverser le Kurdistan. En somme, il lui faut faire la guerre aux Kurdes, ce qui est le cas depuis l’émergence de l’ÉI.

Talonné par les bombardements occidentaux, l’ÉI piétine face aux combattants kurdes. Son incapacité à les vaincre révèle son importance militaire mineure, ce qui tranche avec l’emballement médiatique que sa barbarie provoque chez nous.

Même si les pétromonarchies du golfe sont menacées par l’ÉI, le fait qu’elles sont au deuxième rang des priorités de l’ÉI est rassurant puisqu’elles savent que jamais l’ÉI ne viendra à bout de l’Iran, un pays de 80 millions d’habitants. Donc jamais l’ÉI ne pourra passer à sa deuxième priorité à moins d’inverser leur ordre.

Pour les pays du Proche et du Moyen-Orient qui sont hostiles à l’Iran, ce qui compte, ce n’est pas la victoire impossible de l’ÉI sur l’Iran; c’est l’affaiblissement de l’Iran provoqué par un conflit armé avec les milices de l’ÉI.

La Turquie

En permettant que les livraisons d’armes à destination des rebelles syriens traversent son territoire, la Turquie (comme bien d’autres pays) a favorisé l’émergence de groupes radicaux comme l’ÉI.

Les miliciens de l’ÉI gravement blessés en Syrie sont transportés en Turquie pour y être soignés. Par contre, les combattants kurdes qui tentent la même chose doivent attendre des heures à la frontière turque avant qu’on leur permette d’entrer au pays quand ils ne sont pas décédés entretemps.

Depuis l’émergence de l’ÉI, la Turquie a été frappée par plusieurs attentats de l’ÉI.

Jusqu’à tout récemment, ces attentats étaient impunis. Si bien qu’une partie croissante de la population turque (kurde ou non) accusait le président Erdoğan d’être complice de l’ÉI.

Dans les faits, elle ferme les yeux sur la contrebande de pétrole brut provenant de l’ÉI. Ce pétrole bon marché permet à son économie d’être plus concurrentielle.

Pour son pétrole, l’ÉI obtient 10$ du baril, soit un prix considérablement plus bas que le prix international. Ce pétrole est la principale source de financement de l’ÉI.

L’inertie du gouvernement du président Erdoğan contre l’ÉI a eu d’importantes répercussions politiques dans son pays.

Aux élections législatives turques du mois dernier, le parti de M. Erdoğan a perdu sa majorité parlementaire, entre autres à cause des 80 députés élus par un parti prokurde.

Depuis moins de dix jours, une série d’événements dramatiques provoque un bouleversement de la vie politique turque.

Le 20 juillet 2015, un suspect commet un attentat-suicide dans la ville turque de Suruç, située près de la frontière syrienne. L’attentat — qui a fait 32 morts et une centaine de blessés — visait un centre culturel kurde qui recrutait des jeunes en vue d’aider à la reconstruction de la ville syrienne de Kobani, libérée de l’ÉI par des combattants kurdes.

Furieux de l’inaction de l’armée, le 22 juillet, les rebelles kurdes assassinent en Turquie deux policiers à Ceylanpinar alors que le lendemain, ils font exploser un véhicule militaire sur une route de Diyarbakir, tuant un ou deux soldats et en blessant trois ou quatre autres.

Le même jour, un garde-frontière turc stationné dans la ville turque d’Elbeyli était tué cette fois par des combattants de l’ÉI à partir du territoire syrien. Cet incident frontalier est officiellement le facteur déclenchant de l’Opération martyr-Yalçın, une série de bombardements aériens turcs visant deux cibles; l’ÉI en Syrie et les combattants kurdes en Irak.

Ces jours-ci, les 1 300 citoyens turcs arrêtés au cours de rafles policières comprennent au moins 1 040 militants kurdes dénonçant la connivence de la Turquie avec l’ÉI.

La volteface d’Erdoğan vise plusieurs objectifs. En déclarant une guerre qui englobe à la fois les milices Kurdes et ceux de l’ÉI, le président turc rend acceptables aux yeux occidentaux des bombardements qui, dans les faits, ont principalement pour cible des combattants kurdes qui luttent contre l’ÉI.

C’est donc à la fois un coup de semonce adressé aux combattants de l’ÉI en Syrie pour qu’ils cessent de s’en prendre aux forces de l’ordre en Turquie et au contraire, un coup de main à leurs collègues en Irak afin de favoriser leur progression vers l’Iran (progression financée par le pétrole de l’ÉI vendu à la Turquie).

Le 24 juillet, deux chasseurs F-16 ont bombardé l’ÉI en Syrie alors que vingt chasseurs-bombardiers — dix fois plus — partaient bombarder principalement les combattants kurdes en Irak. Le lendemain, 105 chasseurs F-16 attaquaient l’ÉI et surtout les combattants kurdes (tuant le commandant Murat Karayılan).

Il est évident que les rebelles kurdes qui ont assassiné des soldats et des policiers en Turquie ne sont pas les mêmes que ceux qui sont occupés à combattre l’ÉI en Irak. En bombardant ces derniers, la Turquie affaiblit les miliciens qui s’opposent à la progression de l’ÉI vers l’Iran. C’est donc une série de bombardements qui vont à l’opposé de ce que cherchent à faire les pays occidentaux depuis des mois, dont le Canada.

Mais pourquoi ces derniers approuvent-ils la Turquie ? Parce que leur but n’est pas d’éradiquer l’ÉI mais plutôt de prolonger l’insécurité au Moyen-Orient. Cela signifie favoriser les combattants kurdes par moment, d’autres fois leurs adversaires. La Turquie sert maintenant de balancier.

Les principaux pays qui ont accepté de bombarder l’ÉI sont des producteurs d’armement. Créer de l’insécurité afin d’inciter des pays à s’armer auprès d’eux, déstabiliser les gouvernements forts de la région qui s’approvisionnaient en Russie ou en Chine, souffler sur les tisons des rivalités interconfessionnelles, tout cela est excellent pour leur secteur militaro-industriel. De plus, cela permet de tester concrètement l’efficacité de leurs armes.

Les autres membres de la coalition contre l’ÉI comprennent le double langage de la Turquie : ils pratiquent eux-mêmes ce double langage auprès de leur propre population.

Comme dit le proverbe, qui se ressemble s’assemble.

Références :
Avec les Kurdes du PKK, dans les montagnes d’Irak
Deuxième série de raids turcs contre l’EI et les rebelles du PKK
Derrière la riposte turque contre Daech et le PKK, le double jeu d’Ankara
Frappée par Daech, la Turquie riposte
‘Isis suicide bomber’ strikes Turkish border town as Syrian war spills over
Israël soigne des djihadistes d’Al-Qaïda blessés en Syrie
Kurdes
Operation Martyr Yalçın
La Turquie s’adresse au PKK : « C’est soit les armes, soit la démocratie »
Research Paper: ISIS-Turkey List
Suruc massacre: At least 30 killed in Turkey border blast
Suspect identified in Turkish border town bombing
Turkey: 9 with Syrian ties arrested in car bombings
Turkey–ISIL conflict
Turkish jets hit Kurdish militants in Iraq and Isis targets in Syria
Turkish newspaper columnist fired over tweet critical of Erdoğan
Turkish nurse: ‘I’m sick of treating wounded ISIL militants’
Turquie: la double bataille d’Ankara
Turquie : un officier assassiné, le gazoduc irano-turc saboté

Parus depuis :
La Turquie ajuste le tir (2015-08-08)
La Turquie affirme avoir tué 771 membres du PKK en un mois (2015-08-21)
Raids aériens pour « casser la machine » État islamique (2015-11-18)
Moscou accuse Ankara d’armer les djihadistes (2016-04-02)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La principale menace contre l’Occident : la Russie ou l’État islamique ?

18 juillet 2015

Introduction

Selon le nouveau chef d’état-major de la Défense canadienne, M. Jonathan Vance, l’État islamique (ÉI) constitue la principale menace contre l’Occident.

De son côté, le prochain chef des forces armées américaines, le général Joseph Dunford, estime que la Russie, suivie de la Chine et de la Corée du Nord constituent plutôt les trois menaces principales à la paix dans le monde. L’ÉI n’est qu’en quatrième position.

La Russie

Depuis qu’il est au pouvoir en Russie, Vladimir Poutine a transformé son pays en un État mafieux dont la montée en puissance est une menace contre ses voisins européens (pays baltes, Georgie, et Ukraine, entre autres).

Le contentieux entre la Russie et l’Occident tire son origine de l’extension de l’OTAN en Europe de l’Est. Depuis l’effondrement du rideau de fer, la grande majorité des anciennes républiques soviétiques ont été admises en tant que membres de l’OTAN; ce sont les pays baltes (Estonie, Lettonie, et Lituanie), la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Slovénie, la Hongrie, la Croatie, la Roumanie, la Bulgarie, et l’Albanie.

Les autorités russes prétendent que le président russe Mikhaïl Gorbatchev n’avait consenti à la réunification de l’Allemagne qu’après avoir obtenu l’assurance que l’OTAN ne chercherait pas à s’étendre vers l’Est.

Du côté occidental, cette prétention est démentie catégoriquement; jamais une telle garantie n’a été donnée à la Russie.

La question de savoir qui dit vrai est purement académique. Il est clair que la Russie ne peut pas accepter d’être encerclée de pays voisins qui pointent leurs canons contre elle.

De manière analogue, le président américain John-F. Kennedy ne pouvait pas accepter que l’Union soviétique déploie ses missiles à Cuba. Le blocus militaire américain lors de la crise des missiles était donc légitime.

Mais les anciennes républiques soviétiques ne sont pas des îles. Et en profitant de la faiblesse de la Russie après l’effondrement du bloc soviétique pour militariser contre elle ses anciennes républiques satellites, l’OTAN est aujourd’hui en position de force, au prix d’un accroissement de la tension diplomatique entre la Russie et l’Occident.

La Russie n’a pas de moyens d’empêcher un pays voisin de rejoindre l’OTAN autrement qu’en cherchant à déstabiliser son économie et en cherchant à faire en sorte qu’il soit dirigé par un gouvernement qui lui soit soumis.

En déployant ses missiles jusqu’aux frontières russes, l’OTAN a préparé la guerre. Mais elle n’a pas préparé la paix (ce qui n’était pas son rôle).

Conséquemment, grâce à nous, la Russie est redevenue une menace pour la paix.

Or cette menace ne peut être sous-estimée. De tous les pays hostiles à l’Occident, la Russie est de loin celui qui dispose du plus grand arsenal militaire. Dans ce sens, c’est notre principal danger.

L’État islamique

Comparé à la Russie, l’ÉI est un moustique. Cette organisation n’a réussi à conquérir de vastes territoires en Syrie, en Irak et en Libye que grâce à la stupidité de la politique étrangère américaine. En renversant les régimes autoritaires qui assuraient stabilité de la région, les États-Unis et le Royaume-Uni ont créé les conditions propices à l’émergence de l’ÉI.

Contrairement à Al-Qaida — qui entraine une partie de ses combattants à commettre des attentats terroristes en Occident — l’ÉI ne constitue une menace que pour les États voisins, au premier chef desquels se trouve l’Iran.

Tout au plus adresse-t-il des menacettes aux pays qui le bombardent en appelant ses sympathisants demeurés dans ces pays — des amateurs — à commettre des attentats terroristes.

En fait, depuis des mois, l’ÉI fait du surplace. Après avoir conquis de vastes régions désertiques et quelques villes importantes, il se bute au territoire kurde situé sur son chemin vers l’Iran.

Mais pourquoi les pays occidentaux n’arrivent-ils pas à éradiquer l’ÉI ? Tout simplement parce que cela n’est pas leur objectif.

Les principaux pays qui ont accepté de bombarder l’ÉI sont des producteurs d’armement. Ces pays n’ont pas intérêt à ce que leur territoire devienne le théâtre de la guerre. Toutefois, une belle guerre lointaine est excellente pour leur économie.

Créer de l’insécurité afin d’inciter des pays à s’armer auprès d’eux, déstabiliser des gouvernements au nom de beaux grands principes, souffler sur les tisons des rivalités interconfessionnelles, tout cela est excellent pour leur secteur militaro-industriel. Et cela permet de tester concrètement l’efficacité de leurs armes.

La meilleure manière d’éradiquer l’ÉI est de tarir son financement. Or comment l’ÉI se finance-t-il ? De loin, par la vente de pétrole extrait du territoire qu’il contrôle. Et où est écoulé ce pétrole ? Par voie terrestre, par des centaines de camions-citernes qui font la navette entre l’ÉI et la Turquie.

La Turquie, n’est-elle pas membre de la coalition contre l’ÉI ? Oui. Mais comme de nombreux pays, elle tient un double discours. Officiellement, elle combat l’ÉI. Mais officieusement, elle ferme les yeux sur la contrebande de pétrole brut provenant de l’ÉI. Elle obtient du pétrole à bon marché qui permet à son économie d’être plus concurrentielle.

Mais un camion-citerne ne peut voyager sur du sable. Il lui faut circuler sur un sol ferme et conséquemment, emprunter des routes. Or il n’y a pas une infinité de routes qui mènent à la Turquie.

Depuis des mois, je cherche à savoir précisément quelles sont les cibles des bombardements du Canada. Or je n’ai pas réussi à trouver un seul texte qui le précise. Évidemment, on attaque l’ÉI mais cela est vague. Que bombarde-t-on au juste sur le territoire du califat ?

Ce qui est certain, c’est que si on avait cherché à détruire les routes qui mènent à la Turquie et les sites d’extraction du pétrole du territoire du califat, les caisses de l’ÉI seraient vides depuis longtemps.

Le Canada à lui seul a procédé à plus de deux mille bombardements, au coût d’un demi-milliard de dollars. Ce zèle sert à détourner l’opinion publique canadienne de la faillite des politiques économiques du gouvernement Harper.

Si par miracle le Canada réussissait à détruire l’ÉI — ce qui est impossible selon l’avis de tous les experts — est-il prêt à voir rentrer au pays des centaines de guerriers défaits qui n’auront qu’un seul but : se venger de leur défaite en commettant des attentats ici même au pays…

Conclusion

Le nouveau chef d’état-major de la Défense canadienne a raison; l’ÉI — surtout s’il est défait — représente une menace plus immédiate à la sécurité de chacun d’entre nous que la Russie.

Mais d’autre part, le chef militaire américain a lui aussi raison. Des attentats terroristes peuvent tuer des milliers de personnes : une guerre avec la Russie en tuerait des millions.

S’il est vrai que nos pays doivent envisager la possibilité éloignée d’une guerre mondiale, ce qu’il faut craindre dans l’immédiat, ce sont les attentats commis en réaction à la mort et à la désolation que nos gouvernements répandent un peu trop facilement à l’Étranger.

Références :
Bombarder l’État islamique, ça fait tellement du bien…
Le groupe EI est la principale menace de l’Occident, selon le nouveau chef d’état-major
L’État islamique : un trou noir
Plus de 10 000 djihadistes de l’EI tués
Vladimir Poutine

Paru depuis :
Is ISIL running out of oil? (2015-07-19)
L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi (2015-11-20)

La principale menace contre l’Occident : la Russie ou l’État islamique ?
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