La Commission Charbonneau se traine les pieds

Créée en octobre 2011 pour une durée de deux ans, la Commission Charbonneau a obtenu une prolongation de dix-huit mois supplémentaires. À terme, la commission aura duré 42 mois.

À mi-chemin de son mandat, qu’avons-nous appris ? Que l’administration montréalaise du maire Gérald Tremblay était pourrie à l’os. Que cette corruption s’étendait aux hauts fonctionnaires. Que le coût des travaux publics étaient environ 30% plus élevés que ce qu’ils auraient dû être. Que les entrepreneurs versaient au parti municipal de l’ex-maire un « pizzo » plus élevée que celui réclamé par la pègre. Et que les différents entre les soumissionnaires étaient arbitrés par le chef de la mafia.

Depuis quelques jours, la Commission entend l’ex-argentier du parti au pouvoir, Bernard Trépanier. Son témoignage — en contraction totale avec ceux de nombreuses personnes entendues jusqu’ici — pue la mauvaise foi.

Son déni ne change rien à la prépondérance de la preuve et je crois inutile de lui faire admettre ce qu’il entend nier jusqu’au bout.

Puis la Commission doit entendre l’ex-maire Tremblay. Ce dernier a-t-il été un maire brillant qui savait exactement ce qui se passait à l’hôtel de ville ou, au contraire, un idéaliste naïf qui a été trompé par tous ceux qu’il avait choisi de s’entourer ? À mon avis, cette question est purement académique.

Les fonctionnaires véreux ont pris leur retraite. Le maire et ses acolytes ont démissionné. L’hôtel de ville est sous écoute électronique par la police. Et tout ce beau monde attend d’être accusé pour fraude et abus de confiance.

La véritable question est de savoir combien sommes-nous prêts à dépenser pour obtenir la preuve irréfutable et les aveux repentis des anciens dirigeants de la ville.

Déjà la commission a coûté dix millions de dollars. Et chaque journée passée à interroger inutilement un témoin dépourvu de crédibilité coute des dizaines de milliers de dollars aux contribuables.

Mais le plus grave, c’est qu’il retarde le moment où la commission abordera les autres aspects de son mandat. Quand va-t-on entendre parler de la corruption à Laval et dans d’autres municipalités ? Quand va-t-on enfin parler de la corruption provinciale ?

Nous savons déjà que sous le gouvernement Charest, les ministres libéraux ont agi comme des politiciens corrompus sans pourtant mettre de l’argent dans leurs poches. À part cet ex-ministre de la famille dont les achats effectués par une carte de crédit étaient payés par autrui, on n’a rapporté aucun cas d’enrichissement personnel : que des versements (parfois en argent comptant) à la caisse du parti.

Ce n’est pas quelques billets pour un spectacle de Céline Dion ou quelques roses reçues à l’occasion d’un anniversaire qui constituent des pots-de-vin dignes de ce nom. En fait, cela est insignifiant; personne ne se laisse corrompre pour si peu.

Et pourtant on a voulu privatiser le Mont-Orford au bénéfice des amis du Parti libéral. On a enrichi les propriétaires de garderies qui contribuaient à la caisse du Parti libéral. Sans qu’on sache pourquoi, on a acheté en catimini pour 500 millions$ d’équipement en vue de la réfection d’une centrale nucléaire alors que la décision de la rénover n’avait pas été prise officiellement. On a accordé une série de contrats totalisant 360 millions$ (un tiers de milliard$) sans appel d’offres pour loger des personnes âgées dans un foyer privé situé dans la région de Québec (propriété d’un contributeur à la caisse du Parti libéral). On s’apprêtait à dépenser 60 millards$ de manière discrétionnaire dans le cadre du Plan Nord.

S’agissait-il d’un pillage systématique du Trésor public ? Si oui, pourquoi et par quel mécanisme ?

Il suffirait que le gouvernement minoritaire actuel soit renversé et que le Parti libéral revienne au pouvoir, pour que nous n’ayons jamais de réponse à ces questions. On placera des pions à la tête des unités policières anti-corruption et les vieilles habitudes, impunies, reviendront tout aussi vite.

Si pendant deux ans l’ex-Premier ministre Jean Charest a été sourd aux demandes répétées — soutenues par 85% des citoyens québécois — de créer une commission d’enquête, ce n’était pas parce qu’il craignait qu’on fasse la lumière sur le financement du parti de l’ex-maire Tremblay, mais plutôt du sien.

Il est donc temps que la Commission Charbonneau se grouille le derrière, cesse de s’acharner sur l’administration Tremblay et passe aux autres aspects de son mandat.

Références :
Commission Charbonneau
La commission Charbonneau a déjà coûté près de 10 millions
La commission Charbonneau prolongée de 18 mois
Commission Charbonneau – Trépanier nie avoir gardé de l’argent pour lui
Rapport du vérificateur général sur les CHSLD – Un généreux contrat sans appel d’offres

Paru depuis : La Commission a négligé des preuves importantes (2014-09-15)

La Commission Charbonneau se traine les pieds
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3 commentaires à La Commission Charbonneau se traine les pieds

  1. Pierre Pinsonnault dit :

    M. Martel, je comprends votre position qui est fort raisonnable.

    Toutefois, bien oui c’est un “mais” que j’ajoute, je suis porté à comprendre tout aussi bien la “lenteur” de la Commission. Pourquoi ? Parce qu’ayant eu à enquêter et à plaider plusieurs mesures disciplinaires durant ma vie professionnelle, j’ai appris qu’il fallait être triplement minutieux en présentant des preuves d’irrégularités. Sinon ce serait trop facile de faire condamner quelqu’un ou trop difficile ! Car selon que l’accusé sera sympathique ou non, il y a toujours quelqu’un qui trouvera des poux dans l’une ou l’autre des versions des faits et/ou qui plaidera, à partir de ces faits mal compris, pour ou contre la sévérité de la peine réclamée contre un prétendu coupable.

    Les gens (dont je suis quelquefois!) jugent tellement souvent à tort et à travers que c’en est souvent ahurissant.

    Si on ne dispose pas de l’aveu écrit ou enregistré de la personne accusée pour le leur mettre carrément sous le nez (et de force s’il le faut!), bien des gens, biaisés pour quelque raison que ce soit, ne voudront rien entendre et la “Couronne” ou le Gouvernement passera pour on ne sait quoi.

    Ceci étant dit de ma part, je suis heureux que vous nous fassiez part de votre préoccupation qui est fort sérieuse et bien documentée. Ce serait en effet fort déplorable et scandaleux, si on passait à côté, comme vous l’écrivez, de la “corruption à Laval … autres municipalités … et de la corruption provinciale”.

    • Une commission d’enquête n’est pas un procès. La commission d’enquête a pour but de comprendre les mécanismes d’un état de fait déplorable et de suggérer les correctifs appropriés.

      Je suis d’accord avec vous qu’il est souhaitable d’entendre l’ex-maire Tremblay. Mais pour la forme seulement. Comme on l’a fait pour l’ex-Premier ministre Jean Chrétien à la Commission Gomery. Le soumettre à plusieurs jours de contre-interrogatoire serait une perte de temps. À ce stade-ci, même ses aveux n’auraient plus d’importance.

      Il a perdu sa cause devant le plus impitoyable des tribunaux : celui de la rumeur publique. Brillant et extrêmement talentueux, il saura refaire sa vie. Si j’étais le patron d’une firme d’avocats, je n’hésiterais pas une seule seconde à l’embaucher. Mais politiquement, c’est un pestiféré. Or, on ne frappe pas quelqu’un à terre.

      Les magouilles de son administration ne sont probablement pas pires que celles de ses prédécesseurs. Mais les temps ont changé et ce qui était acceptable autrefois ne l’est plus aujourd’hui.

      On n’a pas besoin de savoir si l’argent sale a été mis dans la poche gauche ou la poche droite des collecteurs de fonds de son parti. En d’autres mots, au-delà d’un certain niveau de précision, le reste n’a plus d’importance. C’est pourquoi je suis d’avis qu’il est temps de passer à autre chose.

  2. M.martins dit :

    Le 16 Avril de 1788, Buffon est mort… à Montréal il continue a faire sont spectacle!! Avec l’appui de certains avocats sans scrupules.

    PS. Il a plusieurs années des avocats ont refusé de défendre un criminel crapuleux, lui c’est toute la société qui a fraudé.

    Au début de la deuxième guerre mondiale, des jeunes Canadiens et Québecois sont partis au front pour défendre les valeurs inculquées pour ces parents… Aujourd’hui ces avocats oublient ces valeurs, triste et vexante pour les nouvelles générations.

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