Les malheurs artificiels

Avant-propos : je dédie ce texte à mon père.

C’est en 1860 qu’est publié l’essai Les Paradis artificiels de Charles Beaudelaire. Depuis, l’expression désigne toute drogue consommée dans le but de stimuler la créativité poétique et l’invention d’images inédites.

Mais qu’en est-il de leur exact contraire, soit les malheurs artificiels ?

Il y a bien des années, tous les samedis soirs, j’avais l’habitude de m’installer dans un fauteuil bien confortable dans le but d’écouter un opéra.

J’utilisais alors des écouteurs, ce qui me permettait d’entendre le tout à plein volume sans déranger les voisins.

Pour apprécier pleinement l’œuvre, la lecture concomitante du livret était indispensable. D’une part parce que je ne comprends ni l’italien, ni l’allemand, ni le russe, et d’autre part parce que la diction de ceux qui chantent en français laisse habituellement à désirer.

Et puisque l’histoire consiste généralement en un mélodrame à l’issue duquel, par exemple, la petite soprano tuberculeuse meurt dans les bras de son beau ténor, je prenais soin de placer une boite de mouchoirs de papier à côté de mon siège afin d’éponger les traces de mes épanchements sentimentaux.

À l’issue de cette écoute, j’en ressortais les yeux rougis et le cœur apaisé.

D’où mon impression croissante que le fait de partager les malheurs d’autrui pouvait être bénéfique.

Effectivement, on s’habitue à tout. La personne qui vit continuellement dans le bonheur finit par ne plus le ressentir. C’est seulement lorsqu’elle en est privée qu’elle réalise à quel point elle vivait une situation agréable.

C’est comme pour la douleur. On peut dormir lorsqu’on est soumis à une douleur sourde, c’est-à-dire continue. Mais une douleur pulsative est insupportable.

Et pour revenir au bonheur, certains osent même affirmer que le bonheur anesthésie et conduit à la médiocrité.

On ne compte plus les compositeurs qui ont réalisé leurs belles chansons sous le coup d’une rupture amoureuse et qui ont perdu l’inspiration au retour de leur âme chérie. Ou ces romanciers, architectes ou autres, qui, bourreaux de travail, ont réalisé des œuvres colossales en fuyant une vie conjugale infernale.

En somme, le malheur stimulerait bien davantage la créativité que son contraire.

Mais que peut-on faire si on est heureux ? Comment renouveler le sentiment de bonheur lorsqu’on mène une vie sans problème, sans crise, sans drame, bref, quand on mène une vie paisible et sans histoire comme le font des millions de personnes ?

La solution, ce sont les malheurs artificiels.

Si, au théâtre et au cinéma, le mélodrame est un genre complètement démodé, la télévision nous fournit de nombreux exemples de situations réelles (la série Deuxième chance) ou fictives (le feuilleton Unité 9 ou Feux) qui présentent des situations à forte composante émotive.

Ces émissions, immensément populaires, répondent à un besoin. Non pas le besoin masochiste d’éprouver le malheur des personnages, mais plutôt le besoin de ressentir le bienêtre jouissif du retour à notre petite vie heureuse.

Et c’est alors qu’on réalise que l’empathie ne rend pas seulement les gens bons; elle contribue à les rendre heureux.

À l’opposé, l’indifférence face au malheur des autres régularise l’humeur de celui qui cultive une telle attitude, mais au prix du dessèchement de son âme…

Cela illustre le rôle indispensable des artistes. Ils ne servent pas seulement à créer l’émerveillement par la beauté des œuvres qui peuplent nos vies. Ils ne servent pas seulement à révéler le sens profond de l’époque dans laquelle nous vivons. Ils servent aussi à raviver le bonheur qui tend à s’émousser par l’habitude.

Les malheurs artificiels
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6 commentaires à Les malheurs artificiels

  1. Pierre Pinsonnault dit :

    «Comment renouveler le sentiment de bonheur lorsqu’on mène une vie sans problème, sans crise, sans drame, bref, quand on mène une vie paisible et sans histoire comme le font des millions de personnes ?»

    :o) Avec un peu de chance, voici un truc pour vous en sortir : tombez amoureux.(o:

  2. sandy39 dit :

    J.Pierre : Est-ce tout de Vous ?

    Car uniquement dans ce cas, ça mérite une suite…

    • Jean-Pierre Martel dit :

      L’utilité des malheurs artificiels est un concept inusité si j’en juge par les résultats limités d’une recherche sur l’internet.

      Donc oui, tout est de moi.

      Dois-je créer une suite au sujet plus vaste de la recherche du bonheur ? Laissez-moi y penser…

  3. sandy39 dit :

    J’apprécie lorsque vous comprenez le sens de mes messages…

    C’était juste pour vous faire un coucou et, pour vous dire que je suis dessus…

    Vous me parlez du Bonheur : j’avais, aussi, commencé, un joli début en 2011…, chez les 7 du Québec… Vous irez voir, si le Coeur vous dit…

    Je m’étais recherchée suite à la lecture de votre texte sur lequel je me penche actuellement… alors, je vous prie de vous armer d’un peu de patience…

    Vive le Grand Jeu quand les Grands Esprits se rencontrent !

  4. sandy39 dit :

    Il est où le Bonheur, il est où ?

    Sur quelques paroles de Christophe MAE, je viens compléter les quelques idées de Pierre.

    Au cours d’une promenade, avec mon Mari, autour de nos lacs, j’ai réalisé que c’est ça aussi le Bonheur : se donner la main, pour avancer ensemble.

    Même si les ruptures sont le moteur et thème comme chez VIANNEY et sans parler de Julien DORE, où je ressens toujours certains Amours déçus…, elles sont toujours source de Créativité…

    Mais, tiens donc, j’y pense : l’Etre humain, au fond, en aurait-il peur du Bonheur, en le fuyant ? Sait-on jamais ? Si le Malheur inspire, autant fuir le Bonheur.

    Peut-Etre ressentant la souffrance des Autres -du moins un petit peu- car nous sommes toujours tout seul face à notre propre Vie…, nous donnons la meilleure partie de nous-même (le SOI) parce que nous réagissons tous avec notre sensibilité, parce que nous sommes des humains. Parce qu’il n’y a pas d’Œuvre, ni Création, sans sensibilité.

    Les larmes, la Colère, la Révolte… que de réactions, que de Moteurs qui font, sans aucun doute, avancer le Monde. J’ai envie de citer un exemple : les Artistes se sont joints à la Colère des Agriculteurs, au Printemps 2016, contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-Des-Landes en Loire-Atlantique. Un projet qui date des années 1960 et, abandonné aujourd’hui, d’après ma deuxième fille ayant étudié le sujet en cours d’Histoire-Géo.

    C’est comme ça qu’ils ont chanté la chanson écrite, je crois, par un agriculteur en colère “Notre Dame des Oiseaux de fer” dont voici quelques paroles : “On veut cultiver nos terres, pas de fer à la place des oiseaux, la mort des vaches, la mort du lait, la mort de l’eau.”.

    Savez-vous, aussi, ce que l’on arrive à faire et à écrire, sous le choc des émotions ?…

    J’aurais envie de reprendre une vieille histoire qui a fait le tour du Monde et, qui l’a divisé en deux. Aujourd’hui, je vais vous parler d’un Artiste pour vous reparler d’un autre. Entre Artistes, lorsque les Emotions sont au plus haut point (étonnement, dérangement…), lorsque Certains ne s’attendaient pas à cela, ils s’écrivent des chansons pour se donner du Soutien quand les autres en ont besoin, car le Malheur des Uns inspire les Autres.

    Connaissez- vous, Hubert-Felix THIEFAINE, le Chanteur, né à DOLE (comme PASTEUR) né dans la Ruelle des Morts (NON, je rigole, c’est le titre d’une chanson) qui a écrit, en 2003 “TELEGRAMME 2003” à l’intention de Mr B.CANTAT qui fut emprisonné…

    “Le Chagrin joue avec les lois, les lois jouent avec nos plaies… on aimerait te voir de retour…”. Sans être dingues ni paumés (les Dingues et les Paumés, c’est aussi le titre d’une vieille chanson), on fonce pour sauver son Voisin du Désespoir, parce que nous avons toujours besoin d’un plus grand que Soi et, que ce n’est pas aux Vieux Singes que l’on apprend à faire la grimace !

    Parce qu’on a toujours besoin d’un plus grand que Soi, un plus grand qui nous guide sur l’Essence des choses… : c’est ça le rôle des Artistes.

    Cela me fait penser à une consultation chez un Ostéopathe qui me parlait de la Sensibilité des Humains et des Révélateurs de l’Humanité. Et Moi, j’ai répondu : “Les Révélateurs de l’Humanité : ce sont les Artistes”. Il m’a dit : “OUI”, alors, j’ai dévoilé une partie de ma personnalité comme ceci : “Et bien Moi, j’ai blogué”.

    – “Vous êtes une Blogueuse !”
    – “Et bien Oui, je n’aurais jamais cru ça de Moi.”

    Sans se prendre au sérieux (et, je ne me prends même pas pour l’Artiste), l’Artiste ressent ce que les autres ne peuvent pas ressentir, à mon avis.

    C’est pour ça que pour Moi, il n’y a pas que l’émerveillement par la beauté des Œuvres qui illustrent nos Vies ; c’est ressentir derrière toutes ces Œuvres, tout le VECU de l’Homme qui crée indéniablement l’OEUVRE !

    C’est tout ça qui me fait verser des larmes sur de jolies phrases écrites dans des bouquins et pire, lorsque tout le poids du VECU se trouve derrière les paroles des chansons. Aïe ! Aïe ! Aïe !

    Parce que nous ne pouvons pas rester indifférent aux malheurs des autres ni au rejet des autres… : c’est ce qui cultive un peu le Bonheur sans dessécher l’AME.

    Voilà, j’ai illustré à ma façon cette vision du Bonheur et le rôle indispensable des Artistes. Pour compléter, Chacun peut aller consulter les corrigés des sujets des baccalauréats de Philosophie.

    Sur votre dernier paragraphe et pour conclure, je dirais, simplement, que je n’ai pas cherché à faire l’Artiste, j’ai cherché surtout et certainement à être Moi-même !

    • Jean-Pierre Martel dit :

      Merci pour ce magnifique texte. Celui-ci confirme votre statut de poétesse officielle de ce blogue.

      Merci donc de l’avoir écrit et de le partager avec nous.

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