Eaux d’Anticosti : Couillard s’en mêle… ou s’emmêle

En février 2015, à la suite d’une série de bourdes de ses ministres devant les caméras de télévision, le premier ministre leur a imposé le silence; avant d’accorder des entrevues, les ministres doivent obtenir l’autorisation du bureau du premier ministre et ils doivent répéter le plus fidèlement possible le message du parti.

C’est l’excellent journaliste Alexandre Shields du Devoir qui a révélé la décision gouvernementale du 15 juin dernier d’autoriser les pétrolières à puiser trente-millions de litres d’eau des rivières à saumon d’Anticosti à des fins de prospection.

Au Dakota du Nord, il est courant que les pétrolières utilisent l’eau des rivières pour effectuer de la fracturation hydraulique. Cette méthode consiste à injecter dans le sol de l’eau sous pression afin de briser le schiste et libérer les hydrocarbures emprisonnés dans la pierre.

Le Dakota du Nord est situé au centre de la partie Nord des États-Unis, à 360km des Grands Lacs. Anticosti est une ile située dans le golfe du Saint-Laurent.

On comprend mal comment le ministre de l’Environnement David Heurtel a pu autoriser les pétrolières à puiser de l’eau cristalline des rivières d’Anticosti — pour y ajouter du benzène, du sable et d’autres produits chimiques — quand c’est si simple de pendre de l’eau du Saint-Laurent à proximité.

Effectivement, selon le journaliste du Devoir, utiliser l’eau du Saint-Laurent était une suggestion d’un rapport gouvernemental remis au ministre de l’Environnement à la fin du mois de mai. Mais ce dernier en a décidé autrement.

Puisque les révélations du Devoir ont suscité la colère des habitants d’Anticosti et l’incompréhension de beaucoup de Québécois, le bureau du premier ministre a envoyé le ministre des Ressources naturelles au front afin de limiter les dégâts dans l’opinion publique.

Son mandat était double : défendre la décision de son collègue de l’Environnement et rejeter la faute sur le gouvernement péquiste de Mme Marois.

Mais cela n’a pas suffi; la controverse a rejoint le premier ministre.

Interrogé, celui-ci a répété dans ces propres mots le message du parti. Notez la similitude :

Ministre Arcand sur les ondes de Radio-Canada :

« Nous, on a un contrat. Un contrat qui a été signé par l’ancien gouvernement de Mme Marois. Nous, ce qu’on dit depuis le début, c’est qu’on respecte le contrat tel qu’il est.»

Qualifiant de ‘malheureux’ le contrat en question, le premier ministre ajoute, selon la Presse Canadienne :

« Le contrat étant ce qu’il est, on doit le suivre. C’est ce que nous faisons.»

Alors le contrat est ‘ce qu’il est’. Mais comment est-il, au juste, ce contrat ?

Le fameux contrat qui sert de paravent au gouvernement Couillard est essentiellement un contrat d’investissement.

Selon l’insinuation du ministre Arcand — reprise par le premier ministre — le contrat aurait également accordé la permission aux pétrolières d’utiliser l’eau des rivières à saumon d’Anticosti à leur guise.

Le message du premier ministre est simple. Nous, du Parti Libéral, sommes des victimes. Nous sommes obligés de donner suite à un funeste contrat signé par la méchante sorcière qui a dirigé le Québec avant nous.

Mais si cela est vrai, on se demande pourquoi le ministre de l’Environnement a décidé le 15 juin dernier d’accorder aux pétrolières une permission qu’elles avaient déjà. Une permission déjà accordée par la ‘méchante’ Mme Marois.

En somme, les justifications gouvernementales sont cousues de fils blancs. Comme la triste histoire d’Hansel et Gretel retenus prisonniers (ou comme Arcand et Heurtel dans la version libérale du conte pour enfants).

Mais plus gênant est le fait que le premier ministre s’est placé dans une situation d’extrême vulnérabilité. Toute sa crédibilité repose sur les modalités d’un contrat maintenu secret.

En justifiant une décision ministérielle aberrante sous le prétexte d’un ‘malheureux’ contrat qu’on ne peut pas révéler, le gouvernement motive ses adversaires politiques à en divulguer le contenu.

Si personne ne révèle le contenu de ce contrat, c’est que le premier ministre dit vrai. S’il a menti publiquement, il faut donc s’attendre à ce qu’un journaliste en reçoive mystérieusement une copie de la part d’un expéditeur anonyme.

Le suspense politique demeure donc entier…

Références :
Anticosti : 30 millions de litres d’eau pour 3 forages
La malhonnêteté intellectuelle du ministre Arcand
Pompage d’eau sur l’île d’Anticosti: Couillard, désolé, se dit lié par contrat
Quand le contrôle tue le message

Eaux d’Anticosti : Couillard s’en mêle… ou s’emmêle
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2 commentaires à Eaux d’Anticosti : Couillard s’en mêle… ou s’emmêle

  1. Pierre Pinsonnault dit :

    Intéressant ! On attend la suite avec appréhension tout en espérant. Merci de nous tenir au courant.

    • Jean-Pierre Martel dit :

      Le véritable sujet de ce texte, ce sont les techniques de manipulation de l’opinion publique utilisées en politique.

      Afin de justifier une décision aberrante de l’État — celle du ministre Heurtel d’autoriser les pétrolières à se servir de millions de litres d’eau des rivières à saumon d’Anticosti à des fins de prospection — le gouvernement utilise ici la technique de l’insinuation mensongère.

      Il ne s’agit pas d’un mensonge.

      Ni le ministre Arcand ni le premier ministre n’affirment que le contrat signé par le gouvernement Marois donnait déjà cette permission aux pétrolières.

      Ils ne font que l’insinuer.

      Et en temps normal, celui qui est chargé des basses besognes d’accuser l’opposition d’être responsables des décisions controversées du gouvernement, c’est le ministre Jean-Marc Fournier.

      Mais pour des raisons que j’ignore, on le voit peu depuis quelque temps.

      Dans ce cas-ci, c’est Arcand et le premier ministre qu’on envoie au front utiliser cette technique risquée. Elle est risquée parce que c’est un boomerang; elle se retourne toujours contre son utilisateur lorsque l’insinuation s’avère être non fondée. L’accusateur doit alors justifier sa volteface ou s’entêter dans le mensonge.

      En utilisant la technique de l’insinuation, le premier ministre a mis sa crédibilité à la merci notamment de Mme Martine Ouellet, signataire principale de ce contrat au nom de l’État.

      En effet, ce qui se joue également dans cette controverse, c’est l’aptitude de Mme Ouellet, candidate à la direction du PQ, de répliquer aux attaques de ses adversaires.

      Si Mme Ouellet laisse faire, elle répète l’erreur des stratèges péquistes de Mme Marois qui lui ont conseillé de focaliser sa campagne électorale sur sa Charte de la laïcité, avec les résultats désastreux qu’on sait.

      Évidemment, si Mme Ouellet réplique, ce sera la parole du premier ministre contre celle d’une simple députée de l’opposition : les citoyens adhèreront à l’un ou à l’autre version selon leurs préférences politiques.

      Mais tout finit toujours par se savoir. Ce n’est qu’une question de temps pour que ce contrat soit révélé, avec tous les dommages politiques souhaitables que cela entrainera.

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