Tirs de balles de caoutchouc : attend-on de tuer quelqu’un ?

Le 4 mai dernier, lors de l’émeute survenue à Victoriaville, les balles de plastique tirées par la Sécurité du Québec ont cassé plusieurs dents et fracturé la mâchoire de l’étudiante Dominique Laliberté, en plus de faire subir une commotion cérébrale (captée par une vidéo amateur) au jeune Alexandre Allard.

Les lanceurs de balle de défense, utilisées ce soir-là par les forces policières, font partie des armes à projectiles à mortalité réduite : ils ont suffisamment de force d’impact pour casser des dents et crever des yeux.

Parmi les autres accidentés, Maxence Valade, 20 ans, est devenu borgne ce soir-là. Cette perte partielle et irréversible de la vue a été causée par un projectile dont on ignore la provenance. En supposant que les tirs de balles de plastique ne soient pas responsables d’un tel accident cette fois-ci, il y a lieu de croire qu’ils pourraient l’être la prochaine occasion où ces armes seront utilisées.

On utilise ces armes exclusivement contre des cibles rapprochées : on s’en sert lorsqu’un suspect armé (d’une machette, d’un bâton, etc.) menace de près un policier, comme on le ferait avec un pistolet à impulsion électrique.

Le modèle illustré ci-contre est garni d’un viseur qui permet au policier de sélectionner une cible éloignée. À mon avis, cette arme à projectile n’a aucune place dans la répression des foules; l’expérience désastreuse de Victoriaville le prouve de manière éloquente. Cela est à ce point prévisible qu’on peut se demander comment on a pu permettre leur utilisation.

En d’autres mots, lorsqu’on remet des armes puissantes et potentiellement mortelles entre les mains des forces de l’ordre, on ne doit pas se surprendre qu’ils s’en servent et, dans le feu de l’action, que leur utilisation déborde parfois le cadre strict de ce qui est prévu dans les manuels d’instruction.

Dans mon billet du 25 mars, je me suis déjà exprimé plutôt mollement en faveur de la hausse des frais de scolarité. Toutefois, il est clair que la crise étudiante a été provoquée, voulue et entretenue par le gouvernement actuel.

Depuis quarante ans, il y a bien eu quelques menaces péquistes de hausser les frais de scolarité mais dans les faits, toutes les augmentations de frais de scolarité réellement effectuées l’ont été par des gouvernements du Parti libéral du Québec : sous Claude Ryan en 1989 et sous Jean Charest en 2007 et aujourd’hui.

Le Premier ministre savait donc exactement ce qui l’attendait s’il touchait aux frais de scolarité. Pourquoi a-t-il pris cette décision alors que son gouvernement, largement discrédité dans l’opinion publique, n’a pas l’autorité morale pour chambarder quoi que ce soit ?

Y a-t-il urgence ou nécessité ? Les finances publiques sont-elles en crise ? En somme, le Québec est-il au bord de la faillite ? Si oui, où le Trésor public trouve-t-il tout cet argent — pour offrir la construction de routes, de voies ferrées, d’aéroports, d’un port en eau profonde, d’écoles, d’hôpitaux, et de réseaux de distribution d’eau potable, bref entre 40 et 63 milliards$ de fonds publics — aux compagnies minières intéressées à bénéficier de ce colossal gaspillage de l’argent des contribuables qu’est le Plan nord ?

Déjà, lors de la manifestation étudiante devant le Palais des congrès de Montréal, Francis Grenier, 22 ans, avait failli perdre la vue après qu’un dispositif explosif lui ait éclaté à 30cm du visage.

Qu’a-t-on fait pour éviter que cela soit pire la fois suivante ? Rien. Au lieu que les blessures graves infligées à Montréal servent de leçon et incitent à la prudence, on en n’a pas tenu compte et on a permis l’ajout d’autres armes à projectiles, imprécises et encore plus dangereuses, à la panoplie des moyens répressifs dont disposaient déjà les forces de l’ordre.

On s’est contenté de faire des relations publiques en affirmant — ce qui certainement vrai — que les policiers ne cherchaient pas à tirer au visage. Mais est-ce quelqu’un, quelque part, a pensé que dans une foule, des manifestants peuvent se pencher soudainement pour différentes raisons (pour attacher des lacets, par exemple) ? Non, apparemment cela dépasse la perspicacité de nos dirigeants politiques.

En particulier, est-ce que le ministre de la Sécurité publique a donné des directives aux forces policières afin d’éviter l’aggravation des blessures infligées accidentellement aux manifestants ? Non : le ministre s’en lave les mains et s’en remet au Commissaire à la déontologie policière. Quant au gouvernement, il se contente de blâmer les dirigeants étudiants pour la violence que ces derniers ont favorisée, notamment en invitant les manifestants à protester masqués. En dépit de cette irresponsabilité étudiante, depuis quand une vitre brisée a plus d’importance qu’un œil crevé ?

J’ai toujours été contre le port d’un masque sur la voie publique par tout adulte ou adolescent, à moins de raisons médicales ou d’un permis municipal délivré expressément à cette fin. Mais comment peut-on convaincre un juge du caractère raisonnable d’une telle interdiction si le port d’un casque avec visière est la seule manière de manifester de manière sécuritaire au Québec ?

Les corps policiers disposent déjà de gaz lacrymogènes, de canons à eau, de poivre de Cayenne, de matraques, de bombes assourdissantes, en plus des méthodes usuelles d’arrestation. Maintenant qu’un certain nombre de jeunes québécois ont été mutilés gravement, je m’attends à une interdiction temporaire du tir de balles de plastique par les forces policières. Cet interdit devrait être en vigueur tant qu’on n’aura pas déterminé, parmi les 75 types d’armes à projectiles, celles qu’il est acceptable d’utiliser dans un pays démocratique.

Références :
État stable pour les manifestants blessés
Étudiant blessé à l’oeil: son père en colère
Le conflit étudiant a fait des centaines d’éclopés
Les balles pleuvaient à Victoriaville
Les «bâtons cinétiques» utilisés au «compte-goutte», dit la SQ
QUÉBEC: Victoriaville, – Répression, État policier, chaos vs détresse, blessures et rage
Manifestation violente à Victoriaville – Une enquête publique est réclamée
Une étudiante de l’Université Laval blessée en plein visage à Victoriaville
Victoriaville: les balles de plastique sont identifiées
Violence à Victoriaville : une coalition demande une enquête sur le comportement policier

Sur le même sujet :
Crise étudiante : le gouvernement doit donner l’exemple
Grèves étudiantes : l’ABC de l’émeute
Grèves étudiantes : l’échéance du Grand Prix de Montréal
L’augmentation des frais de scolarité

Post-scriptum : Le Ministère de la Sécurité publique a été informé de la publication du texte ci-dessus et m’a fait parvenir un accusé de réception.

Tirs de balles de caoutchouc : attend-on de tuer quelqu’un ?
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2 commentaires à Tirs de balles de caoutchouc : attend-on de tuer quelqu’un ?

  1. Julie dit :

    Article complètement biaisé.

    Aucun expert ne confirme que monsieur Grenier a été atteint d’un tel dispositif. J’ai arrêté la lecture de l’article à ce point… car vu le manque de véracité des informations, nul nécessaire de continuer. Je vous souhaite bonne continuation dans vos récits de fiction.

    • Dans un procès qui opposerait Francis Grenier à l’État québécois, n’importe quel juge accepterait le témoignage de ce jeune étudiant, de même que celui de sa copine (qui était à ses cotés au moment de l’accident) et, sous certains aspects, accorderait à ce témoignage le même poids que celui d’un expert puisque ces témoins parlent d’autorité; ils étaient là.

      On peut donc dire que ce sont des experts quand ils relatent ce qu’ils ont vécu.

      Or ceux-ci sont formels : M. Grenier était assis par terre et jouait de l’harmonica quand un premier objet explosif a éclaté. Il s’est levé, et c’est là que le deuxième projectile lui a éclaté à 30 centimètres du visage. Leur témoignage n’est contredit par personne.

      Vous pouvez facilement imaginer l’issue d’un tel procès.

      M. Grenier et sa compagne affirment qu’ils ont été blessés par une grenade assourdissante. Était-ce le cas ? Evidemment, c’est une question secondaire au sujet de laquelle des experts pourraient émettre des réserves. Il est évident qu’un engin explosif est toujours bruyant. Mais s’agissait-il, stictement parlant, d’une bombe assourdissante ?

      Personnellement, je n’en suis pas convaincu puisque si cela avait été le cas, M. Grenier et sa compagne auraient eu le tympan perforé et seraient sourds aujourd’hui en raison de la proximité de l’explosion. C’est pourquoi j’ai évité, contrairement à de nombreuses sources journalistiques, de préciser la nature du projectile explosif.

      Ceci étant dit, ne perdons pas de vue l’essentiel. Après des mois d’affrontement, la situation a atteint un niveau de violence totalement inacceptable; on n’hésite plus à mutiler gravement des étudiants au nom de la loi et de l’ordre.

      Personne du côté gouvernemental ne manifeste le moindre regret, ni la moindre intention de prévenir l’aggravation des blessures infligées accidentellement aux manifestants. Comme tous ces gouvernements de droite qui n’hésitent à tirer sur le peuple quand celui-ci refuse de se laisser déposséder.

      Que des manifestants soient blessés au cours de la répression d’une émeute, cela est inévitable. Donc des ecchymoses (des « bleus »), des plaies ouvertes qui cicatriseront sans séquelle, cela n’a rien d’étonnant; c’est le prix que doit être prêt à payer tout émeutier.

      Mais que de jeunes adultes soient mutilés gravement au nom de la loi et de l’ordre, cela est totalement inacceptable. Où cela va-t-il s’arrêter ? D’où la question : qu’est-ce que le ministre de la Sécurité publique attend pour interdire les armes à projectiles à mortalité réduite (comme le modèle illustré dans mon article) ?

      Je suis ulcéré de voir nos jeunes massacrés inutilement et je commence à être envahi par la honte de rester là, bien au chaud chez moi, quand tout le Québec devrait peut-être dans la rue avec nos jeunes pour crier aux pourris qui nous gouvernent : ASSEZ !

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