La torture par les États-Unis : un crime de guerre impuni

En 2009, le Sénat américain a entrepris une étude bipartisane sur les méthodes employées par la CIA dans sa lutte contre le terrorisme. Le rapport de 6 000 pages, prêt depuis des mois, a été publié cette semaine dans une version censurée de 524 pages.

Dans la mesure où les dirigeants du pays autorisaient ouvertement l’utilisation de la torture et fermaient complaisamment les yeux sur les moyens utilisés, les dirigeants de la CIA ont vite compris que le seul moyen d’éviter les reproches de négligence, c’était d’y aller à fond. Si jamais un autre attentat survenait, il serait plus facile de se justifier s’ils ont manifestement tenté par tous les moyens de le prévenir.

Les États-Unis se faisaient donc les grands défenseurs de la démocratie parlementaire et les champions de la liberté de commerce. Toutefois, simultanément, ils donnaient l’exemple d’un État totalitaire qui bafoue les libertés civiles de ses citoyens en espionnant leurs correspondances et leurs déplacements, de même qu’en torturant les étrangers patriotes qui s’opposent à l’invasion militaire de leur pays par les troupes américaines.

Le long texte que j’ai écrit sur la traque de Ben Laden reflète la controverse de l’époque au sujet de l’efficacité des méthodes utilisées par la CIA. Cette prudence a aussi guidé les scénaristes d’Opération avant l’aube, un film qui, contrairement à ce qu’on a prétendu, a évité de prendre position sur ce sujet.

Mais l’analyse minutieuse des informations obtenues sous la torture n’a trouvé aucune preuve indiquant que ces interrogatoires ont permis de déjouer des complots imminents.

En effet, après avoir épluché près de six millions de documents fournis par la CIA, les enquêteurs du Sénat n’ont découvert aucun cas d’information inédite ayant permis de sauver des vies américaines et ce, en dépit de méthodes qui ont laissé certains détenus dans un état suicidaire et en proie à des hallucinations.

On peut juger du sérieux de ce rapport par le fait qu’il contredit celui de l’U.S. Naval Criminal Investigative Service. Ce dernier concluait qu’à Guantánamo, les méthodes utilisées avaient entrainé la mort de cinq détenus, trois par torture à mort le 9 juin 2006 et deux par suicide.

Si les membres de la commission sénatoriale avaient voulu noircir le tableau de l’administration Bush, ils auraient abondé dans le même sens que leurs prédécesseurs : or le rapport sénatorial ne parle que d’un suicide réussi (et d’aucun cas de torture à mort, à moins que cela ait été censuré).

Malheureusement, aucun de ceux qui ont pratiqué la torture, aucun de ceux qui l’ont commandé et aucun de ceux qui l’ont permise, n’a été sanctionné. Tous ceux qui ont été compromis dans cette affaire occupent encore des fonctions importantes de l’appareil de l’État américain ou du Parti républicain. Tout ce beau monde poursuit sa désinformation afin de se justifier et d’échapper aux poursuites pour crimes de guerre.

Conséquemment, ce rapport ne fait autorité qu’auprès de ceux qui veulent bien y croire et qui ont les dispositions morales pour se scandaliser de son contenu.

On peut donc craindre que cette pratique — qui rappelle les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale — revienne à la première occasion.

La fascination des criminels de gerre

Conference_Bush2On est d’autant plus justifié de le craindre que la Droite américaine et ses alliés continuent de récompenser les criminels de guerre américains pour leurs loyaux services.

C’est ainsi qu’en 2009, G.W.Bush est venu prononcer trois conférences au Canada, gratifié d’un honoraire de 100 000$ à chaque fois.

La conférence montréalaise, sous le patronage de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, était commanditée par la firme de transactions en ligne Optimal Payments, les consultants financiers Ernst & Young, le cabinet d’avocats Osler, Hoskin & Harcourt, et la minière Nayarit Gold.

À Montréal, plus de 1 300 hommes d’affaires se sont déplacés pour entendre l’ex-président dans un hôtel qui appartiendrait en partie à des intérêts saoudiens.

Le milieu des affaires justifie une telle initiative en prétextant que nos entrepreneurs viennent apprendre comment mieux percer le marché américain. Cela est bon pour leur entreprise et cela crée des emplois, dit-on.

Malheureusement, ce n’était pas le thème de cette rencontre. Il s’agissait plutôt d’une conférence à bâtons rompus au cours de laquelle l’ex-président évoquait avec nostalgie ses années de pouvoir et justifiait ses politiques (dont la torture), sous les applaudissements de ses admirateurs. Ces hommes d’affaires ont donc payé le prix d’entrée pour avoir la chance d’être photographiés en serrant la main de leur idole.

Les hommes d’affaires sont libres de dépenser leur argent comme ils l’entendent. Néanmoins, quand une telle somme est déductible d’impôt en tant que frais de représentation, quand la dépense résiduelle passe dans les frais généraux de l’entreprise — et est donc refilée aux consommateurs — les contribuables et le public ont le droit d’en discuter.

À mon avis, aucun argument ne peut justifier qu’on paie un criminel de guerre à venir prononcer une conférence chez nous.

Si on veut que la pratique méprisable de la torture soit abandonnée, il faut que ceux qui en sont coupables soient punis et non récompensés.

Peut-être devrait-on suivre l’exemple de la Suisse où G.W. Bush s’est vu forcé d’annuler la conférence qu’il devait donner à Genève en raison de la menace d’arrestation qui pesait sur lui pour crime contre l’Humanité…

Références :
À Montréal, George W. Bush est accueilli par des manifestants – Applaudi dedans, hué dehors
Guantánamo : dix ans de honte
Le dossier clos
Le président George W. Bush annule sa venue en Suisse
Les interrogatoires de la CIA inefficaces et brutaux
Tortures : critiques et demandes de poursuites contre la CIA

Paru depuis :
US army and CIA may be guilty of war crimes in Afghanistan, says ICC (2016-11-15)

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Un commentaire à La torture par les États-Unis : un crime de guerre impuni

  1. Pierre Pinsonnault dit :

    Tout un sujet que celui de la torture, M. Martel. Merci pour votre analyse et les références si pertinentes. Comme hier le 15 décembre 2014 j’ai eu la chance d’écouter une émission de moins de 15 minutes à la radio sur le sujet, permettez-moi de vous en donner la référence. Vous pourrez l’écouter, il s’agit d’un court résumé de deux livres :

    http://ici.radio-canada.ca/emissions/plus_on_est_de_fous_plus_on_lit/2014-2015/index.asp

    en cliquant sur le lien:

    L’actualité vue par les livres avec Jean-Philippe Cipriani

    Les deux livres s’intitulent:

    – Du bon usage de la torture (ou comment les démocraties justifient l’injustifiable), de Michel Terestchenko (La découverte, 2009)

    – None of us were like this before, de Joshua Phillips (Verso, 2010)

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