Les visées hégémoniques de l’Arabie saoudite au Liban

10 novembre 2017

Introduction

À la tête du Liban depuis janvier dernier, le premier ministre de ce pays a annoncé cette semaine sa démission depuis la capitale saoudienne au motif que sa vie serait en danger s’il demeurait au Liban.

Aujourd’hui, le Hezbollah — un mouvement politicomilitaire libanais soutenu par l’Iran — accuse l’Arabie saoudite d’avoir contraint le premier ministre libanais à la démission et de le retenir contre son gré.

Que faut-il en penser ?

Saad Hariri possède la double citoyenneté libano-saoudienne. S’il est exact que M. Hariri craint pour sa vie, il est plausible qu’il ait choisi de se réfugier dans son pays natal, l’Arabie saoudite, où vivent déjà son épouse et leurs trois enfants.

Une hypothèse

Pays voisin du Liban, la Syrie a joué un rôle considérable dans les affaires intérieures du Liban au cours des dernières décennies.

Le vide laissé par l’affaiblissement du régime de Bachar el-Assad représente une opportunité pour l’Arabie saoudite d’étendre son influence dans ce pays.

Au premier abord, la démission d’Hariri, un allié de l’Arabie saoudite, s’apparente à un recul de l’influence politique de l’Arabie au Liban.

Sauf si la dictature saoudienne y prépare la guerre et désire mettre Hariri en sécurité afin de préparer son retour éventuel.

Le belliqueux prince héritier saoudien pourrait être tenté de combattre les milices du Hezbollah au Liban pour les raisons suivantes :
• réduire l’influence qu’exerce l’Iran au Liban par le biais du Hezbollah qui lui est allié,
• tester, comme au Yémen, son arsenal militaire et augmenter l’expérience de ses généraux en vue d’une guerre éventuelle contre l’Iran,
• favoriser l’implantation au Liban d’une république islamiste fondamentaliste, à défaut d’avoir réussi à le faire en Syrie, et
• recycler les mercenaires démobilisés par la fin de la guerre en Syrie et éviter leur dispersion dans leurs pays natals respectifs.

Ce qui plaide en faveur de cette explication purement spéculative, c’est le fait que l’Arabie saoudite ait demandé hier à ses ressortissants de quitter le Liban le plus rapidement possible. Comme si un conflit y était imminent.

Références :
L’Arabie saoudite demande à ses ressortissants à quitter le Liban
Le premier ministre libanais Saad Hariri démissionne et dénonce la « mainmise » de l’Iran
Liban: Hariri est «détenu» en Arabie saoudite, selon le Hezbollah
Saad Hariri

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Le mystère de l’ambassade

30 octobre 2017

Introduction

Entre la fin de 2016 et le début de 2017, au moins 21 employés de l’ambassade américaine à Cuba ont été victimes d’un mal mystérieux en quelques semaines.

Lésions cérébrales, perte définitive de l’audition, perte d’équilibre, migraines aigües, troubles cognitifs et œdèmes cérébraux font partie des symptômes de ce mal mystérieux.

Le 23 mai dernier, le gouvernement Trump a expulsé deux diplomates cubains en fonction aux États-Unis afin de protester contre les attaques présumées de Cuba ciblant le personnel diplomatique américain.

Selon les États-Unis, ce personnel aurait été soumis à des attaques ‘soniques’ causées par des ondes situées hors du spectre audible.

De nos jours, il n’y a pas d’ondes qui ne puissent être décelées facilement. Lorsqu’elles sont inaudibles parce que trop faibles, les ondes sonores peuvent être amplifiées. Les ondes radio peuvent être captées par une simple radio. Il existe des capteurs d’ondes électromagnétiques. Les émissions radar peuvent être captés par des antiradars. Et ainsi de suite.

Bref, pour que l’explication des attaques ‘soniques’ soit crédible, il faut imaginer que Cuba ait mis au point une technologie sophistiquée capable d’émettre des ondes que même les États-Unis n’arrivent pas à la déceler.

Au risque d’offenser mes lecteurs cubains, j’ai peine à croire en la haute technologie militaire de l’ile…

On doit se rappeler que le régime castriste désire la normalisation des relations diplomatiques avec les États-Unis — mais pas à n’importe quel prix — alors que l’administration Trump y est farouchement opposée.

Il serait contreproductif pour Cuba de se livrer à des attaques ‘soniques’ contre les États-Unis alors qu’on cherche à s’en rapprocher.

La maladie du légionnaire

En 1976, lors d’un congrès à Philadelphie, 200 membres de l’American Legion étaient victime d’une nouvelle maladie pulmonaire (surnommée Maladie du légionnaire).

Cette pneumonie était causée par une bactérie inconnue jusque là qui se reproduisait dans les tubulures des systèmes de climatisation qui ne sont pas régulièrement nettoyés.

S’il est facile d’imaginer qu’une bactérie dispersée dans l’air puisse être inhalée et causer une maladie pulmonaire, on voit mal comment un microbe dans l’air puisse atteint les organes internes de l’oreille et causer la surdité de certains membres du personnel diplomatique américain.

En effet, la cochlée (responsable de l’audition) et le labyrinthe (responsable en partie de l’équilibre) sont situés profondément dans l’oreille interne, protégée de l’extérieur par le tympan.

À moins d’une lésion du tympan, il est presque impossible pour un microbe d’atteindre l’oreille interne… à moins de passer par le nez.

En effet, le nez est directement relié à l’oreille interne par la trompe d’Eustache. C’est par l’intermédiaire de ce tube étroit que nous pouvons rétablir, lors d’un vol d’avion, l’équilibre de pression entre l’air de la cabine et la pression derrière le tympan.

Inspirés par le nez, ce sont habituellement des virus, mais parfois des bactéries, qui réussissent à migrer vers l’oreille interne en passant par la trompe d’Eustache. On peut facilement imaginer qu’une bactérie inconnue puisse faire la même chose.

Un système d’aération vieux d’un demi-siècle

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L’édifice de l’ambassade américaine à Cuba a été construit en 1953 sur le Malecón. Celui-ci est un long boulevard aménagé le long du détroit de Floride.

Tout comme de nombreux édifices modernes, on ne peut en ouvrir les fenêtres et toute l’aération dépend d’un système de climatisation placé sur le toit.

En 1961, les États-Unis rompent leurs relations diplomatiques avec Cuba et ne les reprendront qu’en 2015. Pendant 54 ans, l’édifice demeurera en l’état et logera le personnel très restreint de la Section des intérêts des États-Unis à La Havane.

Les appareils qui climatisent, qui déshumidifient et peut-être qui détoxifient l’air de l’ambassade étaient sans doute à la fine pointe de l’art il y a un demi-siècle. Est-il possible qu’ils se soient dégradés depuis au point de devenir dangereux ?

Soumis à un climat chaud et humide, l’édifice est aspergé par de l’écume et des gouttelettes corrosives d’eau salée à chaque fois qu’une tempête frappe l’ile.

Le béton et les vitres de l’ambassade ne portent aucun signe visible d’érosion. Toutefois, il est raisonnable de penser que les appareils de climatisation situés sur le toit de l’édifice puissent vieillir prématurément.

Plutôt que d’explorer la piste hasardeuse et compliquée d’une cause microbienne, l’administration Trump a préféré recourir à l’accusation extravagante d’attaques ‘soniques’, elle qui cherche des prétextes pour rompre de nouveau les relations diplomatiques avec Cuba…

Références :
Ambassade des États-Unis à Cuba
American Legion
Le mystère des «attaques acoustiques» contre des diplomates américains à Cuba reste entier
US embassy employees in Cuba possibly subject to ‘acoustic attack’

Détails techniques : Olympus OM-D e-m5, objectif Lumix 12-35mm — 1/500 sec. — F/8,0 — ISO 200 — 35 mm

Le mystère de l’ambassade
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Écrit par Jean-Pierre Martel


La Grande séduction saoudienne

27 octobre 2017

Introduction

Du 24 au 26 octobre 2017 se tenait dans la capitale saoudienne la conférence Future Investment Initiative, réunissant au-delà de 3 500 participants provenant de 88 pays.

Le but de cette réunion était de faire la promotion d’un projet d’investissement colossal de 500 milliards$US en Arabie saoudite.

Vidéo promotionnelle de Neom (en anglais)

Ce projet vise la création d’une ville futuriste (appelée Neom) au sein d’une zone industrielle de 26 000 km², soit l’équivalent de 500 fois la surface de l’ile de Montréal. Cette zone serait située dans l’ouest de l’Arabie, à la jonction avec la Jordanie et l’Égypte.

Elle serait créée sur le modèle des zones économiques spéciales chinoises.

La ville proprement dite serait alimentée en énergie solaire et robotisée à l’extrême. Les bâtiments et des infrastructures resteraient immaculés grâce à l’absence de pollution atmosphérique.

L’approvisionnement alimentaire serait assuré grâce à l’agriculture verticale, au développement de cultures en zones arides et en eau de mer ainsi que l’utilisation de serres photovoltaïques.

En marge de cette conférence, une vaste offensive de relations publiques s’est déroulée.

Le prince héritier a accordé une entrevue à l’influent quotidien britannique The Guardian. Il ne l’a pas fait pour Le Monde puisque ce quotidien a l’habitude (comme Le Devoir) de reproduire intégralement les dépêches de l’Agence France-Presse (qu’il suffit de mettre dans sa poche).

Le site de Radio-Canada s’est contenté d’une entrevue avec la journaliste Clarence Rodriguez, chantre du régime et seule journaliste française accréditée en Arabie saoudite (selon sa page Twitter).

Officiellement, cette conférence vise à attirer des investissements. Mais ce n’est pas son véritable but.

Les problèmes structurels de l’économie saoudienne

En raison de l’insécurité permanente qui règne au Moyen-Orient, des firmes occidentales d’investissement (principalement américaines) y orchestrent une fuite des capitaux depuis des décennies.

Si bien que la famille royale saoudienne est lentement devenue propriétaire d’environ 8% de l’économie américaine, soit dix fois plus que les fortunes combinées de Bill Gates et Warren Buffett.

De plus, s’il est vrai que la capitalisation boursière d’Apple est, de temps en temps, la plus importante au monde, c’est seulement parce que la compagnie Aramco (la compagnie nationale saoudienne d’hydrocarbures) n’est pas inscrite en bourse.

On estime que la capitalisation d’Aramco est 3 000 milliards$, soit environ quatre fois celle d’Apple.

En dépit de la diminution de ses revenus pétroliers, l’Arabie ne manque pas d’argent. Au contraire, elle est immensément riche. Alors quel est son problème ?

Son problème est un abyssal déficit technologique.

L’école publique saoudienne est aux mains du clergé wahhabite.

Très bon à former des hommes de lettres (avocats en droit musulman, écrivains, poètes, fonctionnaires peu qualifiés), le système scolaire du pays ne forme que très peu de chercheurs, de scientifiques et de travailleurs qualifiés puisque souvent la science moderne entre en conflit avec l’interprétation rigoureuse des textes sacrés de l’Islam, vieux de 1 500 ans.

Le régime vante son taux élevé de scolarisation. Dans les faits, le système scolaire ne forme que des bons à rien que même les entreprises saoudiennes hésitent à embaucher comme travailleurs qualifiés. D’où le taux de chômage d’environ 40% chez les jeunes hommes du pays.

Quant aux femmes, l’accès aux études supérieures leur est théoriquement permis depuis des décennies. Mais encore là, leur tutelle masculine permanente et les interdits tatillons des forces de l’ordre font en sorte que très peu d’entre elles font des études supérieures (alors que les femmes forment la majorité des diplômés universitaires au Qatar, aux Émirats arabes unis et en Iran).

Si bien qu’en Arabie saoudite, les familles aisées envoient leurs adolescents masculins étudier dans les meilleurs lycées occidentaux.

Le chômage élevé chez les Saoudiens peu fortunés explique l’importance des mercenaires saoudiens au sein des groupes terroristes sunnites.

Jusqu’ici, l’Arabie saoudite avait tout misé son avenir postpétrolier sur le développement du tourisme religieux.

D’immenses complexes hôteliers ont été érigés sur les sites sacrés, occupés à saturation lors les quelques jours du pèlerinage annuel (Hajj), et sous-utilisés le restant du temps. Cet afflux soudain n’est pas sans causer des problèmes sécuritaires qui émergent régulièrement et que l’État saoudien n’arrive pas à juguler.

L’homme fort de la dictature saoudienne, le prince héritier Mohammed bin Salman, a résolu de diversifier l’économie de son pays. Cela implique d’y attirer des entreprises qui voudront faire profiter le pays des technologies avancées qui font cruellement défaut à cette dictature moyenâgeuse.

Mais voilà, comment attirer des investisseurs étrangers dans un pays où tous les petits écoliers apprennent qu’il faut tuer les Chiites, les Juifs et les Occidentaux ?

La grande séduction

À cette conférence, le prince héritier a estimé que son pays avait abandonné la modération en 1979 — c’est l’année de la Révolution iranienne — avec la montée en puissance de courants religieux extrémistes.

En somme, c’est la faute de l’Iran si l’Arabie saoudite s’est radicalisée.

En décembre 2015, dix-sept femmes ont été élues lors d’élections municipales en Arabie saoudite. La dictature saoudienne en a fait grand cas.

Toutefois, on doit savoir que dans l’éventualité où elles auraient eu à s’adresser à une foule, les candidates auraient dû le faire derrière un rideau. Bref, leur élection démontre que tout est possible en Arabie saoudite quand les tyrans du pays l’ordonnent.

Selon un décret promulgué le mois dernier, les femmes saoudiennes pourront conduire une automobile à partir de juin 2018.

À la fin d’une dépêche publiée récemment, l’Agence France-Presse écrivait que les Saoudiens attendent maintenant l’ouverture de salles de cinéma et plus divertissements, longtemps interdits par les milieux conservateurs.

Dans la mesure où en Iran, les femmes ont déjà le droit de conduire et qu’il existe déjà des salles de cinéma, on voit mal comment c’est la faute de l’Iran si tout cela n’existe pas encore en Arabie saoudite.

Mais par-dessus tout, si le prince héritier est tellement d’accord avec les idées réformatrices qu’exprimait Raïf Badawi sur son blogue, on ne comprend pas pourquoi il n’ordonne pas sa libération immédiate de prison.

En tant que ministre de la Défense, le prince héritier est responsable des bombardements saoudiens au Yémen.

Parmi les trois groupes d’insurgés opposés au président yéménite en exil, le prince hériter saoudien n’a choisi de bombarder que les insurgés chiites, en évitant soigneusement de nuire aux deux autres : les milices d’Al Qaida et celles affiliées à l’État islamique.

Ces dernières lui ont manifesté leur reconnaissance en faisant sauter quelques mosquées chiites en Arabie saoudite.

Il est donc difficile de savoir dans quelle mesure l’œcuménisme de façade du prince héritier s’inscrira à l’avenir dans la réalité saoudienne.

Les risques d’un investissement étranger en Arabie

Les États-Unis ont été incapables d’obtenir la collaboration de l’Arabie saoudite à l’enquête au sujet des attentats du 11 septembre 2001. Si bien qu’il n’existe aucune preuve formelle de l’implication de ce pays dans ces attentats.

L’Arabie saoudite n’est pas un État de droit. Il n’a pas de constitution. Les décisions des tribunaux sont soumises à l’arbitraire de la volonté royale. Bref, c’est une dictature absolue.

L’investissement étranger en Arabie saoudite est donc hautement risqué.

Si le prince héritier devait sérieusement menacer les intérêts du clergé wahhabite, il suffirait d’une fatwa pour que sa vie soit menacée (comme celle de Salman Rushdie). Si cela devait être le cas, la valeur boursière des investissements étrangers en Arabie saoudite dégringolerait.

Aussi puissants que puissent être les tyrans du pays, il suffit d’un garde du corps résolu à se faire l’instrument de la volonté divine pour que le prince héritier aille fertiliser à sa manière le lopin de terre où il sera enterré.

Bref, il serait donc étonnant que ses idées réformatrices aillent très loin.

Références :
Irak et Corée : deux poids, deux mesures
I will return Saudi Arabia to moderate Islam, says crown prince
L’Arabie saoudite va construire une ville futuriste à l’encontre de son image conservatrice
La vision de Mohammed ben Salman pour faire entrer l’Arabie saoudite dans la modernité
Le prince héritier promet une nouvelle Arabie saoudite «modérée»
Saudi Arabia’s Grand Plan to Move Beyond Oil: Big Goals, Bigger Hurdles
Saudi Arabia wants to return to ‘moderate Islam.’ Skeptics say it’s a marketing ploy.
Saudi Aramco
Villes du futur : Neom, la mégapole high-tech voulue par l’Arabie saoudite
20 femmes élues pour la première fois en Arabie saoudite

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La nouvelle armée russe

6 septembre 2017

Depuis Staline, l’armée russe possède la réputation de ne pas faire dans la dentelle. L’invasion russe en Pologne, en 1939, en est un exemple éloquent.

Mais peut-on comparer Staline à Poutine ?

Ruinée par la guerre en Afghanistan, l’URSS se disloque en 1991.

Le budget militaire russe passe de 246 milliards$ en 1988 à 14 milliards$ en 1994 — une chute de 94% en six ans — tandis que les effectifs militaires sont réduits de 80%.

Logés inconfortablement, alimentés médiocrement, les soldats reçoivent une solde de misère. À titre d’exemple, lors de l’enquête sur le naufrage en 2000 du sous-marin nucléaire Koursk — un des plus perfectionnés de la marine russe — on a appris que son commandant gagnait l’équivalent de… 60$US par semaine.

Depuis 2008, la Russie s’est lancée dans un vaste programme de réarmement. À son achèvement en 2020, ce programme aura couté 700 milliards$.

Cet investissement se fait déjà sentir.

Les effectifs russes ont triplé à 3 150 000 soldats, appuyés par deux-millions de réservistes. Pour 2015, le budget de la Défense est de 94 milliards$.

Si le conflit ethnique qui divise les Ukrainiens a fait plus de dix-mille morts, l’annexion proprement dite de la Crimée par la Russie ne s’est soldée que par six morts et très peu de pertes matérielles. Rares, dans l’histoire, ont été les annexions territoriales aussi peu meurtrières.

La brève intervention directe de la Russie en Syrie à l’automne 2015 a provoqué un renversement dans un conflit qui stagnait depuis des années. Et ce, à un cout relativement bas.

Quant aux pertes civiles syriennes, décriées par la presse occidentale, elles sont comparables aux ‘dommages collatéraux’ occasionnés par les milices appuyées par les États-Unis lors de la reconquête de Mossoul et de Raqqa (pertes dont a beaucoup moins parlé).

Depuis la modernisation de l’armée russe, si on fait le bilan des pertes humaines (civiles et militaires) occasionnées par la déstabilisation des États étrangers et les pertes directement causées par les armées russes et américaines, on arrive à ce qui suit (approximativement).

Interventions russes :
• en Géorgie (2008) : 553 morts
• en Ukraine (depuis 2014) : 10 000 morts
• en Syrie (depuis 2015) : 2 000 morts

Interventions occidentales :
• en Libye (2011) : inconnu
• en Irak : inconnu depuis 2008
• en Syrie (depuis 2011) : entre 331 765 et 475 000 morts.

Cinq à dix fois moins puissante que l’armée américaine, la nouvelle armée russe — parce que moins interventionniste que ses rivales — a causé trente fois moins de morts que les armées occidentales depuis 2008.

Références :
Copel É. L’armée russe sous Choïgou. La Revue 2016; no 65-6: 41.
Crise de Crimée
Deuxième guerre d’Ossétie du Sud
Forces armées de la Fédération de Russie
Guerre du Donbass
Intervention militaire de la Russie en Syrie
L’éclipse russe de la Syrie

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La leçon de géopolitique de Juan Branco

27 juin 2017

 

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Le gagnant du conflit entre l’Arabie saoudite et le Qatar

7 juin 2017
© 2010 — Google Maps

Introduction

L’Arabie saoudite, le Bahreïn, l’Égypte, les Émirats arabes unis et le Yémen ont décidé lundi de rompre leurs relations diplomatiques avec le Qatar, une minuscule pétromonarchie voisine de l’Arabie saoudite

Ils accusent ce pays de déstabiliser la région en soutenant des groupes terroristes, dont Al Qaida, l’État islamique et les Frères musulmans.

Les compagnies aériennes de ces pays n’effectuent plus de vols à destination du Qatar et les avions de ce dernier sont interdits de vol au-dessus du territoire saoudien.

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont également décrété un blocus économique envers le Qatar.

Quelles sont les raisons profondes de cette crise ?

Le côté givré du Qatar

Depuis de nombreuses années, le Qatar mène une politique étrangère ambitieuse et distinctive.

L’émir du Qatar est, ce qu’on pourrait appeler, un monarque éclairé.

La Cité de l’éducation qu’il a mise sur pied près de la capitale accueille des pavillons ‘hors campus’ d’universités anglo-saxonnes prestigieuses : l’université Carnegie-Mellon, l’université de Georgetown, l’université Texas A&M, l’université du Commonwealth de Virginie, le collège médical Weill de l’université Cornell, l’University College London, etc.


Aparté : Au Qatar, les diplômés universitaires sont majoritairement des femmes.

L’importance attachée à l’éducation nationale, dont celle des femmes, est partagée par les Émirats arabes unis et par l’Iran.

Mais ce n’est pas le cas en Arabie saoudite où les familles aisées envoient leurs adolescents masculins étudier dans les meilleurs lycées occidentaux. Pourquoi ? Parce que l’école publique saoudienne (aux mains du clergé wahhabite) ne forme que des bons à rien que même les entreprises saoudiennes hésitent à embaucher comme travailleurs qualifiés, d’où le taux de chômage d’environ 40% chez les jeunes.

Ce chômage élevé chez les Saoudiens peu fortunés explique l’importance des mercenaires saoudiens au sein des groupes terroristes sunnites.

 
Au chapitre des réalisations de l’émir du Qatar, mentionnons également la chaine de nouvelles Al Jazeera, propriété de l’État depuis sa création en 1996. Cette chaine de nouvelles est immensément populaire au sein du monde arabe, autrefois captif des médias officiels de leurs pays respectifs.

Le côté conflictuel du Qatar

Le Printemps arabe s’est répandu comme une trainée de poudre grâce à Al Jazeera. Cette chaine n’hésite pas à donner la parole aux groupes d’opposition à certains dictateurs arabes (sauf à l’émir du Qatar lui-même, évidemment).

Et justement pour cela, tous les pays qui ont écrasé chez eux le Printemps arabe en veulent à l’émir qatari d’autoriser une telle liberté de parole qui met en péril leur dictature.

Le Qatar pratique également une diplomatie pansunnite qui l’amène à vouloir des relations harmonieuses avec les organisations sunnites de la région, dont le Hamas en Palestine et les Frères musulmans en Égypte.

Ce qui met le Qatar en conflit avec Israël (cible du Hamas) et le général al-Sissi, l’actuel dictateur d’Égypte.

Finalement, tout comme l’Arabie saoudite et la Turquie, le Qatar est officieusement en guerre avec la Syrie, par milices interposées.

Terrorisme chiite vs terrorisme sunnite

Les pions du terrorisme chiite ne sont impliqués que dans un terrorisme régional, limité au Proche et au Moyen-Orient.

L’Iran (chiite) a déjà financé le terrorisme international — notamment contre la France entre 1974 et 1983 — mais ce pays n’en a plus les moyens.

De nos jours, le terrorisme international est une exclusivité sunnite, financée principalement par l’Arabie saoudite et secondairement par le Qatar.

Ce financement n’est pas effectué directement par des fonds d’État mais généralement par le biais d’une multitude de contributions privées à des organismes à façade caritative ou à des écoles islamistes qui servent de pépinières de terroristes. D’autres fois, ce financement prendra la forme de valises pleines de devises échangées à l’occasion du pèlerinage à la Mecque.

La ‘trahison’ du Qatar

C’est en avril 2017 que des négociations secrètes ont mené finalement à la libération de vingt-six membres de la famille royale qatarie capturés seize mois plus tôt lors d’une embuscade en Irak.

Puisque les ravisseurs étaient des rebelles chiites supportés par l’Iran, le Qatar a été obligé d’obtenir la collaboration de ce pays afin que leur négociation commune réussisse.

La libération des otages s’est faite en contrepartie d’un important déplacement de population en Syrie, soit de 30 000 à 50 000 personnes.

Conséquemment, la somme déboursée par le Qatar (environ un milliard de dollars) fut répartie de la manière suivante :
• la rançon versée aux ravisseurs,
• le soudoiement des différentes milices rebelles et gouvernementales le long du trajet emprunté par les convois de Syriens relocalisés, et
• les honoraires des négociateurs (l’Iran, le Hezbollah, deux milices chiites et une milice d’Al Qaida).

Pour l’Arabie saoudite, le résultat net de cette opération est qu’une somme colossale a été versée à des milices chiites supportées par l’Iran. Ce financement qatari leur permettra de mieux combattre les milices sunnites financées par l’Arabie saoudite. Or au sein de ces milices, le plus important contingent de mercenaires étrangers est habituellement composé de Saoudiens.

Anticipant un nombre accru de ses ressortissants lourdement handicapés revenant du front, l’Arabie saoudite est furieuse.

Donald Trump bénit la guerre

À l’occasion de son premier voyage à l’Étranger, Donald Trump s’est rendu en Arabie saoudite où il a exhorté les pays de la région à participer pleinement au combat contre le terrorisme.

Précisant sa pensée, il les invitait à isoler l’Iran en l’accusant d’attiser les conflits interconfessionnels et le terrorisme (comme s’il s’agissait d’une spécialité iranienne).

L’Arabie saoudite profite donc de la bénédiction de Trump pour obliger le Qatar à rentrer dans le rang.

Depuis des années, la dictature saoudienne achète de l’armement en vue d’une guerre contre l’Iran et ce, avant que l’économie iranienne ne se soit remise de l’embargo dont ce pays a été l’objet.

Or pendant tout le temps au cours duquel le Qatar travaillait de concert avec l’Iran afin d’obtenir la libération de ses otages, le Qatar évitait les discours incendiaires contre son partenaire.

Mais les dirigeants belliqueux de l’Arabie saoudite ne peuvent tolérer de dissidence parmi les pétromonarchies sunnites puisqu’elles doivent toutes se préparer à la guerre qu’elle a décidée. Voilà pourquoi l’Arabie saoudite annonce la fin de la récréation pour le Qatar.

Puisque le Qatar ne peut récupérer la rançon déjà versée, la ‘punition’ que veut lui imposer l’Arabie saoudite est la rupture de ses liens avec le Hamas et les Frères musulmans. Ce qui sous-entend l’harmonisation de leurs politiques étrangères respectives et l’adoption d’une rhétorique haineuse envers l’Iran.

Mais le Qatar est un allié important de la France (qui lui vend des Rafales). Et c’est un allié des États-Unis qui y exploitent une base militaire essentielle, pour l’instant, aux opérations aériennes contre l’État islamique en Syrie. De plus, cette pétromonarchie est sur le point de conclure un contrat d’achat de matériel militaire américain. Finalement, son sous-sol recèle de gigantesques réserves de gaz naturel dont l’Europe aurait bien besoin pour se libérer de sa dépendance énergétique à la Russie.

Comment le Qatar va-t-il s’en sortir ? C’est à suivre…

Du côté de la Syrie

Entretemps, Bachar el-Assad se frotte les mains. Premièrement, la Turquie — plaque tournante opérationnelle des mercenaires œuvrant en Syrie — est courtisée par la Russie. Et deuxièmement, voilà que ses deux pires ennemis — les grands commanditaires de la guerre syrienne que sont l’Arabie saoudite et le Qatar — se chamaillent. Même si ces derniers devaient se réconcilier, il est probable que le cœur n’y sera plus dans la poursuite de cette guerre qui ne mène à rien depuis longtemps.

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D’autant plus que cette guerre ruineuse est née du refus de Bachar el-Assad d’autoriser le passage sur son territoire d’un gazoduc soutenu par le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie (en rouge sur la carte ci-dessus). Si la traversée de ce gazoduc en Arabie saoudite est compromise là aussi, quel est l’intérêt du Qatar à travailler au renversement du régime de Bachar el-Assad ?

Bref, c’est le dirigeant syrien qui est le bénéficiaire du conflit entre l’Arabie saoudite et le Qatar.

Références :
Al Jazeera
Arabie saoudite : ce que Donald Trump a dit aux pays musulmans
Donald Trump tweets support for blockade imposed on Qatar
L’ABC de la guerre syrienne (2e partie)
L’attentat du 15 avril 2017 à Rachidine, en Syrie
« Les Emirats sont déterminés à mettre le Qatar, d’une manière ou d’une autre, à genoux »
L’étonnant classement des pays où les femmes sont plus diplômées que les hommes
Pentagon loses Turkish airspace access crucial in airstrikes against Isis
Qatar
Qatar ‘willing to work with’ Turkey and Kuwait to calm Gulf dispute
US officials scramble to limit Donald Trump’s diplomatic damage over Qatar tweets

Parus depuis :
La CIA met fin à son soutien aux rebelles syriens (2017-07-20)
Victory for Assad looks increasingly likely as world loses interest in Syria (2017-08-31)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Doubler les dépenses militaires et la dénaturation du Canada

25 mai 2017

Introduction

Depuis l’élection de Donald Trump, les États-Unis accusent les autres membres de l’OTAN de ne pas faire leur juste part dans la défense du monde occidental en raison de l’insuffisance de leur budget militaire.

En réalité, ce reproche n’est pas nouveau mais le nouveau chef d’État américain s’est fait beaucoup plus instant que son prédécesseur à ce sujet.

Qu’en est-il ?

Les dépenses militaires des membres de l’OTAN

En septembre 2014, les pays membres de l’OTAN se sont entendus pour augmenter leurs budgets militaires de manière à ce qu’en 2024, le niveau de leurs dépenses atteigne un minimum de 2% de leur produit intérieur brut (PIB).

Les motifs d’un tel engagement sont obscurs.

D’une part, il est vrai que depuis plusieurs années, la Russie et la Chine augmentent leurs dépenses militaires.

Si on exclut le cas particulier du nombre d’ogives nucléaires (dont la Russie possède un stock vieillissant mais toujours supérieure à celui des États-Unis), la supériorité américaine est écrasante; on estime que la force militaire américaine est de cinq à dix fois supérieure à celle de la Russie.

Conséquemment, même au taux d’augmentation actuel, ni la Russie ni la Chine ne sont en train de rattraper leur retard sur les États-Unis.


 
En 2016, des 28 membres de l’OTAN, seuls six respectaient déjà l’engagement pris pour 2024 : ce sont Les États-Unis, la Grèce, l’Estonie, le Royaume-Uni et la Pologne.

En montants absolus, leurs budgets militaires ne sont pas nécessairement les plus élevés mais ils sont les plus importants relativement à la taille de leur économie.

À 3,6% du PIB, le budget militaire américain est le plus élevé en raison d’une politique étrangère belliqueuse qui les amène utiliser la force militaire et à déclencher des guerres prédatrices sous n’importe quel prétexte. Par la même occasion, cela leur permet de tester l’efficacité et la fiabilité de leur matériel de pointe.

Pourquoi la Grèce, si endettée, est-elle en deuxième position aec 2,4% ? Parce qu’elle inclut le cout de la défense de ses frontières dans le calcul de ses dépenses militaires. Or la Grèce est à l’avant-scène de la crise migratoire européenne.

Ex-république soviétique et pays voisin de la Russie, l’Estonie vit dans la hantise d’un envahissement russe et de la déstabilisation de son économie par des agitateurs à la solde de Moscou. Son budget militaire (2,2%) en est le reflet.

De la troisième place en 2015, le Royaume-Uni occupe maintenant la quatrième en 2016 (avec 2,2%) puisque ce pays n’a plus les moyens de continuer d’être le fidèle accompagnateur des États-Unis dans leurs entreprises guerrières.

De 1990 à 2013, la Pologne a réduit ses dépenses militaires de 2,4% à 1,8%. Elles ont remonté à 2,0% depuis pour une raison précise; ce pays ambitionne de devenir un exportateur d’armement et, entretemps, subventionne massivement le développement d’un complexe militaro-industriel national.

Le cas canadien

Le Canada n’a que quatre voisins : la Russie, les États-Unis, les iles Saint-Pierre et Miquelon, et le Groenland.

La Russie ne se risquerait pas à envahir le Canada puisque cela mettrait en péril l’approvisionnement des États-Unis en matières premières et provoquerait immédiatement l’entrée de ce pays en guerre.

Si devenir un champ de bataille n’est jamais une perspective intéressante pour aucun pays, il est illusoire de penser que doubler nos dépenses militaires changerait l’issue d’un conflit.

Pour ce qui est des Américains, on voit mal pourquoi ils utiliseraient la force afin de s’emparer de ressources qu’ils obtiennent déjà pacifiquement.

Quant à la menace d’une attaque par les milices de Saint-Pierre et Miquelon ou par les Esquimaux du Groenland, notre budget militaire actuel devrait suffire à nos protéger de cette redoutable menace.

La dénaturation du Canada

Ce dont il est question ici, ce n’est pas de hausser de 1% le budget fédéral consacré aux dépenses militaires mais de consacrer à ce poste budgétaire une somme supplémentaire équivalent à 1% du PIB.

Le PIB du Canada est de 1 551 milliards$. Il s’agit donc de dépenser quinze-milliards$ de plus par année à ce sujet.

C’est l’équivalent de l’important contrat de blindés canadiens achetés par l’Arabie saoudite. Sauf qu’il ne s’agira pas d’une dépense étalée sur plus d’une décennie, mais répétée annuellement par le Canada.

De plus, comme le contrat défunt des chasseurs F-35, il est à prévoir qu’il s’agira en bonne partie pour le Canada d’achats d’armements américains pour lesquels notre pays n’obtiendra que très peu de retombées économiques.

Les différents postes budgétaires de l’État sont des vases communicants. Dans la perspective où les États-Unis s’apprêtent à réduire substantiellement l’impôt des entreprises, où donc l’État canadien trouvera-t-il l’argent supplémentaire pour la Défense nationale sinon en diminuant le filet de protection sociale qui constitue une caractéristique fondamentale du pays ?

En somme, que les Canadiens élisent un gouvernement de gauche ou de droite, il suffit de doubler les dépenses militaires canadiennes pour forcer le gouvernement fédéral à virer à Droite, peu importe la volonté exprimée démocratiquement par les citoyens du pays.

Et toute réduction appréciable du taux d’imposition aux entreprises décrété par Washington rendra encore plus inévitable et dramatique le démantèlement du filet de protection sociale canadien, devenu trop onéreux.

Sur les 250 milliards$ de dépenses fédérales, la majorité de cette somme est incompressible. Pour accroitre les dépenses militaires de quinze-milliards$, le choix de l’État fédéral sera entre hausser de beaucoup la fiscalité des particuliers ou effectuer des coupures draconiennes dans les postes budgétaires autres que celui de la Défense nationale.

Sous les motifs obscurs d’engagements internationaux, ce dont il est question est d’obliger le Canada à revêtir volontairement une camisole de force budgétaire qui le condamne à appauvrir son propre peuple pour engraisser le complexe militaro-industriel américain.

Références :
Le Canada prêt à doubler son budget de défense d’ici 2024
Les dépenses de défense des pays de l’OTAN (2009-2016)
Les pays de l’Otan dépensent toujours moins en matière de défense
Les 25 ans de l’OTAN
Ottawa tente de comptabiliser différemment ses dépenses militaires
Sommet de l’OTAN sous pression pour Justin Trudeau
Trump qualifie l’OTAN d’organisation «obsolète»
Quels pays ont le plus augmenté leur budget militaire? La réponse en carte

Doubler les dépenses militaires et la dénaturation du Canada
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Écrit par Jean-Pierre Martel


L’attentat du 15 avril 2017 à Rachidine, en Syrie

21 avril 2017

Il y a une semaine, on apprenait qu’un attentat avait fait une centaine de morts au sein d’un convoi de Syriens délocalisés.

Voici le fond de l’histoire.

Au cours d’une partie de chasse au faucon dans le sud de l’Irak en décembre 2015, vingt-six membres de la famille royale qatarie sont tombés dans une embuscade et sont faits prisonniers par un groupe d’une centaine de rebelles chiites supportés par l’Iran.

Depuis seize mois, leur libération est négociée par le Qatar et l’Iran. À cela se sont ajoutés les négociateurs de quatre groupes de rebelles : le Hezbollah et deux milices chiites du côté iranien, et une milice d’Al Qaida du côté qatari.

L’entente intervenue prévoit la libération des otages qataris en contrepartie d’un important échange de population dans le cadre de l’épuration ethnique qui prévaut en Syrie.

L’entente prévoit également le versement d’une colossale rançon aux rebelles. Non seulement à ceux qui détiennent les otages royaux, mais également aux différentes milices rebelles et gouvernementales rencontrées sur le trajet de plus de 300km que doivent effectuer les convois de 30 000 à 50 000 Syriens relocalisés.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir

D’une part, cette épuration concerne les Musulmans sunnites de deux villages situés près de la capitale (dans le sud-ouest du pays). Ils doivent retrouver les leurs dans deux villages sunnites situés dans le nord-ouest du pays.

En contrepartie, les Musulmans chiites des deux villages dont on vient de parler doivent être transférés dans les deux villages situés près de la capitale.

Le 14 avril, le premier groupe de Chiites (cinq-mille personnes) fut placé à bord de 45 à 75 autobus. En raison du caprice du réseau routier et des droits de passage négociés vers leur destination finale, le début du trajet prévoit un détour par Rachidine, une localité tenue par les rebelles près d’Alep.

Et c’est dans cette ville qu’eut lieu l’attentat. Un véhicule qui distribuait des sachets de croustilles aux enfants a explosé à proximité des autobus transportant les évacués.

L’attentat fit 126 morts et 300 blessés, mettant en péril l’accord intervenu entre l’Iran et le Qatar.

Depuis samedi dernier à Bagdad (lieu choisi pour l’arrivée de la rançon), un jet privé qatari est immobilisé sur le tarmac de l’aéroport en attente de prendre possession des otages royaux qui doivent être libérés.

Puisque l’attentat a tué non seulement des civils loyalistes au régime de Bachar el-Assad mais également une trentaine de combattants rebelles, on présume que ce serait l’œuvre d’une autre milice exclue de l’entente et qui aurait voulu une part du butin.

En raison de l’importance de la rançon, les évacuations ont repris quelques heures plus tard et se poursuivent depuis.

Références :
Attentat de Rachidine
Attentat en Syrie: les auteurs déguisés en humanitaires
Qatari jet sits on tarmac in Baghdad as royal hostages await release

Parus depuis :
Qatari royals released from captivity as part of Syria population swap deal (2017-04-21)
En Syrie, le grand marchandage de Doha (2017-04-24)

L’attentat du 15 avril 2017 à Rachidine, en Syrie
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Écrit par Jean-Pierre Martel


Trump : un président manipulable et impulsif

10 avril 2017


 
Introduction

Lorsque l’aviation canadienne bombarde n’importe quelle région du monde, elle le fait avec l’accord du pays concerné ou à la suite d’une résolution habilitante de l’ONU.

Cela s’appelle respecter le droit international.

Quand les Russes bombardent la Syrie, ils n’ont pas besoin d’une autorisation de l’ONU parce qu’ils ont déjà celle du gouvernement de la Syrie, soit celui de Bachar el-Assad.

Plus tôt cette semaine, le président américain Donald Trump a ordonné le bombardement de la base russe de Shayrat, située en Syrie.

Ce bombardement est la réponse américaine à une attaque chimique survenue deux jours plus tôt dans la ville syrienne de Khan Cheikhoun. Cette attaque chimique a provoqué la mort d’une centaine de civils et fait environ 500 blessés.

Dans cette région s’affrontent l’armée syrienne et les milices de deux organisations terroristes financées par l’Arabie saoudite : Ahrar al-Cham (accusé de crimes de guerre par Amnistie internationale) et Hayat Tahrir al-Cham (classé comme organisation terroriste par les États-Unis le mois dernier).

Le président américain s’est dit ému des images qui lui ont été présentées à ce sujet.

Dans le but évident de nous faire partager l’émotion présidentielle, les télévisions canadiennes nous ont présenté en boucle ces gros plans d’enfants suffoquant ou d’infirmiers essayant désespérément de sauver les personnes affectées par des gaz toxiques.

Selon Newsweek, l’armée américaine a tué mille civils en Irak et en Syrie durant le seul mois de mars 2017. C’est dix fois plus que l’attaque qui a suscité l’indignation de Trump. Or nos médias n’ont pas cru bon nous montrer les gros plans des gens tués ou agonisants sous les frappes américaines.

Il faut être très naïf pour croire que les États-Unis bombardent quoi que ce soit pour des raisons humanitaires.

C’est la paix, et non la guerre, qu’on fait pour le bien d’un peuple. Surtout quand il s’agit de gens qu’on ne veut surtout pas accueillir aux États-Unis.

Sans attendre que la responsabilité de l’aviation syrienne ait été prouvée et sans posséder de résolution habilitante de l’ONU, le président américain a ordonné le bombardement de cette base militaire deux jours plus tard.

Il s’agit de son premier Casus belli, commis moins de cent jours après son entrée en fonction.

Pour les chefs d’État occidentaux et les journalistes qui rapportent leurs propos, la culpabilité de Bachar el-Assad est évidente puisqu’il s’agit ici, croit-on, d’une récidive.

La ligne rouge

Le 20 aout 2012, l’ex-président Obama avait prévenu que l’utilisation d’armes chimiques dans le cadre du conflit syrien constituerait une ligne rouge à ne pas dépasser.

À plusieurs occasions, de telles armes ont été utilisées, causant un petit nombre de victimes.

Toutefois, le 21 aout 2013 — un an plus tard — un bombardement à l’arme chimique eut lieu dans l’oasis de la Ghouta, près de Damas. Ce bombardement fit entre 322 et 1 729 morts. De plus, 3 600 personnes furent atteintes de symptômes neurotoxiques.

À l’époque, ce crime de guerre provoqua une indignation planétaire.

Mais la Maison-Blanche invoqua l’insuffisance de preuve pour ne pas intervenir et sauva la face (plus ou moins) en acceptant l’engagement russe à procéder à la destruction de toutes les armes chimiques encore en possession du régime de Bachar el-Assad.

Quatre ans plus tard, cette nouvelle attaque chimique a provoqué de nombreux commentaires. Toutefois, j’ai été très surpris de lire celui d’un lecteur du Devoir affirmant que l’enquête de l’ONU au sujet du massacre de Ghouta avait innocenté le régime de Bachar el-Assad.

À la lecture du texte sur Wikipédia, on apprend effectivement que l’ONU a produit deux rapports à ce sujet.

Publié le 16 septembre 2013, le premier n’avança aucune responsabilité dans cette attaque puisque cela n’était pas son but.

En décembre 2013, le journaliste d’investigation Seymour Hersh révèle que le gouvernement américain, pour mieux soutenir les accusations contre le régime de Bachar el-Assad, aurait volontairement caché les informations selon lesquelles le groupe djihadiste Front al-Nosra (soutenu par l’Arabie saoudite) disposait de gaz sarin.

Publié en janvier 2014, le deuxième rapport de l’ONU en vint à la conclusion que le régime syrien ne pouvait pas être tenu responsable du massacre. En particulier l’analyse de l’impact au sol des ogives permettait de préciser que l’endroit d’où elles avaient été tirées ne pouvait provenir des positions occupées par le régime au moment de l’attaque.

Évidemment, ce rapport fut aussitôt critiqué par un grand nombre d’experts occidentaux et, à l’opposé, applaudis par ceux des pays alliés de Bachar el-Assad.

Si j’exclus tous les rapports d’organismes ou d’États qui avaient conclu à la culpabilité ou à l’innocence de Bachar el-Assad avant même d’entreprendre leurs travaux, le seul rapport crédible est celui de l’ONU.

Le scénario le plus plausible

En traçant sa ligne rouge, le président Obama commettait une imprudence.

Il suffisait à l’Arabie saoudite d’orchestrer une attaque chimique ayant l’air d’avoir été commise par le régime syrien pour forcer la main d’Obama et l’amener à déclarer la guerre contre Bachar el-Assad.

Cette stratégie ayant échoué, la dictature saoudienne a donc recommencé le même scénario moins de cent jours après l’arrivée au pouvoir de son successeur.

Et voilà ce pauvre Trump qui tombe dans le panneau.

La pire erreur que peut commettre un chef de guerre, c’est de révéler son talon d’Achille.

C’est ce qu’a fait Donald Trump en ordonnant le bombardement de la base russe de Shayrat.

Il aura suffi qu’on lui montre les gros plans de jeunes enfants suffoquant pour qu’il réagisse comme le taureau devant lequel le toréador agite sa muléta.

Mais il y a plus grave encore.

À en juger par la réaction contrariée des Russes aux frappes américaines, il est évident que Trump n’a pas demandé la permission aux Russes avant de bombarder une de leurs bases militaires en Syrie.

Imaginons que les Russes, prévenus de l’attaque, aient décidé de tester l’efficacité des missiles sol-air S-300 qu’ils ont déjà déployés en Syrie.

Si toutes les ogives américaines avaient atteint leur but quand même, cela aurait prouvé la supériorité de la technologie américaine.

Mais si ce coup de poker avait tourné au désastre, on ferait présentement la queue à Moscou pour acheter des armes russes.

Et puisque les missiles S-300 n’auraient causé aucune victime américaine mais n’auraient fait que bloquer des ogives ‘made in USA’ et humilier les États-Unis, Trump aurait été réduit à accuser Poutine d’hypocrisie sans avoir matière à déclarer une troisième guerre mondiale.

Ce qui, dans le cas de Trump, n’est peut-être que partie remise…

Références :
Armes chimiques pendant la guerre civile syrienne
Attaque chimique en Syrie : trop tôt pour tirer des conclusions, disent Moscou et Damas
Massacre de la Ghouta
Obama ne regrette pas l’épisode de la «ligne rouge»
Under Trump, U.S. military has allegedly killed over 1,000 civilians in Iraq, Syria in March
Whose sarin?

Paru simultanément :
Guerre en Syrie et lutte pour le pouvoir aux États-Unis

Parus depuis :
Saudi Arabia stroked Trump’s ego. Now he is doing their bidding with Qatar (2017-06-07)
Trump’s Red Line (2017-06-25)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Les pourparlers à Hambourg au sujet d’Alep

7 décembre 2016

C’est plus tôt aujourd’hui qu’avaient lieu à Hambourg des pourparlers russo-américains en vue d’une nouvelle trêve à Alep, en Syrie.

À au moins deux reprises (les 20 et 21 octobre, puis le 4 novembre), la Russie a décrété unilatéralement des trêves pour permettre aux civils de quitter la ville assiégée.

Mais les mercenaires islamistes soutenus par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie ont installé des tireurs embusqués le long des couloirs d’évacuation décrétés par Moscou pour empêcher les civils d’en profiter.

Les Américains tentaient donc aujourd’hui de convaincre les Russes d’accorder une trêve supplémentaire.

Le choix de la ville d’Hambourg comme lieu de ces pourparlers est ironique.

Un des livres les plus importants que j’ai lus dans ma vie est « Inferno : The Fiery Destruction of Hambourg – 1943 » de Keith Lowe.

Sans jugement moral, ce livre est la description minutieuse des bombardements anglais d’Hambourg, la ville portuaire où l’Allemagne nazie fabriquait ses sous-marins.

Après avoir bombardé les quartiers industriels de la ville, on s’est rendu compte que le Reich était en mesure de reprendre la production en moins de six mois.

Donc on a changé de stratégie. On a détruit la moitié des quartiers résidentiels de la ville dans le but de priver les usines de main-d’œuvre.

À cette fin, on a créé des murs de feu au sein desquels les civils mourraient asphyxiés par manque d’oxygène, où ceux qui voulaient fuir en étaient empêchés parce que l’asphalte se changeait en goudron sous leurs pieds, etc.

Du strict point de vue humanitaire, les bombardements russes à Alep ne sont rien en comparaison des bombardement alliés à Hambourg, à Dresde et à Hiroshima.

Le fond du problème est que la guerre est une boucherie. Elle l’a toujours été et le sera toujours.

Permettre aujourd’hui aux mercenaires islamistes de fuir la ville, c’est leur donner l’occasion de reprendre leurs forces et les retrouver à combattre ailleurs, de nouveau contre les Russes.

La stratégie occidentale est de rendre dispendieuse et inefficace l’intervention militaire russe en Syrie, comme a été ruineuse l’intervention russe en Afghanistan entre 1979 et 1989.

Le choix de la Russie à Alep est simple : prolonger l’agonie ou donner le coup de grâce.

La Russie a très bien compris la stratégie occidentale. Il est donc peu probable que ces pourparlers aboutissent à quelque chose. Alors pourquoi la Russie se plie-t-elle à cet exercice ?

La politique américaine relative à la Syrie dépend de la qualité des informations reçues par leurs services de renseignements.

À ce sujet, les Américains ont leurs espions et leurs analystes. Ils bénéficient également des informations fournies par les services de renseignements israéliens, turcs, saoudiens et jordaniens.

Mais en matière de politique internationale, on ne sait jamais qui est le manipulateur et qui est le manipulé. Les pays qui fournissent des renseignements dévoilent la partie de la vérité qui leur convient dans le but précis de tenter d’influencer leur interlocuteur.

De par la nature même de ces pourparlers, les États-Unis apprennent certaines des informations secrètes que possèdent les services de renseignements russes.

Or la Russie est au front. Grâce à la présence de ses soldats et grâce aux interrogatoires musclés des mercenaires qu’elle fait prisonniers, elle obtient des renseignements les plus crédibles au sujet de ce qui se passe réellement dans cette ville.

Et les Américains ont la tâche de distinguer entre les faits et la tentative de manipulation.

Or ce que disent les Russes aux Américains, c’est que les rebelles encore retranchés dans Alep sont presque exclusivement des milices islamistes affiliées… à Al-Qaida.

Un nombre croissant de rapports des services secrets américains indiquent, effectivement, que la Russie dit vrai.

Enlisés dans leurs contradictions, les États-Unis se retrouvent dans la situation inconfortable de plaider la pitié pour leurs ennemis jurés. Ils y sont poussés par les efforts diplomatiques de l’Arabie saoudite (membre du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU) qui tente de sauver ses ressortissants encerclés à Alep.

On peut donc présumer de la mollesse des supplications américaines en faveur d’un cessez-le-feu à Alep et des résultats de cette initiative douteuse.

Références :
Al-Qaeda group’s gains in Syria undermine U.S. strategy
Asphyxiés à Alep, les rebelles appellent à un cessez-le-feu
ONU : la Russie perd sa place au Conseil des droits de l’Homme, l’Arabie saoudite réélue

Les pourparlers à Hambourg au sujet d’Alep
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Écrit par Jean-Pierre Martel


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